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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de L'Univers de Jules Janin - reproduction © Norbert Pousseur

La baie d'Algésiras et Gibraltar vers 1840

 

La baie de Gibraltar en 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
La baie de Gibraltar(ou d'Algésiras) et son mont Calpé, gravure non signée vers 1840

 

Texte et gravure
extraits de l'ouvrage "L'Univers - collection des vues les plus pittoresques du globe" de Jules Janin - édition ~1840

Arrivé vers la moitié du chemin de Tarifa à Algésiras, j’ai traversé un col de montagnes, ce qu’on appelle en Espagne un port (un puerto), et en passant, pour ainsi dire, la tête au-dessus de cette balustrade naturelle, j’ai vu la baie d’Algésiras à mes pieds, le mont des Singes, le plus âpre rocher de la côte d’Afrique et le plus élevé; un peu à gauche, enfin, le roc et la ville de Gibraltar, qui marquent la jonction de l’Océan avec la Méditerranée; puis, à l’endroit qu’on nomme la pointe d’Afrique, je vois Ceuta, avec le rocher d’Abila, l’une des colonnes d’Hercule, opposée à Gibraltar, qui est le Calpé des païens.
J’ai découvert tout à l’heure ces merveilles comme par enchantement. Devant un si grand spectacle, la vue de l’esprit s’étend comme le regard du corps ; les misères de la vie s’oublient comme disparaissent les petits détails du paysage ; l'âme et l’œil ne s’attachent plus qu’aux grandes masses ; tout ce qui est mesquin fuit au loin, et disparaît pour ne plus revenir ; les bornes de l’espace s’effacent comme fait le nuage que le vent emporte. Ce mont s’appelle Gibraltar ! Mais qu’importe le nom et le lieu ? Parlez-moi du contraste merveilleux de cette masse entièrement obscure au milieu de cette plaine d'or et d’azur ; déjà la lumière inonde toute cette partie du globe: la terre a fondu, pour ainsi dire, dans un Océan lumineux.

Cependant Calpé, la montagne noire, reste là, immobile et seule, comme une tache dans le soleil, une ombre au milieu du feu ! Quel est ce inonde perché là ? Déjà derrière cette masse inerte s’est levé le soleil; le soleil a déjà circulé tout à l’entour du roc, mais la tête du rocher est dans l’ombre encore ; le soleil ne s’est pas encore posé sur ces hauteurs. C’est un effet inexprimable, il échappe à la poésie, et ne peut être rendu que par la peinture. Poussin en viendrait à bout, peut-être, Châteaubriant ne le tenterait pas. Ce point ténébreux laissé dans le paysage par la main de la nuit, à la forme opaque, qui se détache au milieu d’un monde tout diaphane, attire et fascine les regards beaucoup plus que ne saurait faire une montagne lumineuse ; c’est une bêle monstrueuse, un éléphant colossal, c’est le Léviathan de pierre endormi sur les flots. Peut-être cette race de géants qui a précédé l’homme a-t-elle voulu, en nous abandonnant la terre, nous laisser cette trace de son passage en l’exagérant un peu, comme faisaient les soldats d’Alexandre quand ils passaient sur les terres de Darius. Masse solide au milieu d’un monde aérien, ou plutôt paysage fantastique dont, à chaque ondulation de la mer, j’attends la disparition ; type symbolique qu’une bouche profane n’a pas le droit de décrire, univers immense et stérile devant lequel on n’ose même pas s’incliner.
Et savez-vous, je vous prie, pourquoi donc ce monde est placé là ? Pour mieux nous faire comprendre qu’il y a en effet dans le monde des choses surnaturelles, que l’homme peut toucher de la main et du regard, mais que l’homme ne peut pas comprendre. Allez donc le tirer de son sommeil, ce géant qui dort au milieu des flots, vers l'Europe, la queue vers l’Afrique : s’il se réveillait par malheur, le monde serait écrasé.

