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Les villes à travers les documents anciens

Yokohama en 1871
1871 横浜市

 

Avenue du Temple à Yokohama vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
Avenue du Temple à Yokohama vers 1870

 

Texte et gravures tirées de l'ouvrage Promenade autour du Monde, par le baron de Hübner, édition de 1877

 

YOKOHAMA

Yokohama est la création des premiers négociants anglais arrivés le lendemain de la signature des traités (le 20 novembre 1866) pour chercher fortune dans l’Empire du Soleil levant, jusque-là hermétiquement fermé. Pendant que le ministre de la reine Victoria, sir Rutherford Alcock, négociait avec le shogun sur les terrains à concéder aux Européens, ceux-ci, de leur propre autorité, choisirent pour y ériger des magasins et des maisons une plage presque déserte, non loin d’un petit hameau de pêcheurs appelé Yokohama : à travers la plage. Cette localité avait sur le lieu recommandé par sir Rutherford l’avantage incontestable d’être plus accessible aux bâtiments que tout autre point du golfe de Yedo. Les ministres japonais favorisaient ce choix, car, encadré par la mer et un marais, par une petite rivière et un canal, ce lieu leur semblait réunir toutes les conditions voulues pour être aisément transformé en un second Detsima, c’est-à-dire en une prison. Cette arrière-pensée n’avait pas échappé à sir Rutherford, mais il dut enfin céder aux clameurs de ses nationaux et à la force des circonstances. On croit, en général, que la sécurité du moment ne sera jamais troublée, et on se rit un peu des répugnances et des sinistres prévisions de l’ancien ministre d’Angleterre.

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La ville à peine bâtie fut presque entièrement détruite par un incendie. Aujourd’hui on ne voit plus trace du désastre. C’est un parallélogramme traversé, de l’ouest à l’est, par trois grandes artères avec lesquelles se croisent des rues de moindre importance. Le long de la mer, parallèlement aux grandes voies, s’étend le Bund, une rangée de belles maisons, flanquées ou précédées de petits jardins. Dans la partie orientale est le quartier indigène qui se prolonge vers le nord. À l’entrée, on voit le palais du gouverneur japonais, situé au coin de Curio-street qui est la prolongation de Main-street, et contient les boutiques où l’on vend des bronzes, des laques modernes, des vases et d’autres curiosités.

Route de Yokohama à Kanagawa vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
Route de Yokohama à Kanagawa vers 1870

A l’extrémité, une porte et un pont soigneusement gardés par des troupes indigènes mènent au dehors et dans le village qui a donné son nom à la ville. Il gravit péniblement une colline et descend de l’autre côté dans la plaine. Une double rangée de maisons suit la route qui, à peu de distance, rejoint le Tokaido, la grande chaussée royale de Yedo. Pour se donner le spectacle d’un courant d’êtres humains de tout âge et de toute condition, on n’a qu’à se promener entre Kanagawa et Kawasaki. Autrefois c'était faire acte de bravoure ou plutôt de témérité ; aujourd’hui il n’y a pas de danger. Cette partie du Tokaido perdra bientôt son animation et sa physionomie. Un chemin de fer, dont les travaux sont déjà fort avancés, réunira la capitale avec Yokohama (une section de la voie a été ouverte avec grande pompe le 12 juin 1872. Aucun incident fâcheux ne vint troubler la solennité, si ce n’est que le principal personnel de la fête, le premier ministre Sanjo fut oublié dans la salle d’attente). À l’ouest de la ville européenne, au-delà de la petite rivière, sont les célèbres bluffs, des hauteurs qui, se détachant des collines environnantes, avancent vers la mer ; dans les dernières années, elles se sont couvertes d’un grand nombre de jolies maisons. On y voit l’hôtel inoccupé de la légation d’Angleterre, la maison du juge anglais, les habitations de plusieurs résidents européens et américains, et les légations de quelques gouvernements étrangers. La plupart de ces édifices sont entourés de beaux arbres et jouissent d’une vue magnifique : vers le nord, au-dessus des collines de la côte, le grand volcan, le Fujiyama ; vers l’ouest et le sud, le Pacifique ; vers le levant, le long et boisé promontoire et la blanche ligne des maisons de Kanagawa. Au pied des bluffs est la caserne française, et au sommet les baraques des troupes anglaises. On sait que, à l’occasion des troubles intérieurs, le gouverneur de la ville ayant déclaré aux agents diplomatiques qu’il ne pouvait plus répondre de la sécurité des Européens, l’amiral français Jaurès fit débarquer des troupes de marine, et qu’un régiment de ligne fut envoyé de Hongkong. Cette occupation, avec certaines modifications, dure encore, et a, ce me semble, quoiqu’on en puisse dire, sa raison d’être.

