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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de La Normandie de William Duckett - reproduction © Norbert Pousseur

Falaise en Normandie vers 1860

 

Falaise vers 1860 par Ludwig Robock - reproduction © Norbert Pousseur
Falaise vers 1860, par Ludwig Robock - voir ci-dessous la même gravure, zoomable

 

 

Gravure extraite de l'ouvrage "La Normandie" de William Duckett - édition 1866 - ainsi que le texte ci-dessous

Falaise, autrefois Falesia, chef-lieu d’arrondissement du Calvados, sur la rive de l’Ante, à 214 kilomètres de Paris et 34 Sud-Est de Caen, avec près de 9000 habitants, possède 1 tribunal de première instance. 1 tribunal de commerce, 1 collège communal, 1 bibliothèque publique de 14,000 volumes, 1 théâtre et 2 typographies. C'est une des villes de France les plus renommées pour ses belles et bonnes teintures; elle a un grand nombre de filatures et de blanchisseries de coton, des fabriques de bas de coton, de draps. de velours, de siamoises, de dentelles, de tulle brodé, de papier, etc. ; des mégisseries, des tanneries, des scieries de pierre : elle occupe pour la bonneterie plus de 4000 métiers. Sa halle, la plus considérable du Calvados, n’expose pas en vente moins de 80,000 sacs de grains par an. Elle doit surtout sa réputation à la célèbre foire de Guibray, qui se tient dans un de ses faubourgs.

Cette foire de Guibray, fondée au XIe siècle par Robert, duc de Normandie, au bas des remparts mêmes de la ville, fut transférée par Guillaume-le-Bâtard dans les champs avoisinant l’église de Guibray, devenus par la suite des temps un de ses faubourgs, et c’est là qu’elle a lieu encore aujourd’hui. Ses opérations se tiennent 15 jours après celles de la foire de Beaucaire. Le déballage des marchandises s’exécute dès le 13 août, et la vente en gros commence aussitôt. Les opérations de détail, qui constituent la foire proprement dite, s’ouvrent le 15 par une procession solennelle qui, sortie de l’église de Guibray, traverse les principales rues occupées par les marchands. Le maire et le conseil municipal la suivent. Sa rentrée dans l’église est le signal de l’ouverture de la foire principale ; et le jour même, à 5 heures après midi, on peut déjà commencer à enlever les marchandises achetées.
Cette vente de détail n’a guère lieu que pour le commerce des nouveautés. Il est rare que les affaires en gros, commencées dès le 13, ne soient pas toutes terminées au plus tard le 18. Les livraisons de marchandises et les règlements de comptes ont lieu les jours suivants. Le 24, toutes les opérations doivent être terminées. Le 25 les paiements s’effectuent, et le 26 les protêts. Le tribunal de commerce, la justice de paix, le commissariat de police et la mairie, qui, depuis le 16, étaient venus par extraordinaire s’établir au faubourg de Guibray, rentrent en ville le 25 ; et les rues de la foire, ainsi que les champs d’alentour, redeviennent aussi déserts, aussi calmes, aussi tristes, qu’ils étaient animés et bruyants les jours qui ont précédé.
La foire de Guibray est pour les manufactures du Nord et du Nord-Ouest de la France ce qu’est la foire de Beaucaire pour celles du Midi. Année commune, il s’y fait de 15 à 16 millions d’affaires; les rouenneries et les cuirs y ont la plus belle part, environ 1,500,000 francs. Viennent ensuite les draps, les flanelles, les batistes, l’épicerie, la quincaillerie, l’indigo, les bois de teinture, la bonneterie, les velours, la mercerie, les soieries, les nouveautés, les toiles, etc. Les opérations de cette foire coïncident avec celles d’une foire aux chevaux et aux bestiaux, qui commence une semaine auparavant et dont on évalue l’importance à 1,500,000 francs.

Dès le dixième siècle, Falaise était une ville assez renommée dans l’histoire de Normandie. Un château fort, réputé imprenable et qui devint sous Philippe-Auguste le centre d’opérations militaires importantes contre les Anglais, la défendait déjà en 1027. Ce roi la prit en 1204. Henri V d’Angleterre s’en empara en 1419; le château tint bon pendant une année entière après la prise de la ville, et ne se rendit que par capitulation. Xaintrailles l’assiégea et les Anglais capitulèrent à leur tour. Lors des guerres de Religion, Falaise devint le point de mire des deux partis et eut cruellement à souffrir des excès de l’un et de l’autre. Les calvinistes la prirent en mai 1562 ; les catholiques, à la fin de la même année. Coligny la reprit en 1563 ; Montgomery, en 1568 : Matignon, en 1574 ; Henri IV, en 1590. Il fit démanteler ses fortifications.

Le château dont il vient d’être question, mérite d’être visité. C'est un des monuments les plus remarquables de l’architecture militaire en France pendant le moyen-âge. Il s’élève à l’Ouest de la ville sur de hautes falaises qui bordent le cours de l’Ante, et forme à-peu-près un carré long, dont un des angles se termine en pointe vers le Midi. L’entrée principale s’ouvre au Sud-Est dans la direction de la ville.
Ce qu’on trouve aujourd’hui de plus intéressant dans ce fort, c’est le donjon et la tour Talbot. Le premier, détruit en partie par le temps, offre une masse carrée de 20 mètres de large à-peu-près en tous sens, sur 5, 10, 15 et même 20 d’élévation aux différents côtés. Les faces du Nord et du Sud, percées vers le haut, l’une de 3 fenêtres grossières, l’autre de 2, sont soutenues dans toute leur hauteur par 5 énormes contre-forts. Les murs ont de 3 à 4 mètres d’épaisseur dans la partie la plus élevée et un peu plus dans les fondements. La partie inférieure du donjon, taillée dans le roc, offrait quelques appartements souterrains dans lesquels on ne pénètre plus. L’étage supérieur se divisait en salles et en chambres, dont les murs de séparation ont disparu, ainsi que la couverture. A l’angle méridional de cet étage étaient les salles de Talbot, ornées de peintures à fresque, et plus en dehors, dans une saillie disposée à dessein, la petite chapelle de Saint-Prix, qui ne recevait de jour que par l’entrée pratiquée en dehors de la forteresse. A l’angle opposé, vers le Nord, on voit une petite chambre dont une partie semble creusée dans le mur même et où serait né, à en croire la tradition, Guillaume-le-Conquérant.

On ne saurait assigner à la construction du donjon de Falaise une époque certaine ; elle ne paraît pas remonter au delà du Xe siècle. Un peu plus vers l’Ouest, il existe 2 petits donjons ; l’un étroit, profond et sans ouverture, dut servir de prison ; l’autre, plus grand, offrant des traces de distribution intérieure et d’élégantes fenêtres à ornements gothiques, fut sans doute la demeure de chefs. La tour Talbot, élevée dans la première moitié du XVe siècle, pendant la domination anglaise, est intacte. Un mur de 5 mètres d’épaisseur, dans lequel est pratiqué un passage de communication, la sépare du vieux donjon. Élevée de 35 mètres, elle se divisait en 4 étages où le jour pénétrait par de longues ouvertures ; les planchers, soutenus par des voûtes en pierre, offraient à leur centre une ouverture qui servait à transmettre les ordres, à monter et à descendre les fardeaux; un puits était ménagé, ainsi que des escaliers tournants, dans toute la hauteur de la muraille jusqu’aux étages les plus élevés. (Th. Bachelet: Dictionnaire général des Beaux-Arts.)




 

Falaise
GUIBRAY. — TINCHEBRAY.
article de 1859 in 'Histoire des villes de France' d'Aristide Guilbert

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur

Falaise est une de ces villes qui tirent leur nom des accidents naturels du sol sur lequel elles sont bâties. On ne saurait imaginer, en effet, un pays d’une physionomie plus variée, ni plus agréablement accentuée : des roches de grès quartzeux bordent le lit de la petite rivière d’Ante, comme de hautes falaises, ou se détachent ça et là à pic, de tout ce qui les entoure, sous des formes bizarrement pittoresques. Aussi, un savant falaisien, à force de contempler ces roches, a-t-il cru y trouver l’empreinte de tout un monde fantastique d’idoles ou d’emblèmes celtiques. Laissez-vous conduire par la main, il vous montrera ses merveilleuses découvertes : dans telles pierres, ne reconnaissez-vous pas une meute de loups, un agneau gras, un Apis d’Égypte à corps de bœuf et à tête de lion ? dans telles autres, une tête humaine, ayant la bouche tristement entrouverte pour déplorer les révolutions du globe, ou un croissant et une pyramide, images du soleil et de la lune ? Suivez-le encore, il vous fera voir, ici, une grotte du Mercure Teutatès, ailleurs des monuments, des autels ou des galeries druidiques.

Si quelque chose peut excuser ce bon M. Langevin, c’est qu’à la première vue, la ville de Falaise elle-même se prête à ces illusions d’optique. Située sur une espèce de promontoire, entre deux éminences, elle ressemble à un vaisseau amarré au milieu des rochers et les bois. Depuis un siècle, son aspect extérieur a été sans doute modifié par les développements qu’elle a pris en dehors des limites de l'ancienne enceinte ; mais les lignes primitives ne sont pas tellement changées, qu’on n’y démêle encore la figure d’un navire. Falaise se divise en trois parties bien distinctes : ce sont les bas quartiers ou faubourgs de la rue Bretle, du Valdante et de Saint-Laurent ; au-dessus de la plaine, la vieille cité, construite sur une roche schisteuse, à l’extrémité occidentale de laquelle s’élève le château ; et quelques degrés plus haut, Guibray, qui, en y comprenant les groupes de maisons de La Fresnaye, de Saint-Jean et du Camp-de-Foire, constitue comme une petite ville à part. En face du château est le Pendant ou le mont Mirat, mons Mirabilis, taillé en précipice. Les eaux de l’Ante coulent dans le frais vallon de ce nom et y alimentent plusieurs établissements industriels.
Nous n’avons aucunes données certaines sur l’origine de Falaise. Elle est restée comme perdue dans la nuit profonde qui entoure le berceau des villes, dont l’existence n’est constatée ni dans les Commentaires de César, ni par l'Itinéraire d'Antonin. En tâtonnant, on a échafaudé plus d’un roman dans cette nuit, pour suppléer au silence des historiens. Quelques auteurs font dériver le nom de Falaise de Feles, substantif des langues du nord ; d’autres le tirent du mot grec phalos et ceux-ci, comme ceux-là, ajoutent que, de l’un ou de l’autre vocable, qui signifie rocher, falaise, est venue la dénomination latine Falesia, et son équivalent français Falaise. Quant à l’opinion des savants qui vont chercher péniblement cette même étymologie dans les deux mots Phaloï-Isis, luminaire ou falot d’Isis, dont on aurait fait par abréviation Faloïsia et ensuite Falesia, il est impossible de la prendre au sérieux. Le rocher sur lequel Falaise est bâtie peut avoir quelque ressemblance avec un navire : en faut-il conclure qu’il a été d’abord un autel consacré à la voyageuse Isis ? Nous repoussons comme un jeu d’esprit cette conséquence forcée du système de M. Langevin. Il n’y a guère plus d’apparence, quoi qu’il en dise, que Crassus, lieutenant de César, ait établi un camp sur l’emplacement de la ville haute.