Nulle part je n’ai été saisi d’une admiration soudaine, comme je l’ai été en présence de ce merveilleux tableau. A quoi tiennent les impressions des lieux ? Si j’étais arrivé à cette place, le soir et non pas le matin, la lumière eût été derrière moi; ce noir Calpé eût été à cette heure resplendissant des derniers feux du jour, et la merveille n’était plus la même, Ou bien serais-je arrivé à midi, le soleil eût été derrière le mont, et j’aurais vu justement ce que je vois à cette heure, car la scène vient de changer, un roc immense, inerte, un point dans l’espace ! Dieu est en vérité un grand peintre. Rejetez çà et là, à l’aide de son soleil, un peu d’ombre, un peu de lumière, et aussitôt un tableau s’accomplit et s’achève. Voilà pourquoi il ne faut pas croire, en fait de voyages, ce qu’on vous raconte, il faut croire ce qu’on vous montre. Oui ; mais pour montrer tel qu’il est le rocher de Gibraltar , il faut être un grand poète et même quelque chose de plus.

Ce môle avancé de l’Europe sur l’Afrique ressemble donc tout à fait à un monstrueux animal qui serait coulé en bronze et encadré dans l’outre-mer. Figurez-vous le ciel de la Mauritanie, une coupole de lapis-lazzuli ; le détroit de Gades une émeraude ; quoi d'étonnant que l’imagination créatrice des anciens ait attaché l'idée d’une barrière insurmontable a cette terrible montagne ? En effet, si haute qu’elle soit, elle semble sortir des flots et des sables qui l’environnent; elle ne tient à aucune chaîne de montagnes, une terre imperceptible la sépare du reste de l’Espagne, la mer l’isole du reste du monde. C’est un épouvantable roc tombé du ciel, ou plutôt remonté de l’abîme pour séparer la terre et la mer. La terre est aride en ce pays, l’onde est éclatante. Si je fais un pas, cette aridité du désert m’apparaît entre les branches des arbres les plus verts et les plus touffus, au-dessous des tiges fleuries du rhododendron et du laurier-rose : j’ai peur, à force d’admiration, d’être trop heureux.

Les rues tracées sur le rocher de Gibraltar ressemblent à celles de toutes les petites villes anglaises ; on les couvre de toiles grises pour tempérer l’ardeur du soleil. Toutes ces habitations mesquines gâtent un peu, au premier abord, ce grand site, qu’on aimerait à trouver entièrement sauvage. Mais bientôt, si vous vous mettez à gravir la montagne, laissant à droite et à gauche les maisons qui grimpent à sa base, vous arrivez enfin, à travers toutes sortes de crevasses, de maisons, de petits jardins, par une suite de vues étonnantes, jusqu’à la pointe d'Europe, et de là vous voyez tour à tour la baie d’Algésiras, le détroit, l’Afrique, la Méditerranée, les côtes d’Espagne distinctement dessinées jusqu’à Malaga, et ces charmants lointains vous apparaissent encadrés par un premier plan formé de massifs de géraniums, de barrières anglaises, de petits cottages à la façon des maisons de Twickenham : c’est à en perdre la raison. Apercevoir l’Afrique en se promenant dans les jardins de Kew : le moyen de ne pas se croire un peu fou !

Je croyais trouver quelques rapports entre les sites du détroit de Gibraltar et les côtes de la Calabre, près du détroit de Messine, je n’en vois aucun. Ce coin du pays, comme tout le reste de l’Europe, ne ressemble qu’à lui-même. Le détroit de Messine est plus beau ; celui de Gibraltar, qui sépare les colonnes d’Hercule, a plus de grandeur. Mais qu’est-ce que la grandeur sans harmonie ? Il y a ici dans les formes du paysage quelque chose de disproportionné qui choque l’œil et qui donne en même temps l’idée d’une énorme puissance.
Ce qui caractérise les sites de Gibraltar, c’est l’absence de tout accord Allons, faibles mortels, vous avez beau charger ce roc de vos petites maisons, de vos petits jardins, de vos petits canons, c’est toujours Calpé ! c’est toujours la borne tombée à de la main de Dieu, le jour où il lui a plu de séparer l’Océan de la Méditerranée !




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