Boutique d'objets d'art et d'industrie à Yokohama vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
Boutique d'objets d'art et d'industrie à Yokohama vers 1870

La vie commerciale se concentre dans la ville basse. Là se trouvent les grandes banques, les comptoirs des principales maisons, les bureaux des trois compagnies de navigation à vapeur, des magasins et des boutiques plus ou moins abondamment fournies, et un grand nombre de buvettes.

Tous ces établissements témoignent des efforts, en partie couronnés de succès, qu’on a faits pour transformer la factorerie à peine née en un des grands emporiums de l'extrême Orient. Cependant des symptômes de malaise sont évidents. Il est plus difficile d’en découvrir les causes. Il est clair qu’ici comme en Chine on est déjà loin de l’âge d’or, des profits soudains et fabuleux. L’affluence des négociants européens et américains, l’établissement de nouvelles maisons, et même la concurrence de plus en plus sensible des Chinois, expliquent ce fait dans une certaine mesure. Il y a aussi les fluctuations inhérentes aux mouvements du commerce et les contrecoups des derniers événements d’Europe. Toutefois le commerce direct avec l’étranger augmente constamment ; mais, depuis deux ans, les Anglais font moins d’affaires. J’entends beaucoup de plaintes, et cela se conçoit. On n’est pas venu s’exiler aux antipodes et courir les chances du climat pour travailler beaucoup et gagner peu. Mieux aurait valu rester chez soi. On a été attiré par la perspective brillante d’une grande fortune rapidement faite. Ces illusions s’évanouissent ; de là les mécontentements.

Rue de Benten-Tori à Yokohama vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
une rue de Benten-Tori à Yokohama vers 1870

Somme toute, Yokohama est une place importante. On y travaille beaucoup, mais pas trop. On y est actif, mais non de cette activité exagérée et fébrile qui caractérise les grands centres industriels et commerciaux de l’Amérique. Il reste assez de temps pour le repos, les distractions et aussi pour les regrets qu’on ne cesse de donner à la terre qui vous a vus naître. Le nouvel arrivé n’est pas vingt-quatre heures à Yokohama sans s’apercevoir que tout le monde a le mal du pays. On travaille, il est vrai, et on s’amuse, chacun à sa façon. Au-dessous de l’existence du gentlemen, il y a celle du rowdy, car cet élément, mieux contenu sans doute que dans le Far-West, ne manque pas complètement, témoin les buvettes et les salles de billard constamment remplies de ces aventuriers tapageurs. Mais tous soupirent après le home. Parlez-leur de la vieille Angleterre, et un nuage passera sur leurs physionomies. L’homme est fait ainsi. Partout et toujours il est enclin à entrevoir le bonheur dans l’avenir, plutôt que de le saisir à l’heure présente. L’existence dans ces pays lointains développe cette disposition. Vivant entre le regret de ce qu’on a laissé et l’espérance de ce que l’on trouvera, on passe son temps dans le doute et dans l’agitation. Ceux qui sont réellement devenus riches, et ils font l’exception, quittent avec bonheur le pays d’exil où ils ont passé les meilleures années de leur vie. Ils rentrent. Ils sont homeward-bound. Quelle musique n’y a-t-il pas dans ces deux mots ! Des mots magiques qui excitent les soupirs de ceux à qui ils s’adressent. Mais je pense que le meilleur moment, pour ces heureux mortels, est la traversée. C’est l’époque des illusions. À peine arrivés sous le ciel gris et nébuleux de leur pays, ils regrettent le soleil du Japon, les beaux cèdres qui ont ombragé leur maison, le nombreux domestique, le travail, l’animation, toute leur existence. À Yokohama, ils étaient quelqu'un, ils valaient au moins un chi-fu-chi. En Angleterre, ils s’imaginent n’être personne, nobody. Au Japon, ils avaient le mal du pays ; en Angleterre, ils ont le mal du Japon. S’ils avaient à recommencer la vie, iraient-ils chercher fortune aux Antipodes ?

Intérieur de maison à Yokohama vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
Intérieur de maison à Yokohama vers 1870

Voici, selon sir Hardy Parkes (rapport du 29 avril 1871), le recensement des résidents européens au Japon : sept cent quatre-vingt-deux Anglais, deux cent vingt-neuf Américains, cent soixante-quatre Allemands, cent cinquante-huit Français, quatre-vingt-sept Hollandais, cent soixante-six Européens d’autres pays ; total : quinze cent quatre-vingt-six.

Rue de Benten-Tori à Scène de famille à Yokohama vers 1870 - reproduction © Norbert Pousseur
Scène de famille à Yokohama vers 1870

 

 

 

 

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