Sous la domination romaine, le territoire de Falaise fit partie de la cité des Lexoviens (Lisieux). Les successeurs de Chlodvvig l'incorporèrent dans l’Hiémois. Falaise fut à la fois la principale ville de ce vaste comté et le chef-lieu de la seigneurie du Houlme, une de ses subdivisions territoriales (Holmentia regio), c’est-à-dire de toute la partie du pays d'Houlme qui ne relevait pas de la châtellenie d’Hiesmes ou d’Exmes. La bourgade de Falaise, longtemps obscure, s’éleva au rang de vicomté, et joua un grand rôle au moyen âge. A une date qu’on ne peut déterminer, mais qui se rapproche de l’année 969, le duc Richard recula la ligne de ses fossés : il la ceignit de murs flanqués de tours, et fortifia le château d’où partaient dans diverses directions de si nombreuses voies souterraines, qu’elles formaient un labyrinthe de passages voûtés, à l’aide desquels on arrivait à certaines maisons de la ville, ou aux portes dérobées percées dans l’épaisseur de l’enceinte extérieure. Les murs étaient hauts de vingt à vingt-cinq coudées (il s'agit sans doute des coudées de 1,20m) au-dessus du sol : au sommet régnait un chemin circulaire sur lequel on pouvait aisément faire le tour de la place. Entre ces murs et les maisons il y avait un rempart assez large pour toutes les évolutions militaires. Falaise devint ainsi une des plus fortes villes du duché de Normandie et même de la France. Le donjon, lié dans toutes ses parties par un mortier plus dur que la pierre, avait quarante coudées de haut. Il fut probablement construit par les premiers ducs de Normandie. Ces princes trouvant dans Falaise un séjour agréable et une sûre retraite, s’y transportèrent souvent avec leur cour. Le pays d’Houlme devait avoir pour eux bien plus de charme que le territoire de l’antique cité de Bayeux. Il y avait d’ailleurs dans le site sauvage de Falaise, dans ses rochers couverts de bois mystérieux et dans son pittoresque berceau de pierre, suspendu comme l’aire d’un aigle au milieu d’une puissante végétation, quelque chose qui parlait à la poétique nature des premiers descendants du pirate Rollon.

D’après l’historien Langevin, l’établissement d’un vicomte à Falaise remontait au IXe siècle : le premier, Ogier ou Oger le Danois, homme d’épée et de justice, fut nommé, en 912, par Rollon ; il eut sous son administration non-seulement la capitale du pays d’Houlme, mais tout l’Hiémois (pagus Oximensis) ; or, en ce temps-là, l’Hiémois commençait, du côté de l’est, aux bords de l’Arve et à la lisière de la forêt du Perche (salins Pertinenis) ; et du côté du nord s’étendait entre l’Orne et la Dive, bien au delà des limites du diocèse de Séez, de manière à embrasser dans ses développements toute la portion de celui de Bayeux, qui est située sur la rive droite de la première de ces deux rivières, jusqu’à la rue Saint-Jean de Caen, appelée au moyen âge rue Exmosine. Vers l’année 996, Richard II donna le comté d’Hiesmes à Guillaume son frère utérin. Le nouveau comte s’entoura d’hommes pervers qui, au dire de Guillaume de Jumièges, le poussèrent méchamment à se soustraire, par la révolte, à l’autorité de son seigneur suzerain. Plusieurs messagers, chargés de porter les reproches du duc au prince rebelle, ne purent obtenir sa soumission : alors Richard, de l’avis de Raoul, leur oncle commun, eut recours à la force des armes. Le comte d’Hiesmes, vaincu et fait prisonnier par ce dernier prince, fut enfermé dans la tour de Rouen, où il resta cinq ans. On peut conclure du silence de Guillaume de Jumièges, que la ville de Falaise demeura étrangère à cette révolte et qu’en général elle trouva peu d’appui dans le pays. Richard II, en l’année 1018, confia le gouvernement du comté d’Hiesmes à Onfroy le Danois : ce fut ce seigneur qui ajouta aux fortifications de Falaise, la bastille appelée Porte-le-Comte (1022). Le duc, à son lit de mort, laissa la Normandie à son fils aîné Richard, et l’Hiémois à son second fils Robert (1027). Ce partage, peu important en apparence, eut cependant une grande influence sur les destinées du monde. Une partie de la vie du comte Robert, surnommé le Magnifique et le Diable, se passa dans la ville de Falaise, et il s’y éprit d’amour pour la jeune fille de qui devait naître le conquérant de l’Angleterre et le fondateur de la puissance anglo-normande.

Falaise n’était pas seulement au XIe siècle une place de guerre d’une haute importance, c’était aussi une des villes les plus commerçantes de la Normandie. Un de ses faubourgs, connu sous le nom de Guibray ( Wibraïum ou Wibraïa), était déjà un marché très achalandé. Il avait eu pour origine une petite chapelle de la sainte Vierge, fondée en 720, dans une forêt qui couvrait presque tout le pays et à l’ombre de laquelle paissaient de nombreux troupeaux. Un berger errant avec ses moutons sous les chênes et les châtaigniers, voit une de ces bêtes gratter la terre avec une persistance presque surnaturelle : il s’approche, creuse le sol au même endroit avec sa houlette, et découvre une statue de la vierge Marie, tenant un enfant dans ses bras. On recueille religieusement la sainte ligure, et une chapelle est bâtie pour la recevoir, à la place où elle a été trouvée. De nombreux miracles donnent une grande popularité au nouveau sanctuaire. Chaque année, le 15 août, jour de l’Assomption, une multitude de fidèles s’y rendent en pèlerinage ; et à cette foule se mêlent bientôt des colporteurs et des marchands d’images sacrées. La foire s’installe dans les avenues de la chapelle. Telle fut l’origine de ce fameux marché forain de Guibray : Falaise s’en trouva bien ; des tanneries s’échelonnèrent sur les bords de l’Ante, et le commerce des peaux y devint très-actif. Il y avait parmi les bourgeois de la ville, au temps du comte Robert, un pelletier flamand dont la fille appelée Arlette, corruption du nom danois Herlève, était d’une rare beauté. Un jour, le comte Robert, en revenant de la chasse, l’aperçut au bord d’un ruisseau ou elle lavait du linge avec d’autres jeunes filles, ses compagnes. La belle figure d'Arlette fit une vive impression sur le comte. Il envoya son chambellan et un de ses chevaliers vers la famille du pelletier pour lui faire l’aveu de ses secrets sentiments, et des offres brillantes de fortune. Le père repoussa d’abord avec mépris les propositions du comte ; mais un de ses frères, ermite dans la forêt voisine, changea sa première résolution. « Il devait céder en tout point, lui dit-il, à la volonté du prince. »
Cet obstacle levé, la fierté d’Arlette en suscita-t-elle un autre ? Stipula-t-elle avec les envoyés du comte Robert que la porte principale du château lui serait ouverte et qu’elle y entrerait sur un de ses palefrois, comme si elle avait eu des droits à son respect ? ou bien, docile aux conseils des siens, accepta-t-elle de bonne grâce le titre de maîtresse de son seigneur ? Quoi qu’il en soit, des larmes s’échappèrent de ses yeux, lorsqu’à la nuit, et à l'heure convenue, elle se sépara de sa famille. Quelques instants après, on l’introduisait dans une chambre voûtée, dont les murs étaient peints de figures en couleurs, relevées d’or vermeil. Elle s’y trouva seule avec Robert le Diable. Il ne paraît pas que le trouble d’Arlette lui eût fait perdre sa présence d’esprit ; car le comte, charmé de sa raison autant qu’il l’avait été de sa beauté, conçut pour elle un amour véritable. Nous devons ce gracieux récit de l’union des deux amants à Benoit de Saint-More. Robert Wace nous donne d’autres détails d’une charmante naïveté, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire. Très probablement les deux chroniqueurs puisèrent aux sources de la tradition locale.

De la liaison du comte Robert avec Arlette naquit à Falaise, à la fin de 1027, ou au commencement de 1028, un fils naturel que ses parents appelèrent Guillaume : la ville n’ayant pas encore d’église paroissiale, il fut baptisé dans celle de la Sainte-Trinité ; circonstance qui suggéra à la reine Mathilde, femme du Conquérant la pensée de bâtir l’Abbaye-aux-Dames de Caen, dédiée aussi à la Sainte-Trinité. C’est dans l’année même de la naissance de cet enfant, et comme pour lui préparer les voies de la grandeur par une catastrophe, que la mésintelligence de Robert avec Richard III dégénéra en guerre ouverte. Le comte fit connaître à son frère sa résolution de s’affranchir des devoirs de la vassalité : il s’enferma ensuite, avec ses satellites (cum suis satellitibus), dans son château fort de Falaise. S’il faut en croire Guillaume de Jumièges, le duc mit sur pied une nombreuse armée (hostium multitudine), pour réduire le comte d’Hiesmes à l’obéissance. Le jeu des balistes et des béliers eut un effet si décisif, que Robert fut contraint de faire sa soumission à son aîné ; les deux frères se donnèrent la main pour sceller le rétablissement de leur bonne intelligence ; mais on ne tarda pas à concevoir des doutes sur la sincérité du comte d’Hiesmes. A peine Richard III fut-il de retour à Rouen, qu’il y mourut subitement avec quelques-uns de ses principaux officiers. On accusa Robert le Diable d’avoir eu recours au poison pour écarter des degrés du trône ducal tout ce qui faisait obstacle à son ambition longtemps contenue.
Ce prince, poussé par « une grande dévotion de cœur », et peut-être aussi par ses secrets remords, entreprit le voyage de la Terre-Sainte, dans la septième année de son règne. Avant de s’éloigner, il appela auprès de lui l’archevêque de Rouen et les grands du duché, afin de leur communiquer sa résolution : tous, en apprenant son prochain départ, se récrièrent sur l’état d’abandon dans lequel il allait laisser la Normandie. Ce fut alors que, pour la première fois, Robert leur présenta le jeune Guillaume, qui avait été élevé à Falaise avec autant de soin que s’il eût été fils d’une épouse. « Par ma foi, leur dit-il, je ne vous laisserai point sans seigneur. J’ai un petit bâtard qui grandira et sera prud’homme, s’il plaît à Dieu ; et je suis certain qu’il est mon fils. Recevez-le donc pour seigneur ; car je le fais mon héritier, et le saisis dès à présent de tout le duché de Normandie. » Les barons normands ne repoussèrent ni le bâtard, ni le mineur, parce qu’il convenait, sans doute, à leur politique d’accepter le gouvernement d’un enfant. Ils lui jurèrent fidélité, en plaçant leurs mains entre les siennes (1035). Peu de temps après, cet enfant de sept ans, par la mort de son père en Bithynie, devenait de fait comme de droit, duc de Normandie.

