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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de La Normandie de William Duckett - reproduction © Norbert Pousseur

Saint Lô en Normandie vers 1860

 

Sant Lô vers 1860 par Ludwig Robock - reproduction © Norbert Pousseur
Saint Lô vers 1860, par Ludwig Robock - voir ci-dessous la même gravure, zoomable

 

Gravures extraites de l'ouvrage "La Normandie" de William Duckett - édition 1866 - ainsi que le court texte ci-dessous

Saint-Lô, fortifié par Charlemagne, rasé par les Normands en 888, après l’éclatante victoire qu’Eudes, comte de Paris, remporta sur eux ; rétabli en 1096 par Henri, fils de Guillaume le conquérant; pris par Philippe-Auguste, en 1203 ; par les Anglais, qui le livrent au pillage, en 1346 ; par le connétable de Richemont, en 1449, est encore, jusqu’au milieu du XVIe siècle, plusieurs fois assiégé, pris et repris ; a beaucoup à souffrir des guerres de religion et n’échappe aux massacres de la Saint- Barthélemy, que par la présence d’esprit du comte de Matignon, qui confie la garde des protestants aux troupes catholiques.

Le chef-lieu de la Manche possède trois monuments dignes de fixer l’attention du voyageur :

1° L’église Notre-Dame, ancienne cathédrale, qui s’élève au sommet de la ville, et dont on a beaucoup trop vanté peut-être les deux magnifiques clochers et leurs flèches élégantes, ainsi que la richesse et la grâce de son architecture. Au fait, le portail occidental de cet édifice, qui a été commencé dans les premières années du XIVe siècle, et non au XVe, comme on l’a prétendu, présente trois portes assez exiguës, surmontées chacune d’une grande fenêtre à meneaux. Des deux tours, celle du nord est la plus ancienne : celle du midi appartient seule au XVe siècle. Ce qu’il y a de positif et a pu induire les archéologues en erreur, c’est qu’uniquement au XVIIe on les couronna de flèches polygonales, élancées, percées de distance en distance par de petites roses. Une des particularités vraiment curieuses de l’église, c’est sa grande chaire en pierre, adossée extérieurement à la muraille. Que de révélations peut-être dans ce qui n’est, au fond, qu’un caprice de l’architecte !

Cathédrale de St Lô vers 1860 par Ludwig Robock - reproduction © Norbert Pousseur
Cathédrale de St Lô vers 1860, par Ludwig Robock
Voir en bas de page la même gravure, zoomable


II° Saint-Lô possède une autre église, celle de Sainte Croix, bâtie en 805, un des monuments les plus complets, les plus ornés, les plus curieux, les mieux conservés de la vieille architecture saxonne que renferme la France. On y remarque des sculptures intéressantes, deux hommes tenant un animal enchaîné au dessus du portail, les chapiteaux bizarres des colonnes du chœur, les représentations de la vie de Saint Eloi et de Saint Hubert, le Pèsement des âmes, etc.

III° N’oublions pas l’Hôtel-de-Ville, construction moderne dans le style de la Renaissance.


 

St Lô
article de 1859 d'Augustin Chevalier
in 'Histoire des villes de France' d'Aristide Guilbert

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur

La ville de Saint-Lô a eu pour origine, s’il faut en croire la tradition, un château situé sur la rive droite de la Vire et appartenant à Laudus ou Lauto ou Lô, cinquième évêque de Coutances (525-565). Ce château, très ancien, était connu dans le diocèse sous la dénomination de Briovera ou Briaverœ, c’est-à-dire éminence sur une rivière, d’après quelques-uns, ou, selon d’autres, Pont-sur-Vire, du mot celte Brivas, pont, et de Vera qui est le nom latin de la rivière de Vire. Lauto le donna à l’église de Coutances : de nombreuses habitations ne tardèrent point à se grouper autour de ses murailles, et la cité naissante devint même assez considérable pour que le prélat s’intitulât indifféremment évêque de Coutances ou de Briovère, comme en fait foi sa souscription au cinquième concile d’Orléans tenu en 549 : Lauto, in Christi nomine, episcopus ecclesiæ Constantinœ vel Brioverensis. Il paraît qu’à la mort du prélat la ville dont il était seigneur, et dans laquelle, dit-on, il fut enseveli, portait encore son ancien nom, qu’elle garda même pendant longtemps. Charlemagne parcourant les côtes septentrionales de la France, y lit construire une forteresse, afin de la protéger contre les incursions des pirates danois ; peu d’années après, il y fonda une collégiale sous l’invocation de saint Étienne, desservie par des chanoines séculiers de l’ordre de saint Augustin, et c’est alors, suivant toute probabilité, que l’antique appellation de Briovère fut abandonnée pour celle de Saint-Lô (800-808).