Le vieux Guillaume de Bellesme, surnommé Talvas, vit le petit prince à Falaise, en passant par cette ville : il prédit, à ce que prétend Robert Wace, qu'il serait cause, lui et sa lignée, de la ruine de la maison des Talvas. Un des premiers actes du duc Guillaume fut de châtier Toustain Goz, fils d’Onfroy le Danois, et, comme lui, comte d’Hiesmes. Toustain Goz s’était emparé de la ville de Falaise, et avait pris des chevaliers français à sa solde pour en renforcer la garnison. Sans perdre de temps, Guillaume se transporta devant la place, avec les gens du pays d’Auge et de la forêt de Cinguelais. Les chevaliers normands, sous les ordres du brave Raoul de Vacé, marchèrent des premiers à l’attaque : l’artillerie de siège fut dirigée avec tant d’adresse qu’en un moment on vit s’écrouler un « grand pan de mur. » Si la nuit n’eût pas contraint les assiégeants à s’arrêter, ajoute le chroniqueur, la ville eût été emportée d’assaut. Le lendemain, le duc laissa Toustain Goz sortir de Falaise la vie sauve ; mais il le bannit du duché et confisqua tous ses fiefs (1046). Remarquons que c’est à tort que Robert Wace fait mourir ce seigneur dans la disgrâce : son fils Richard, serviteur dévoué de Guillaume, en obtint des biens considérables et réconcilia le proscrit avec son suzerain. Le comté d’Hiesme fut toutefois perdu sans retour pour la famille d’Onfroy le Danois.
L’année suivante, le duc Guillaume, qui s’était sauvé de Valognes, où les barons conjurés voulaient le surprendre et attenter à sa vie, se mit sous la protection des remparts de sa ville natale. Il n’échappa à ses ennemis que par une espèce de miracle. Il avait rapidement parcouru, en fugitif, la route de Montebourg, d’Emondeville, de Turqueville, de la chaussée d’Andouville, de Sainte-Marie-du-Mont, et de Saint-Clément, jusqu’à Rye, village situé à trois lieues de Bayeux, dans lequel on montre encore la Voye-le-Duc : Hubert, seigneur de ce domaine, recueillit son suzerain pendant la nuit au château de Rye, et le lendemain lui fournit un cheval et lui donna ses trois fils pour guides. Ces jeunes gens le conduisirent à Falaise par des chemins détournés. Le prince y arriva harassé de fatigue et dans le plus triste équipage, mal ceint, comme dit le chroniqueur (1047). L’invasion de la Normandie par les troupes du roi de France, en 1054, ramena Guillaume à Falaise ; il s’y tint en observation pendant quelque temps. Du reste, ses compatriotes du pays d’Houlme servirent avec distinction sous ses ordres en plus d’une circonstance. Robert Wace cite les habitants de Falaise parmi les guerriers normands qui combattirent le plus vaillamment dans la fameuse journée d’Hastings (1066).
Le fils d’Arlette ne rougit jamais de sa naissance illégitime : par raison ou par orgueil, il en fit même pour ainsi dire parade ; on sait que dans ses actes, il s’intitulait Gulielmus nothus. Toutefois, le vice de sa naissance, si pardonnable qu’il fût dans les idées de son siècle, pesa plus d’une fois sur sa vie. Elle fut un des prétextes de la révolte des seigneurs, dont il brisa la ligue sur le champ de bataille du Val-des-Dunes. On n’a pas oublié que les Alençonnais lui jetèrent aussi le même reproche à la face, quand il vint assiéger leur ville : la peau ! la peau ! criaient-ils du haut de leurs murs, en battant des cuirs, par une insultante allusion à la profession du père d’Arlette. Enfin, les Anglo-Saxons, dans les exhortations qu’ils adressaient aux peuples de l’Angleterre, pour les soulever contre le conquérant, leur rappelaient sans cesse la tache de son origine. Mais Guillaume, dont la fierté naturelle se raidissait contre toute opposition, sentait croître sa tendresse pour sa mère, en raison même des injures de ses ennemis ; il en résulta un sentiment de préférence dans ses affections, qui le rendit souvent injuste envers une partie des siens. Selon l’observation de M. Augustin Thierry, « il appauvrit autant qu’il put la famille de son père, pour enrichir et élever en dignité ses parents du côté maternel, » Arlette avait su, du reste, s’assurer un rang honorable dans le monde que son fils dominait par son génie. Après la mort du duc Robert, ou de son vivant même, comme l’affirment les auteurs de l’Art de vérifier les dates, elle épousa Herluin, seigneur de Conteville, chevalier renommé pour sa bravoure : elle en eut deux fils que Guillaume, leur frère utérin, éleva à une brillante fortune. L’un, Odon, fut évêque de Bayeux ; l’autre, Robert, comte de Mortain. Du mariage de ce dernier avec Mathilde de Montgomery  naquit un fils, Guillaume, que nous retrouverons bientôt à la bataille de Tinchebray ; et trois filles, dont la plus jeune, Emma, épousa Guillaume IV, comte de Toulouse.
Quant aux petits-fils d’Arlette, du sang royal d’Angleterre, ils n’envisagèrent pas le défaut de leur origine, du côté maternel, avec la dédaigneuse supériorité de Guillaume le Bâtard. De complaisants généalogistes les érigèrent en héritiers légitimes des anciens monarques de l’île de Bretagne. Ils transformèrent le père d’Arlette en un riche pelletier saxon, exilé pour avoir séduit une fille de roi. Voici d’après M. Augustin Thierry l’histoire de ce prétendu banni, de cet hôte étranger de la ville de Falaise : « Une très-vieille chronique citée par un auteur déjà ancien, lit-on dans l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, raconte que Guillaume le Bâtard était le propre fils du roi Edmund Côte-de-Fer. Edmund, dit cette chronique, eut deux fils, Edwin et Edward, et de plus, une fille unique dont l’histoire tait le nom, à cause de sa mauvaise vie ; car elle entretenait un commerce illicite avec le pelletier du roi. Le roi, courroucé, bannit d’Angleterre son pelletier avec sa fille, qui alors était enceinte. Tous deux passèrent en Normandie, où, vivant de la charité publique, ils eurent successivement trois filles. Un jour qu’ils étaient venus mendier à Falaise, à la porte du duc Robert, le duc, frappé de la beauté de la femme et de ses trois enfants, lui demanda qui elle était. Je suis, dit-elle, Anglaise et de sang royal. A cette réponse, le duc la traita honorablement, prit le pelletier à son service, et fit élever dans son hôtel une de leurs filles, qui devint sa maîtresse, et la mère de Guillaume, dit le Bâtard, lequel, pour plus de vraisemblance, demeurait toujours le petit-fils d’un pelletier de Falaise, bien que par sa mère il fût Saxon et issu de rois saxons. »

La ville de Falaise recueillit de précieux avantages du séjour des ducs de Normandie dans ses murs. Le bourg de Guibray leur dut en grande partie sa prospérité commerciale. Sous le gouvernement de Robert le Magnifique, une foire célèbre se tenait à Montmartin, aux environs de Coutances : comme elle était fort exposée aux incursions des pirates, le duc la réunit à celle de Guibray qui acquit dès cette époque une immense renommée. Guillaume le Bâtard exempta ce marché forain de tous droits et péage. Il en transporta le site dans les champs où il s’est toujours tenu depuis. Ce fut le duc Robert qui dota Falaise de ses fontaines publiques : au moyen de conduits souterrains, il y fit venir les eaux du dehors. Guillaume agrandit la ville et en augmenta et fortifia le château. Il donna à ses habitants la chapelle ducale qu’il avait élevée sur la place du vieux marché. Cette chapelle, dédiée à saint Jacques et saint Christophe, devint une église paroissiale sous le vocable de Saint-Gervais-et-Saint-Protais : Jean de Neuville, évêque de Séez, en fit la consécration, dans les premiers jours du mois d’avril 1126, en présence de Henri Ier, roi d’Angleterre. Le même prélat, pendant son séjour à Falaise, consacra aussi l’église de la Sainte-Trinité, qui depuis l’époque de sa fondation, supposée au Ve siècle, jusqu’au commencement du XIe, avait été détruite et rebâtie plusieurs fois. On attribue encore à Guillaume le Bâtard la construction de l’abside et du chœur de l’église de Guibray, à l’achèvement de laquelle la reine Bérengère contribua, à ce qu’on prétend, cinquante ans plus tard. Outre cette église, il y en avait dans les faubourgs, une autre dédiée à saint Laurent, qui subsiste encore de notre temps, et dont la nef paraît dater du XIe siècle. Falaise ne possédait aucune maison religieuse à l’époque où nous sommes arrivés : la maison des Templiers n’y fut fondée que vers 1190, près de la porte du Guichet ; et le couvent des Cordeliers, qu’en 1250, par le roi saint Louis et Guillaume de Pont-d’Ouilly. Mais, près de la ville, dans un rayon d’une lieue environ, on comptait déjà trois abbayes : celles de Vignat, de Villers-Canivet et de Saint-André-de-Gouffern (1130-1150).
Les bourgeois de Falaise, enrichis par leur industrie, établirent plusieurs hôpitaux dans leur ville, sous les ducs Robert le Magnifique et Guillaume le Bâtard. Nous trouvons à ce sujet un touchant récit dans le chartrier de l’hôtel-Dieu. Un jour, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, deux pauvres voyageurs étaient entrés dans Falaise. Repoussés de porte en porte, ils sortirent de la ville, et trouvant une grange sur leur chemin, ils s’y réfugièrent et y allumèrent un peu de feu. Ils avaient un reste de farine : ils la pétrirent et la mirent sous la cendre ; mais avant qu’il pût goûter de ce pain, l’un d’eux expira de misère. La grange appartenait à un riche bourgeois, nommé Godefroi, fils de Rou. Quand on lui annonça le lendemain qu’un pauvre était mort de froid et de besoin, sous son toit, il en fut consterné. Dieu avait favorisé tous ses travaux ; il en était plein de reconnaissance, et il comprenait que le seul moyen de s’acquitter envers le ciel, était de faire du bien aux malheureux. Des personnes pieuses le fortifièrent dans ces sentiments. Il fit construire à ses frais un hôpital et une église, à l’endroit même où l’un des deux voyageurs avait succombé. La nouvelle église, dédiée  à l’archange Saint-Michel, fut consacrée par l’évêque Jean de Neuville, en 1127. Godefroi se retira dans l’hôpital, où il se consacra au service des pauvres. Quelques clercs et plusieurs religieux étant venus partager sa retraite, ils formèrent une communauté de chanoines réguliers, pour laquelle on construisit un dortoir particulier et une nouvelle église. Peu de temps après la dédicace de cette église, Godefroi mourut (25 octobre 1134). Malheureusement les revenus considérables dont il avait doté l’hôpital, furent presque aussitôt détournés de leur destination. Les chanoines s’en emparèrent en prenant l’habit monastique (1159), et la maison des pauvres devint la riche abbaye de Saint-Jean de l’ordre de Prémontré. Cet asile fermé à la misère, il fallut lui en ouvrir d’autres. Un bourgeois de Falaise, Heute Bertin, fonda sous le nom d’hôpital Sainte-Marie, Saint-Jacques et Saint-Nicolas, le nouvel hôtel-Dieu de la ville. On réserva à cet établissement les produits des poids et mesures, tant de Falaise que de la foire de Guibray. Avant la fin du XIIe siècle, les libéralités des habitants pourvurent encore à la fondation de la léproserie de Saint-Lazare. Cette dernière maison fut établie à l’extrémité du faubourg de Guibray (1178).

Roger de Montgommery, comte d’Hiesmes et vicomte de Falaise, réunit à ces fiefs la seigneurie de Bellesme et le comté d’Alençon, du chef de sa femme Mabile, fille de Guillaume Talvas. Il eut pour successeur son fils Robert (1094), qui joua un rôle très-actif dans les démêlés de Robert Courte-Heuse avec son frère Henri Ier. Le roi d’Angleterre prit Bayeux ; mais son allié Hélie de la Flèche, comte du Maine, échoua devant Falaise (1106). Guillaume, comte de Mortain, neveu de Robert de Bellesme, avait embrassé le parti du duc de Normandie. Une de ses places de guerre les plus considérables, Tinchebray (Tenerche Braicum), bourg situé entre Vire et Falaise, sur l’une des sources du Noireau, fut investie par l’armée royale. On ignore l’origine de ce bourg, qui avait eu ses seigneurs particuliers avant d’être annexé au comté de Mortain, dans l’intérêt de Robert, frère utérin de Guillaume le Bâtard. La place fortifiée d’un nouveau châtelet, bien approvisionnée, et pourvue d’une bonne garnison, pouvait soutenir un long siège. Le comte Guillaume réussit à y jeter des secours, « après avoir coupé aux environs toutes les moissons vertes. » Cependant la partie était trop inégale pour qu’il n’invoquât pas les secours de son oncle Robert de Bellesme et de Robert, duc de Normandie, contre les assiégeants. L’arrivée des troupes ducales mit les forces ennemies en présence dans une plaine qui s’entend au-dessous du château de Tinchebray. Le roi d’Angleterre divisa ses troupes en cinq corps : trois furent mis sous les ordres de Ranulfe de Bayeux, du comte de Meulan, et du comte de Varenne. Le roi transporta son quartier général dans le quatrième, composé d’Anglais et de Normands à pied ; le comte du Maine, avec ses cavaliers manceaux et bretons, se tint prêt à tout événement sur l’un des côtés de l’armée royale. Les troupes du duc de Normandie ne formaient que deux divisions, dont Bobert de Bellesme et Guillaume de Mortain se partageaient le commandement. De général en chef, il n’y en avait point. Robert Courte-Heuse assistait aux préparatifs de l’action en soldat plutôt qu’en capitaine. Le hasard des circonstances en faisait pourtant, dans cette journée décisive, le représentant de l’indépendance du duché. Parmi les braves chevaliers normands qui lui étaient restés fidèles, on distinguait Robert d’Estouville et Guillaume de Ferrières. Le 27 septembre 1106, le comte de Mortain engagea la bataille : il se jeta avec sa division sur le premier corps de fantassins de l’armée du roi Henri. L’attaque fut conduite avec tant d’ardeur, que la mêlée, sur ce point, devint bientôt des plus acharnées. Le comte Hélie de la Flèche, chargeant avec sa cavalerie, prit les Normands en flanc. Si Robert de Bellesme eût vigoureusement soutenu son neveu, la victoire eût été au moins disputée ; mais, quand il vit tomber sous les coups du comte du Maine deux cent cinquante des cavaliers qui gardaient le duc de Normandie, il s’enfuit avec les siens. Robert Courte-Heuse, dans la déroute générale de son armée, se trouva presque sans défense. Un chapelain du roi d’Angleterre, nommé Gaudri, le fit prisonnier et le présenta au victorieux Henri. Guillaume, comte de Mortain, Robert d’Estouville et Guillaume de Ferrières, furent pris comme l’infortuné duc. Quatre cents autres chevaliers et dix mille fantassins restèrent au pouvoir de l’ennemi. Évidemment Guillaume de Jumièges exagère quand il prétend qu’un pareil succès ne coûta pas la vie à un homme du côté du roi. Un même coup avait dispersé l’armée de Robert Courte-Heuse et anéanti le parti national. Dans cette bataille, l’Angleterre avec des armes presque exclusivement françaises, prit sa revanche de la journée d’Hastings.
Tinchebray ouvrit ses portes au nouveau duc-roi. Robert Courte-Heuse offrit à son frère d’envoyer Guillaume de Ferrières à Falaise, afin d’en hâter la reddition : le chevalier, mis en liberté, partit, en effet, pour cette ville forte, dont il prépara la soumission au vainqueur. Henri s’était rapproché de Falaise avec le prince déchu. Robert Courte-Heuse put directement engager ses fidèles sujets à se rendre. Il faisait élever parmi eux son fils unique Guillaume ; l’enfant fut amené tout tremblant devant son oncle. Henri, ne voulant point prendre la garde du jeune prince, en confia l’éducation au comte d’Arques, Hélie de Saint-Saens. Guillaume, comte de Mortain, fut conduit en Angleterre, où son cruel parent le retint longtemps captif et lui fit, assure-t-on, crever les yeux. Robert de Bellesme, plus heureux, obtint des conditions favorables du roi, grâce à l’intervention d’Hélie de la Flèche ; Henri le rétablit même dans la vicomté de Falaise, en stipulant seulement la destruction de tous les châteaux forts qu’il avait fait élever (1007). Toutefois l’impunité ne lui fut pas longtemps acquise. Le seigneur de Bellesme prit part à la conspiration des partisans du fils de Robert Courte- Heuse contre le roi d’Angleterre. Henri n’en fut pas plus tôt instruit qu’il le fit citer devant les juges royaux comme ayant manqué à ses devoirs de vicomte : il lui reprochait, entre autres griefs, d’avoir détourné, à son profit, les revenus de la couronne à Falaise, Exmes et Argentan. Robert Talvas fut arrêté, conduit en prison (1112), et de là transféré dans le château de Werham, au delà de la Manche (1113).

Un des premiers parlements que tint Henri, après sa victoire de Tinchebray, se réunit dans le chef-lieu de la sergenterie du pays d’Houlme (1107). D’après Orderic Vital, ce prince séjourna pendant quelque temps à Falaise, vers 1119, pour réprimer une révolte de ses vassaux de l’Hiémois : les habitants de Courcy-sur-Dive et de plusieurs autres places fortes, croyant que toute la province était prête à se donner au fils de Robert Courte-Heuse, abandonnèrent le parti du roi. L’un des seigneurs révoltés, Rainauld de Bailleul, vint à Falaise déposer ses serments de fidélité entre les mains de Henri : le duc de Normandie, lui demandant alors la restitution de la terre du Rainouard (mansione Reinuardi)  il refusa orgueilleusement de s’en dessaisir. « Tu es venu à ma cour, je ne te ferai donc pas arrêter, lui dit le prince ; mais tu te repentiras de t’être laissé aller à cette méchante action envers moi » Henri, avant que Rainauld de Baideul eût franchi le pont-levis de la ville, avait donné des ordres pour la réunion de son armée avec laquelle il partit aussitôt. Le soir de ce même jour, il arrive sous les murs du château de son vassal. Le lendemain, dès le matin, Renauld de Bailleul, effrayé, rend sa forteresse au roi. C’était un bâtiment en pierre. Henri y met le feu et il s’écroule dévoré par les flammes ; les approvisionnements en vivres et tout ce qu’il renferme périssent dans l’incendie. Cette vigoureuse exécution amena la soumission des gens de Courcy et des autres places du Hiesmois. Du reste, un secret motif ramenait toujours le roi d’Angleterre à Falaise. La rigoureuse habileté de son administration, selon la remarque d’Orderic Vital, avait considérablement augmenté ses revenus fiscaux : or, pendant la dernière période de sa vie, il conserva ses épargnes royales dans le donjon de cette ville. Lorsqu’il sentit sa dernière heure approcher, à la fin de l’année 1135, il régla l’emploi de son riche trésor de Falaise. La plus forte partie devait être appliquée au paiement de ses dettes ; il réserva une somme considérable pour les chevaliers et les domestiques attachés à son service ; et il ordonna d’employer le reste à des actes de charité. Belles dispositions auxquelles ses héritiers n’eurent probablement aucun égard.
Pendant la guerre de succession, les habitants de Falaise prirent parti pour Étienne de Blois. Le 1er octobre 1139, Geoffroi Plantagenêt, comte d’Anjou, vint investir cette place : les troupes royales étaient commandées par Richard de Lucey, et Robert Marmion était gouverneur de la ville : tous deux, chevaliers intrépides, opposèrent la plus opiniâtre résistance aux assiégeants. Falaise n’était pas moins abondamment pourvue d’armes que de vivres : aussi la confiance des assiégés les mettait-elle en belle humeur : on les voyait ouvrir les portes pour se moquer plus à leur aise des Angevins : « Allons, leur criaient-ils ironiquement, un peu de courage, à l’assaut ! » Dix-huit jours d’un siège laborieux s’étant succédé sans résultat, Geoffroi décampa le dix-neuvième. Il se vengea, par le pillage et la dévastation du pays, du peu de succès de ses armes : dans sa fureur, il n’épargna pas plus les églises que les chaumières. Orderic Vital nous le représente « profanant les lieux saints après les avoir dépouillés de leurs vases sacrés. » Une nuit, les troupes du comte d’Anjou, qui ne s’étaient guère éloignées des environs de Falaise, furent saisies d’une crainte panique. Dieu, raconte l’historien, jeta un tel désordre dans leurs esprits, qu’ils s’enfuirent dans une déroute complète. Leurs tentes, remplies d’armes et de bagages, et leurs chariots chargés de pain, de vin, et d’autres provisions, tombèrent au pouvoir des habitants de la ville et de la campagne ; toutefois, ceux de Falaise n’avaient pas encore emmagasiné tous ces biens, lorsque le comte d’Anjou reparut subitement avec quelques milliers de soldats, sous les murs de la place, en fit rapidement le tour, et ressaisit une partie du butin dont les siens regrettaient la perte. L’année suivante, Robert Marmion, cédant à la nécessité, remit les clefs de Falaise à Geoffroi Plantagenêt (1340). Les bandes angevines, irritées de la brave défense de ce seigneur, avaient attaqué, pris et démoli son château fort de Fontenay.

Le fils de Geoffroi, Henri II, eut d’assez fréquents rapports avec la ville de Falaise. Accompagné de sa femme, la reine Éléonore, et de sa brillante cour, il y séjourna, en 1158. La présence du roi dans la ville fut marquée par la tenue d’un parlement, qui ne s’occupa pas seulement, comme celui de 1107, de la répression des désordres féodaux : il y fut ordonné « qu’à l’avenir les juges tiendraient au moins une assise, chaque mois, dans les différentes provinces, et qu’ils ne prononceraient aucun jugement sans avoir appelé en témoignage des voisins recommandables par leur bonne conduite. » C’était un pas vers l’introduction du jury, en Normandie, comme le fait observer M. Depping. Le roi Henri II et ses trois fils ratifièrent et peut-être débattirent à Falaise le traité de paix de 1174 : ce fameux traité se trouve en entier dans les actes de Rymer. Parmi les personnages illustres dont il porte les signatures, à titre de témoins, figurent l’archevêque de Rouen, les évêques de Séez, de Bayeux, de Rennes, de Nantes, de Lincoln ; le connétable de Normandie, Richard du Hommet, dans la famille duquel la connétablie du duché fut longtemps héréditaire ; Guillaume de Courcy, Raynaud de Courtenay, Maurice de Craon, Guillaume Mauvoisin, Richard de Beaumont, etc. Sous la domination de Henri II et sous celle de ses successeurs, le donjon de Falaise fut, plus d’une fois, transformé en prison d’État. Henri y fit enfermer le roi d’Écosse, Guillaume, en 1174. Vaincu et pris par les barons anglo-normands, le monarque écossais avait été conduit, d’abord, au château de Richmond dans l’Yorkshire ; mais de là on l’avait transféré à Falaise. Il y fut visité par Henri II, qui ne lui rendit la liberté qu'après avoir exigé de lui plusieurs otages, et le serment, comme son homme-lige (1175). Le comte de Chester, que le roi de France, Louis le Jeune, avait envoyé en Angleterre avec des troupes, fut, vers le même temps, emprisonné dans la forteresse de Falaise, à la suite de sa défaite, au delà de la Manche. Enfin, Henri II y tint aussi sous les verrous Hugues de Saint-Hilaire et dix des principaux seigneurs du parti du jeune roi Henri, son fils, qu’il avait vaincus et faits prisonniers en Bretagne (1174).

On conserve dans les archives, à Falaise, l’acte par lequel Richard Cœur-de-Lion assigna cette ville pour apanage à Bérengère de Navarre, qu’il épousa à Messine peu de jours avant son départ pour la Terre-Sainte (1191). Lorsque le roi d’Angleterre mourut, on fit une enquête sur le produit des revenus dont sa veuve devait conserver la jouissance, sous forme de douaire : d’après la déclaration de douze bourgeois, qui comparurent comme témoins, ils s’élevaient à la somme de cinq cent quarante livres. Jean Sans-Terre vint plus souvent à Falaise qu’aucun de ses prédécesseurs. Il y tint prisonnier, dans le château, le jeune Arthur, duc de Bretagne, après la défaite de ses partisans au combat de Mirebeau (1202). On avait délibéré à la cour du duc-roi, sur le parti qu’il convenait de prendre à l’égard de son neveu. Quelques-uns de ses conseillers, surs de se trouver d’accord avec ses secrètes pensées, se prononcèrent pour les moyens les plus violents : « Il fallait mettre Arthur hors d’état de troubler le repos des peuples, disaient-ils, en lui faisant perdre la vue et en le frappant aux sources mêmes de la vie. » Jean Sans-Terre, trouvant le conseil bon, expédia trois de ses affidés à Falaise pour y exécuter cette double mutilation ; mais un seul de ces misérables eut le courage de poursuivre le voyage jusqu’au bout ; les deux autres s’enfuirent, en route, effrayés de leurs propres engagements. Quand le troisième eut fait connaître les ordres barbares de son maître, il n’y eut qu’un cri de douleur au château de Falaise, parmi les gardiens du duc de Bretagne. Le pauvre enfant, exaspéré et indigné à la fois, voulut s’élancer sur l’émissaire de son oncle. La surveillance de l’infortuné prince avait été confiée à un honnête seigneur, Robert du Bourg : le châtelain s’interposa entre la victime et le bourreau, dans l’espoir qu’en donnant au roi le temps de la réflexion, il renoncerait à son cruel projet. Jean Sans-Terre se rendit à Falaise pour y essayer d’une autre voie : avec une hypocrite douceur, il voulut imposer des conditions ruineuses à son neveu. Arthur, trop éclairé sur le compte de son parent, ne se laissa pas prendre à ses mielleuses paroles : la résistance du prince breton fut son arrêt de mort. Transporté de Falaise au château de Rouen, il n’en sortit que pour périr assassiné de la main de son oncle (1203).

Les désordres du roi d’Angleterre avaient épuisé toutes les sources du revenu public. Plusieurs villes de la Normandie, du nombre desquelles fut Falaise, en profitèrent pour s'affranchir à prix d’argent, de la tutelle des officiers royaux. Une charte de Jean Sans-Terre, du 5 février 1203, lui concéda le droit de commune. La concession n’était pas absolue, mais temporaire, le duc ayant stipulé qu’il pourrait en limiter la durée, et s’étant d’ailleurs réservé la garde de la ville et du faubourg de Falaise (salva custodiâ custelli nostri et villœ nostrœ de Falaisiâ). C’est avec ces restrictions qu’il signifia l’établissement de la nouvelle commune à son bailli, Jean Maréchal. Si Jean Sans-Terre s’était flatté de consolider son pouvoir chancelant, en cédant aux désirs de la bourgeoisie normande, les événements ne tardèrent pas à dissiper ses illusions. Le siège de Falaise suivit de près la prise de Château-Gaillard par Philippe-Auguste (6 mars 1204). Une fois maître de ce boulevard de la Normandie, le roi de France s’avança dans l’intérieur de la province. Aucune place n’arrêta sa marche, depuis le Vexin jusqu’au pays d’Houlme ; Falaise fut le premier obstacle sérieux que rencontra l’invasion. Philippe déploya ses innombrables troupes autour de la ville, pour en faire l’investissement. Le poète Guillaume le Breton nous la représente comme pressée de tous côtés par un cercle épais d’armes et d’étendards. Le roi n’employa pas moins de sept jours à disposer ses machines de guerre pour l’attaque ; mais, le huitième, les habitants craignant de compromettre l’existence de la ville dans une lutte inégale, engagèrent son gouverneur Lupicaire à se rendre aux Français (1204). La garnison, composée d’une bande de routiers de la compagnie de Marcader, se mit à la solde de Philippe-Auguste. Les Falaisiens avaient demandé le maintien de leur commune et la confirmation de leurs privilèges : Philippe, en son camp, sous les murs de Falaise, prit l’engagement de faire observer inviolablement l’un et l’autre. Grâce à sa libéralité, la concession de la commune devint permanente, de temporaire qu’elle avait été jusqu’alors. (Prætereà volumus et concedimus, ut slabilimentum communiae eorum inviolabiliter observetur).
Une autre charte de l’année 1251, dont les règlements étaient applicables à Rouen, Pont-Audemer et Falaise, fixa les bases de l’organisation municipale des trois cités. La commune de Falaise élisait directement les cent pairs ou notables qui, au second degré, nommaient les trois candidats parmi lesquels le roi choisissait le maire. Les pairs, chaque année, désignaient vingt-quatre d’entre eux pour administrer la ville ou rendre la justice. Douze prenaient le titre d’échevins, douze celui de conseillers. Les élus se réunissaient en conseil, au moins deux fois par semaine, pour discuter ou expédier les affaires d’un intérêt public. Comme magistrats, ils s’engageaient à n’écouter que la loi et leur conscience dans les jugements des crimes ou des délits. La charte prescrivait des peines pour les injures, le faux témoignage, le vol, la rébellion, etc. Falaise avait obtenu de Jean Sans-Terre ses premières franchises commerciales, ainsi que ses premières libertés communales. Une charte du roi d’Angleterre, datée du 11 août 1203, exemptait son commerce de « tous droits de passage, de péage et de coutume par toute sa terre, la ville de Londres exceptée. » Philippe-Auguste accorda aux Falaisiens la même franchise de circulation dans le royaume de France, en faisant cependant une réserve en faveur de la ville de Mantes, que ses privilèges plaçaient dans des conditions exceptionnelles. Il garantit, en outre, les banquiers de Falaise contre toute poursuite pour usure, tant qu’ils n’élèveraient pas l’intérêt à la valeur du capital ; ce qui était les autoriser à demander à l’emprunteur depuis un jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf pour cent.
Les trois chartes de Philippe-Auguste furent confirmées par Charles VI. Toutefois la royauté ne tarda pas à porter atteinte aux libertés de la commune. A partir de 1400, les fonctions de maire de la ville devinrent perpétuelles dans la personne du vicomte, qui s’intitula : vicomte-maire, lieutenant-général de police, juge-sénéchal et conservateur des foires de Guibray. Les deux offices continuèrent d’être réunis jusqu’à 1749, époque où la vicomté fut supprimée. Il y eut alors, indépendamment du maire, un sénéchal de Guibray. Dès 1136, Falaise possédait un bailliage militaire, dont la juridiction était fort étendue ; mais cette cour supérieure cessa d’exister vers le milieu du XIIIe siècle ; la vicomté fut comprise dans le ressort du grand bailliage de Caen, qui se fit représenter à Falaise par un lieutenant particulier. En des temps moins éloignés de nous, cette ville devint le chef-lieu d’une élection, et le siège d’un grenier à sel, d’une gruerie et d’une lieutenance de la maréchaussée. Du reste, l’échiquier de Normandie se réunit souvent, au moyen âge, dans la capitale du pays d’Houlme : en 1207, 1213, 1214 et 1218, il y tint des séances et y fit de bons règlements. Nous ignorons dans quel local il siégeait. Falaise n’a eu de maison-commune que sous le règne de Louis XV : son premier hôtel de ville fut terminé en 1758 ; le second date de 1786.

Dans la longue liste des seigneurs qui furent investis des fonctions de vicomte de Falaise, du XIIIe au XVIIIe siècle, nous ne trouvons pas un seul personnage remarquable. A dater de l’administration de Guillaume-le-Diacre, ce magistrat prend la direction de la municipalité : il est « garde, en la main du roi, de la juridiction de la mairie » (1389-1400). Conformément à l’ordonnance de 1540, Jacques Desbuats est transformé en premier vicomte de Robe (1539-1555). Deux princes étrangers de la famille des Paléologue, Georges-le-Grec et Guillaume- le-Grec, remplissent la même magistrature de 1473 à 1502. Elle devient cent cinquante ans après presque héréditaire dans la maison de Guerville, qui donne à la ville son dernier vicomte-maire. Nicolas de Sainte-Marie, seigneur de Mellay (1655-1749). L’histoire nous a conservé un singulier exemple de la justice vicomtale de Falaise : c’était du temps de Régnault Bigault, en 1386. Une truie avait déchiré les chairs d’un enfant, fils d’un manœuvre de la ville. Elle fut condamnée à être pendue, après avoir subi la peine du talion, en présence du peuple : le vicomte- juge, monté sur son cheval, assista à l’exécution du jugement : on imagina d’affubler la malheureuse bête d’un masque, d’une veste, de hauts-de-chausses et de gants, comme une créature humaine. Le bourreau arracha les chairs de la truie dans les parties de son corps qui correspondaient au visage et au bras de l’enfant mutilé par elle. Ensuite il l’attacha au gibet. Régnault Bigault avait voulu qu’en châtiment de sa négligence, le manœuvre fût témoin du supplice de l’animal qui avait défiguré son fils.

Les guerres des Valois contre les rois d’Angleterre ramenèrent les ennemis de la France dans le pays d’Houlme. Édouard III, après l’abandon de Caen, dirigea une partie de son armée du côté de Falaise : les Anglais, en ravageant tout sur leur passage, arrivèrent sous les murs de la ville ; mais, soit qu’elle leur parût trop forte, soit qu’ils se sentissent trop faibles, ils passèrent outre sans rien entreprendre (1346). Avant la clôture de la funeste campagne de 1417, Henri V en personne vint attaquer cette place. Il en commença le siège, le 4 novembre. Le maréchal de La Fayette était gouverneur de Falaise ; Olivier de Mauny avait le commandement du château. Pendant quarante-sept jours, les assiégés résistèrent avec une infatigable ardeur aux vigoureux assauts des assiégeants. Ceux-ci, à l’aide de leur artillerie de siège, lancèrent sur la ville une grande quantité de bombardes de pierres : les maisons se trouvèrent fortement endommagées par cette grêle de pesants projectiles : elle abattit la nef et le clocher de l’église de la Trinité. L’épuisement des provisions de bouche commençait d’ailleurs à compliquer les désastres particuliers des premières souffrances de la famine. Hors d’état de tenir plus longtemps, le maréchal de La Fayette s’engagea, le 20 décembre, à livrer la place au roi d’Angleterre, le 2 janvier suivant, si, dans l’intervalle, elle n’était pas secourue. La bannière de France ne se montra point. A l’expiration du délai convenu, les Anglais prirent donc possession de la ville ; mais il leur fallut encore un mois pour réduire le château défendu par Mauny.
Henri V confirma les privilèges de la vaillante population de Falaise. Il nomma Jean Talbot, un de ses plus braves généraux, gouverneur de la ville, et capitaine du château. L’administration anglaise signala son interrègne par d’utiles travaux. Elle restaura les murs de la place ; contint les eaux des vallées, au moyen de chaussées ; rétablit les conduits des fontaines publiques ; releva l’église de la Trinité. Henri V fit reconstruire à neuf la chapelle du château et y fonda la messe du capitaine et des soldats. La forteresse fut complètement réparée sous la direction de Girard Desquay, vicomte de Falaise : il y ajouta la haute tour, que les connaisseurs regardent comme un des chefs-d’œuvre de l'Architecture militaire du moyen âge (1420-1422). Cette tour prit le nom de Talbot, ainsi que les salles, dont on lui attribuait la riche décoration. Le capitaine anglais fut, comme on sait, un des six otages que le duc de Somerset donna à Charles VII, en vertu de la capitulation de Rouen (1449). Talbot était encore prisonnier du roi de France, quand Pothon de Xaintrailles attaqua Falaise avec des forces considérables (5 juillet 1450). Charles VII, accompagné d’un brillant cortège, rejoignit bientôt ses troupes, au milieu des seigneurs de sa suite ; on distinguait le roi de Sicile, le duc de Calabre, le duc d’Alençon, les comtes de Dunois, du Maine, d’Eu, etc. Il s’installa dans l’abbaye de Saint-André-en-Gouffern. Le duc d’Alençon se logea dans le monastère de Sainte-Marguerite-de-Vignats ; le comte de Nevers, dans celui de Villers-Canivet. Les artilleurs et les francs-archers de Jean Bureau, trésorier de France, battirent et assaillirent furieusement la ville et le château, pendant plusieurs jours. La garnison, composée de quinze cents hommes des meilleures troupes du roi d’Angleterre, tenta de faire diversion à l’attaque  par quelques sorties : reconnaissant enfin, le 11 juillet, l’inutilité de ses efforts elle promit d’ouvrir les portes de Falaise, le 20, à l’armée royale, si la ville ne recevait aucun secours en temps opportun ; à la condition toutefois que Jean Talbot, son gouverneur, alors prisonnier au château de Dreux, serait rendu à la liberté. L’échange se fit, comme il avait été stipulé, et Xaintrailles succéda au général anglais dans le gouvernement de la place.

Nous passerons sous silence la courte domination de Charles, duc de Berri, frère de Louis XI La ville de Falaise glissa, pour ainsi dire, entre ses mains : en 1466, elle rentra sous l’obéissance du roi. Louis XI associa le chef-lieu de la sergenterie du pays d’Houlme aux franchises commerciales qu’il accorda aux deux principales villes du duché : par ses lettres-patentes de 1467, le transport des marchandises entre Rouen, Caen et Falaise, fut exempté de toutes impositions. Les Falaisiens faisaient encore un commerce très actif de pelleteries. Aux produits de leurs nombreuses industries, ils avaient ajouté la teinture des étoffes ; ces deux industries les occupèrent presque sans partage jusqu’au XVIIe siècle. Alors ils s’appliquèrent à la grosse coutellerie et à la fabrique des serges et des toiles, qui acquirent, en peu de temps, une grande importance. François Ier engagea les revenus domaniaux de la vicomté de Falaise au duc de Ferrare (1530). En 1532, il passa dans celte ville en belle compagnie. Ses petits-fils, François II et Charles IX, renouvelèrent les privilèges et les libertés des Falaisiens (1560).
Avant d’arriver, par la violente transition des guerres de religion, à la dernière période de notre esquisse historique, arrêtons-nous un moment pour recueillir les étranges souvenirs de la vie d’un célèbre aventurier de la vicomté de Falaise. Vers le milieu de ce siècle vivait à Fontenay-les-Rouges, François de Fontenay, écuyer, homme d’armes de la compagnie du comte de Brienne. Ce noble personnage fut un curieux exemple des mœurs des gens de sa race sous les Valois. Dès sa quinzième année, il s’était emporté jusqu’à tuer un sergent, qui signifiait un exploit à sa mère : et depuis, il avait chargé sa conscience d’une longue série de meurtres. Fontenay défrayait son existence désordonnée en pillant ses voisins, comme un châtelain du moyen âge. De concert avec ses complices, il attaquait les laboureurs, prenait les fermes d’assaut, forçait les granges, tout lui était bon : gerbes, grains, chevaux, bœufs, vaches, moutons. Si la justice s’avisait de mettre quelques-uns de ses officiers en campagne, avec une troupe d’hommes armés pour l’appréhender au corps, il s’enfermait dans un château et y soutenait un siège en règle. Il se tirait toujours d'affaire ; mais quelqu’un des assaillants restait sur le carreau. Souvent son apparition en armes à la foire de Guibray, y répandait la terreur parmi les marchands forains. Il ne se montrait guère dans les rues de Falaise sans s’y porter à quelques violences : un cordonnier tardait-il à lui livrer les paires de souliers qu’il lui avait commandées, il entrait, flamberge au vent, dans la boutique de l’artisan, le poursuivait pour le tuer, et enlevait, sans bourse délier, les chaussures qui étaient à sa convenance. Un jour lui et un sien valet, ayant excité une émeute dans la ville, par l’excès de leur insolence, ils eurent tous deux l’audace de tirer leurs épées contre le peuple. Ce voleur de bonne maison resta pourtant impuni : le chapitre de Notre-Dame-de-Rouen, en l’autorisant à faire lever la fierté de Saint-Romain, par délégation, l’amnistia de tous ses crimes (31 octobre 1541).

Nous ignorons à quelle époque le calvinisme fut introduit à Falaise. Louis de Montgomery, abbé-commendataire de l’abbaye de Saint-Jean, embrassa de bonne heure les nouvelles doctrines, comme son frère Gabriel, chef des religionnaires normands : son abjuration de la foi catholique ne fut pas, sans doute, un fait isolé dans la ville. Quoi qu’il en soit, les protestants se rendirent maîtres de Falaise, en 1562, et y signalèrent leur présence par le pillage des établissements religieux. Le monastère de Saint-Jean souffrit plus qu’aucun autre dans ces premiers jours de fanatiques représailles. Après la prise de Rouen, probablement à la fin du mois d’octobre, le chef-lieu de la vicomté retomba au pouvoir des catholiques. En 1563, Falaise ouvrit ses portes à l’amiral de Coligny. Les quatre années de repos que la paix lui assura vers ce temps furent suivies de nouveaux désastres. Un portier de la ville, nommé Rabasse, y introduisit traîtreusement le comte de Montgomery (1568). Celui-ci, excité par son frère Louis, se porta à toutes sortes d’excès : il ne se borna pas à piller les églises et les communautés religieuses ; il en brûla les titres les plus importants. Les deux Montgomery s’acharnèrent surtout contre la malheureuse abbaye de Saint Jean : après avoir dévasté son église, ils persécutèrent ses religieux avec une barbare intolérance. La fin tragique de ces gentilshommes mit un terme aux souffrances du monastère. Le 14 mars 1574, un certain Thomas Desplanches, centurion de Caen, tua Louis de Montgomery dans une chapelle de l’église de l’abbaye de Saint- Jean. Quant à son frère Gabriel, il périt trois mois après sur l’échafaud, en place de Grève (26 juin 1574). Cette même année, pendant la dernière campagne du comte de Montgomery, ses bandes occupèrent encore la ville de Falaise ; mais elle fut reprise presque aussitôt par les troupes de Matignon ( 1574 ). Les Falaisiens se jetèrent dans le parti de la Ligue ( 1585) avec une ardeur qui redoubla à la nouvelle de l’assassinat des Guises ( 1589). Henri III, pour les punir, transporta à Caen le siège de la foire de Guibray.
Depuis le commencement de la guerre, la population de Falaise avait été décimée deux fois par la disette (1572-1587) : la perte des avantages commerciaux de la foire de Guibray n'abattit pas plus son courage que les souffrances de la faim. Au milieu de l’année 1589, le duc de Montpensier, avec une petite armée d’environ cinq mille hommes, entreprit de réduire ce foyer de rébellion, mais une habile diversion du comte de Brissac l’obligea à tourner ses armes d’un autre côté. Le chef des Ligueurs engagea les Gautiers à se déclarer pour son parti, le seul qui pût, leur disait-il, les affranchir du fardeau des taxes publiques. Les exactions des officiers du fisc et les pilleries des gens de guerre avaient fait prendre les armes à ces braves paysans. Comme ils s'étaient d’abord confédérés dans le village de La Chapelle-Gautier, ils en avaient pris le nom. Douze mille environ couraient la campagne, quand le duc de Montpensier attaqua Falaise. Les Gautiers, de concert avec les capitaines-bourgeois de la ville, brûlèrent le château de la Tour, qui était situé près de Villers-Canivet (20 juillet) ; et quatre ou cinq mille d’entre eux se réunirent aux compagnies de gentilshommes et de carabins du comte de Brissac, pour marcher contre l’armée royale. Le duc de Montpensier, menacé dans son camp, résolut d’aller au-devant des bandes catholiques. Ce fut aux villages de Pierrefitte et de Villers qu’il les joignit, les attaqua et les défit complètement. Les Gautiers perdirent trois mille hommes, leur major-général Vaumartel, et tous leurs bagages. Brissac se jeta dans Falaise avec une partie des fuyards. Contre son attente, l’armée victorieuse n’en reprit pas le siège. Le duc de Montpensier dirigea ses troupes contre Vimoutiers, La Chapelle-Gautier et Bernay, les dernières retraites des paysans révoltés ; il en vint plus facilement à bout, comme on le croira sans peine, que de la ville forte de Falaise. Cette petite Jacquerie fut étouffée dans le sang normand.
Cependant le comte de Brissac avait appelé à Falaise le meilleur régiment de la Ligue, et s’y était fait apporter ses plus précieux effets. Il se croyait en sûreté derrière les remparts de cette place de guerre. Le duc de Montpensier n’avait-il pas tenté sans succès de s’en emparer ? D’ailleurs, la ville prise, il lui restait encore le château, un des plus forts de la province. Dans la prévision d’un siège prochain, il donna aux siens l’ordre de brûler les faubourgs, où les royaux pourraient se loger. Les Ligueurs mirent d’abord le feu à celui de Guibray ; mais au moment où l’incendie éclatait, les troupes de Henri IV survenant, en prévinrent heureusement les ravages. Le zèle du premier président du parlement de Normandie, Goulart, venait de tirer le Béarnais d’un grand embarras : le gouverneur de Caen, Pelet de la Verune, entraîné par les conseils de cet illustre magistrat, s’était enfin décidé à venir en aide à la cause royale. Il avait fourni à l’armée épuisée de Henri IV des secours abondants pour continuer la guerre. Déjà maître de plusieurs villes de la basse Normandie, le roi, dans les premiers jours de 1590, se présenta en personne devant Falaise. Le comte de Brissac refusa de lui en ouvrir les portes. « Je ne puis rendre la place, répondit-il, ayant juré sur le Saint-Sacrement de la conserver à la Ligue ; au reste, si je consens à m’en expliquer davantage, ce ne sera que dans six mois. » Cette bravade piqua vivement le Béarnais, « Ventre saint-gris, je changerai les mois en journées, s’écria-t-il, et relèverai Brissac de son serment ! » Des batteries avaient été dressées sur les hauteurs les plus rapprochées du château fort : elles en foudroyèrent l’angle avancé, qui à l’ouest se projette vers la prairie. Une large brèche s’ouvrit dans le mur, et les assiégeants, conduits par Henri IV, s’y précipitèrent à l’assaut. D’abord ils ne rencontrèrent aucun obstacle, le comte de Brissac s’étant retiré avec la garnison dans le donjon ; mais quand le roi arriva à la tête de ses soldats, devant la porte du château qui communiquait avec la ville, il en trouva l’entrée barrée par une troupe de bourgeois : ceux-ci reçurent les royaux avec une intrépide résolution, et un combat sanglant s’engagea sur ce point.
Il y avait un jeune marchand nommé La Chesnaye, dans les rangs des Falaisiens ; à côté de lui se tenait sa maîtresse, appelée Charlotte Herpin. Tous deux firent des efforts inouïs de courage. Le roi, ému de tant de valeur, donna des ordres pour qu’on épargnât la vie de ces amants ; mais un coup de mousquet abattit La Chesnaye, et Charlotte Herpin se jeta à corps perdu au plus fort de la mêlée. Elle y fut tuée. S’il faut en croire l’historien Langevin, une autre femme, connue sous le nom de la Grande-Éperonnière, se distingua aussi dans cet assaut. Elle avait lancé un grêle de pierres sur les assiégeants. On la mena prisonnière devant le roi : « Je te fais grâce, lui dit-il ; as-tu quelque autre chose à me demander ? »« Je demande, répondit-elle, que la rue du Camp-Ferme soit exempte du pillage, et qu’il me soit permis de la barricader. » Henri y consentit. Les royaux ayant forcé la porte, toute la ville, hors la rue de la Grande-Éperonnière, fut saccagée et livrée au pillage. Le comte de Brissac tint encore pendant quelque temps dans le donjon. Forcé de capituler, il stipula que lui et quinze des siens auraient la vie sauve. Le roi, parmi le reste de la garnison, désigna sept victimes : il les fit pendre en souvenir des sept jours de siège ; et, à sa réquisition, sept maisons, tant de la ville que de la banlieue, fournirent les ustensiles nécessaires pour l’exécution. Il donna au maréchal de Biron le riche mobilier de Brissac.

Henri IV se hâta de faire part du succès de ses armes à la belle Corisandre d’Andoins : on voit dans le billet qu’il lui adressa que le 8 janvier 1590 il était encore à Falaise. Il y fut visité par le premier président du parlement de Normandie. Dans l’effusion de sa reconnaissance, le roi chargea le surintendant d’O d’offrir à Goulart la dignité de chancelier de France ; mais le rusé ministre ne tarda pas à reconnaître que cet intègre magistrat ne s’arrangerait pas de certains accommodements de conscience dont il lui faisait une condition. La négociation n’eut pas de suite. « Ils avaient bien vu que je n’étais pas leur homme, disait plus tard le premier président ; aussi ne m’en ont-ils plus parlé. » On donna les sceaux à Huraut de Chiverny. Pendant son séjour à Falaise, Henri IV reçut une députation qui lui apporta les clefs de Bayeux. Tous les succès lui venaient à la fois. Cependant il partit pour Lisieux sans lever l’interdit que son prédécesseur avait lancé contre les Falaisiens au sujet de la foire de Guibray. Un avocat de la ville, Nicholas Le Sassier de la Roche, en sollicita la révocation. Il se rendit au camp de Saint-Denis, pour faire un appel à la clémence royale. Le Béarnais, à la prière de cet homme généreux, rétablit la foire de Guibray à Falaise (19 juillet 1590). Nicholas Le Sassier mourut sept ans après (8 octobre 1597), honoré de ses concitoyens, qui l’avaient nommé député du bailliage aux États du duché.
Sous le règne de Louis XIII, après les premiers troubles de la régence, un aventurier, né à Falaise, littérateur assez médiocre, huguenot par opposition, duelliste émérite, et intrigant par caractère, ayant passé par tous les états, écrit des tragédies, compilé des traités d’économie politique, combattu sans gloire sous les drapeaux de la réforme, fabriqué des couteaux, et fait, dit-on, de la fausse monnaie, réussit, à force d’audace et d’activité, à ourdir une vaste conspiration qui faillit précipiter de nouveau la Normandie dans les horreurs de la guerre civile. Cet homme, d’un esprit prompt, remuant, inventif, fécond, s’appelait Vatteville Montchrestien. Tourmenté du besoin de se signaler par quelque coup d’éclat, il se fit l’agent des protestants de La Rochelle, dans sa province natale. Le complot n’allait à rien moins qu’à saisir, au profit des Rochellois, Falaise, Vire, Alençon, Domfront, Pontorson, ainsi que plusieurs châteaux forts. Montchrestien fut tué, au bourg des Tourailles, dans la nuit du 7 au 8 octobre 1621, par quelques gentilshommes du pays, dévoués à la cour. Une petite armée d’environ six mille recrues, qu’il avait réunie dans les forêts d’Alençon et d’Andaine, se dispersa sans combat à la nouvelle de sa mort. Toutefois, les registres secrets du parlement de Normandie nous apprennent que cette même année, des bandes de mutins surprirent les châteaux de Falaise et de Vire, et y tinrent garnison pendant quelque temps.

Au commencement du XVIIe siècle, un couvent de Capucins fut établi à Falaise (1616). On y fonda aussi une maison d’Ursulines pour l’éducation des jeunes filles de la ville (1623). Mais l’institution d’un séminaire de philosophie par l’évêque de Séez, François Roussel de Médavy, y rencontra une vive opposition : les habitants, pour se garantir contre les empiétements du clergé, imposèrent au prélat des conditions fort dures (1660). L’hôpital général, commencé en 1687, avec le produit des souscriptions publiques, ne fut terminé qu’en 1754, par les soins du comte de Levignen, intendant de la généralité d’Alençon. Les deniers des bourgeois défrayèrent encore la reconstruction du palais de justice (1624), du beau portail de l’église de la Trinité et de la chapelle de la Vierge. La peste se déclara à Falaise, en 1693, et enleva le tiers de ses habitants. Sous le règne de Louis XV, la commune recouvra le droit d’élire tous ses officiers (1752) ; mais ce régime de liberté ne dura que quinze ans. En 1777, la ville se mit en frais de manteaux, de rabats et de gants blancs pour recevoir le comte d’Artois, depuis Charles X. Le roi Louis XVI, en allant visiter les travaux de Cherbourg, traversa les rues de Falaise, qu’il trouva semées d’une pluie de fleurs (1780). L’empereur Napoléon y passa aussi avec la rapidité de l’éclair, pendant son voyage au grand port de la Manche (1811) : il ne songea même pas à s’y arrêter un moment pour voir le berceau de Guillaume le Bâtard. Napoléon eut le malheur de ne comprendre ni la littérature, ni les institutions, ni les guerres, ni les personnages historiques du moyen âge. Si sa pensée remontait les siècles, c’était pour se reporter à Charlemagne ; encore n’admirait-il en lui que la contrefaçon des Césars de l’ancienne Rome. Éclatant anachronisme militaire, jeté au milieu d’une révolution politique et sociale, il ne fut ni l’homme des temps passés, ni l’homme de son temps.

 

La circonscription administrative de l’ancienne vicomté était beaucoup plus étendue que celle du nouvel arrondissement de Falaise. On ne compte dans cet arrondissement qu’environ 63,000 habitants ; son chef-lieu en renferme un peu plus de 10,000. La ville est, comme on voit, aussi petite par sa population, que grande par ses souvenirs ; il n’en est aucune en Normandie dont les habitants aient donné plus de gages d’intelligence, ni plus de preuves de courage : ce qui ne veut pas dire que les Falaisiens ont toujours tiré le meilleur parti possible de leurs éminentes qualités. On sommeille plus qu’on ne travaille à Falaise, et on y vit trop sur le passé et pas assez dans le présent. Ville d’anciens nobles, de rentiers, de bourgeois-marchands et d’artisans, elle n'a pas su tirer parti des heureux avantages de sa position : le retour périodique de la foire de Guibray, pour peu qu’elle se fût ingéniée, aurait donné un grand développement à ses entreprises industrielles. Si ses fabriques sont restées dans un fâcheux état d’infériorité, c’est donc par sa faute. On peut aussi reprocher aux Falaisiens d’avoir plutôt le goût de la lecture que de l’étude, quoiqu’ils possèdent une bibliothèque publique, assez riche en manuscrits anciens et en bons ouvrages.
Il ne faut pas voir Falaise de trop près, l’aspect de cette ville, à l’intérieur, n’ayant rien de saisissant. Les vieux remparts, qui décrivaient une longue ellipse, ont influé sur la forme des rues : à quelques exceptions près, elles se déroulent en lignes tortueuses. Parmi les maisons particulières, bâties pour la plupart en pierres calcaires, il en est peu d’anciennes, encore moins de remarquables. Sauf le caractère gothique de quelques parties de leur structure, les églises de Notre-Dame-de-Saint-Laurent, de Saint-Gervais et de la Sainte-Trinité ne méritent pas de fixer l’attention du voyageur. L’hôtel de ville est une construction moderne, dans le goût grec, d’une rare élégance : nous n’en dirons pas autant du palais de justice, où siègent le tribunal civil et le tribunal de commerce. Des deux maisons hospitalières, il n’y a que l’hôpital général, ou hospice Saint-Louis, qu’on puisse citer avec quelque éloge. Le seul monument d’un grand caractère architectural est le château, dont quelques constructions modernes ont été réparées pour recevoir le collège ; le petit séminaire, qui suit les classes de cet établissement, est logé ailleurs. Il n’y a point en Normandie de château du moyen âge mieux conservé que celui de Falaise. Sa masse imposante dessine un carré long, ayant un angle terminé en pointe vers le midi ; son enceinte, d’environ un hectare cinquante-trois ares de superficie, est de tous côtés entourée de remparts construits sur le roc vif. Quatorze tours flanquent et soutiennent la muraille. La forteresse, composée d’un vieux donjon et d’une tour, s’élève, au nord-ouest, sur la pointe la plus inaccessible du rocher, de manière à commander le vallon, sillonné par la rivière d’Ante, et à opposer ses formidables flancs aux saillies extrêmes de la chaîne du Noron, qui se dressent à pic de l’autre côté du courant, et d’où se répand au loin un parfum de bruyère. Les murs du donjon, dans lequel on avait ménagé deux étages, présentent de deux à trois mètres d’épaisseur. La maçonnerie intérieure des chambres, comme celle des salles de Talbot, a entièrement disparu ; mais on distingue encore partout leurs fenêtres à plein cintre. L’ancien mur de la ville, qui était défendue par des tours réparties à des distances inégales, a résisté en grande partie aux ravages du temps. Les portes étaient au nombre de six ; à savoir, celles du Château ; d’Onfroy-le-Danois ; de Bocey ; du Guichet ou de Philippe-Jean ; de Mauduit ; et d’Ogier-le-Danois, dite aussi des Cordeliers La nouvelle porte de Caen ne fut percée qu’en 1782.

Diverses causes amenèrent la ruine de presque toutes les branches de l’industrie locale, avant la fin du XVIIIe siècle. Falaise ne s’est pas encore relevée de cet état de décadence matérielle. On y trouve cependant quelques filatures de coton ; un assez grand nombre de fabriques de bonneterie ; deux ou trois blanchisseries bertholiennes ; et quantité de métiers pour le tissage des reps, des retors et des siamoises. Le travail des dentelles et les tulles brodés à l’aiguille offrent quelques ressources aux femmes. La tannerie, autrefois la première industrie de la ville, est descendue au dernier rang, et la teinture des étoffes est tombée presque aussi bas. On peut conclure de tout cela, qu’à part la foire de Guibray, il n’y a point de commerce à Falaise. Mais cette foire est encore célèbre dans toute l’Europe, quoiqu’elle se soit ressentie des modifications profondes que de nouvelles habitudes ont apportées dans les relations commerciales. On évalue à environ quinze millions le chiffre des affaires courantes qui s’y font entre marchands de tous les pays. La foire commence le 10 août et finit le 25. Pendant sa tenue, la mairie, le tribunal de commerce et la justice de paix siègent extraordinairement à Guibray. Nous ne parlons pas de la population de ce faubourg, qui se confond avec celle des autres quartiers de la ville. Les limites de l’arrondissement de Falaise sont si restreintes, qu’il ne renferme pas d’autre cité que son chef-lieu. Ses plus fortes communes sont des bourgs ou des villages. La petite ville de Tinchebray, dont nous avons rappelé les principaux souvenirs historiques, est un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Domfront. Elle compte près de 4,000 habitants, employés, pour la plupart, dans ses fabriques de clouterie, de quincaillerie, d’outils, d’ustensiles de cuisine en fer, et d’étoffes de fil, de laine et de coton.

Quelques hommes éminents sont nés parmi les Falaisiens, ce peuple de bon et subtil esprit, comme dit de Bras. Nous nommerons d’abord les cinq frères Lefèvre de Laborderie, qui s’illustrèrent pendant le XVIe siècle, par leur esprit, leur savoir ou leur courage ; Antoine Lefèvre, célèbre diplomate et l’un des auteurs du Catholicon (1555-1615) ; Pierre Lefèvre, qui, après s'être signalé à la bataille de Lépante, fut tué au siège de Saint-Lô, en 1574 ; Philippe Lefèvre, lieutenant du comte de Brissac au gouvernement de Falaise, blessé mortellement, comme son frère Pierre, dans les guerres civiles de son temps (1590) ; Guy Lefèvre, illustre savant, qui publia un dictionnaire des langues hébraïque, syriaque et chaldéenne, et plusieurs autres ouvrages d’une profonde érudition (1541-1598) ; enfin Nicholas Lefèvre, le laborieux et digne collaborateur de Guy. De 1562 à 1568, Nicholas et Guy, retirés à Anvers, y préparèrent l’édition de leur fameuse Bible polyglotte, dont la publication fut un événement pour le monde chrétien. Citons encore Jean Vauquelin, sieur de la Fresnaye, né près de Falaise, en 1535, président au présidial de cette ville, et le premier poète français qui ait écrit des satires ; Nicholas Vauquelin, sieur des Yveteaux, son fils, et né, comme lui, au château de la Fresnaye, magistrat, savant et poète estimé (1559-1649) ; Thomas Le Coq, curé de la Trinité de Falaise, auteur d’une tragédie morale sur le meurtre d’Abel, publiée en 1580 ; et Roch Le Bailli, médecin d’Henri IV, connu par un recueil de trois cents aphorismes, et quelques traités sur son art.
Pour compléter cette liste biographique, il faut y ajouter le nom de Guillaume- le-Conquérant. On montre, dans le château de Falaise, nous ne savons sur quelle autorité, la chambre où naquit le fils d’Arlette : c’est une petite pièce en forme d’alcôve voûtée, aussi étroite que basse, et qui est comme creusée dans l’épaisseur du mur. Si cette tradition ne repose sur aucune donnée positive, elle n’en est pas moins digne d’attention. Nous ferons remarquer ici que ni la Normandie ni la Bretagne n’ont cherché à honorer, par des œuvres durables de l’art, le souvenir de Guillaume le-Bâtard et de Bertrand Du Guesclin, les deux plus grands guerriers du moyen âge. De toutes les statues du vainqueur de Cocherel que les Bretons ont élevées sur leurs places publiques, il n’en est pas une qui, par l’extrême médiocrité de l’exécution, ne soit fort au-dessous de sa renommée. Les Normands n’ont pas même consacré une simple inscription, dans leurs villes, à la mémoire du conquérant de l’Angleterre. Cependant ces deux hommes, que leur mérite personnel porta à une si haute fortune, sont, à plus d’un titre, des gloires plébéiennes. Il est vrai que, pour les honorer dignement, il faudrait leur élever des monuments dont la conception et l’exécution fussent aussi grandes que leur génie. Or, nous craignons bien d’être tombés dans le siècle des petites choses et des petits hommes.

 

Bibliographie : Orderic Vital. — Neustria Pia. — Chroniques de Monstrelet. — De Bras, Recherches de la ville et université de Caen. — Huet, Origines de la ville de Caen. — L’abbé de La Rue, Essais historiques sur la ville de Caen. — Le même, Annales politiques et religieuses de la ville de Caen. — J. Puisieux, Essai sur les Jésuites de Caen, 1846. — G. Mancel, Histoire de la ville de Caen et de ses progrès. — Frédéric Vaultier, Histoire de la ville de Caen, depuis son origine jusqu’à nos jours. — Mémoires de Claude Groulart. — Floquet, Histoire du parlement de Normandie. — Revue de Rouen, septembre 1847. — Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. — Manuscrit de la Bibliothèque publique de Rouen. — Willelmi Gemmetensis monachi Historiæ Normannorum. — Orderici Vitalis Uticensis monachi, Ecclesiaslicœ historiæ. — Rymer et Sanderson, Fœdera, conventiones. — Roman du Rou, par Robert Wace, édition de Pluquet. — Benoît de Saint-More, Histoire des ducs de Normandie. — Chronique de Normandie.— Philippide de Guillaume-le-Breton.— Gallia Christiana.— Neustria Pia. — Trigan, Histoire ecclésiastique de Normandie. — De Thou, Histoire de son temps. — Masseville, Histoire sommaire de Normandie. — Licquet, Histoire de Normandie. — Histoire de Normandie, par Depping. — Recherches historiques sur Falaise, par P.-G. Langevin, prêtre. — Frédéric Galeron, Histoire et description de Falaise — Floquet, Histoire du parlement de Normandie. — Le même, Histoire du privilège de saint Romain. — Louis Dubois, Notice sur Vateville Montchrestien, dans le Journal de Caen, année 1829. — Odolant Desnos, Mémoires historiques sur la ville d'Alençon. — A. Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. — Rapports sur les bibliothèques publiques des départements de l'ouest, par M. Félix Ravaisson. — Notes de l’auteur.


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