Vers la fin du IXe siècle, les Normands s’étant établis dans la presqu’île du Cotentin, essayèrent d’abord de s’avancer vers le sud jusqu’à la forteresse qui défendait la rive droite de la Vire. C’est à cette époque que la légende place la translation à Rouen, par Théodorik ou Thierry, évêque de Coutances, d’une grande partie des reliques de saint Lô, qui reposaient en Cotentin dans une chapelle de ce nom. Repoussés une première fois, les Normands, conduits par Rollon, revinrent investir Saint-Lô, en 890; ils contraignirent la garnison du château à capituler en détournant les eaux d’un aqueduc, saccagèrent la ville et massacrèrent, au sortir des portes, l’évêque et les habitants, auxquels ils avaient promis la vie sauve. Cette conquête leur fut un moment enlevée par Salomon III, roi de Bretagne, tandis qu’ils ravageaient l’Angleterre; mais ils se présentèrent bientôt sous les murs de la ville, chassèrent les Bretons et rasèrent la forteresse : Castrum solo coœquatum est (891). Saint-Lô sans doute sortit peu à peu de ses ruines et acquit l’importance que lui assurait sa position, puisqu’en 942, Louis d’Outre-mer ayant envahi la Normandie, pendant la minorité du duc Richard Ier, céda cette place, puis la reprit au comte de Paris, Hugues le Grand, qu’il avait engagé à l’aider dans son expédition, en promettant de lui abandonner les principales villes du pays d’Auge, du Bessin et du Cotentin. Dans le XIe siècle, Saint-Lô fut entouré de murailles par l’évêque de Coutances, Robert Ier (1026), et son château figura au nombre de ceux dont Henri Beauclerc, troisième fils de Guillaume le Conquérant, fit réparer ou compléter les fortifications, en 1090, avant que son frère Robert Courte-Heuse lui eût repris le Cotentin. La ville cependant, vers la fin du xe siècle, avait été comprise dans le comté de Mortain par le duc Richard Ier : aussi se rangea-t-elle, en 1136, sous la bannière d’Étienne de Blois, titulaire de ce comté, et Geoffroi Plantagenêt, comte d’Anjou, son compétiteur, ne put s’en emparer qu’après deux jours de siège, en 1141. Dans le cours du même siècle, Saint-Lô souffrit beaucoup d’un grand tremblement de terre qui ébranla tout le diocèse (1159). On n’en continua pas moins la construction de l’église de son abbaye, où l’évêque de Coutances, Algare, avait introduit la vie régulière (1150); mais les travaux purent seulement être achevés en 1202, et Vautier, archevêque de Rouen, vint alors faire la dédicace de l’édifice. L’année suivante, les habitants, dévoués déjà de cœur à la France, n’attendirent que la reddition de Caen pour se soumettre à Philippe-Auguste, auquel le château ouvrit ses portes sans sommation, sponte suâ (1203).

Saint-Lô jouit de plus d’un siècle de tranquillité sous la dynastie capétienne. La ville prospéra rapidement : ce fut bientôt une des meilleures cités de la province, d’après Froissart, qui, soit dit en passant, ne parle point du château : le commerce et l’industrie aidant, sa population monta presque à neuf mille âmes, et l’on y put compter quantité de bourgeois enrichis par une grosse manufacture de draperie, En 1346, Édouard III d’Angleterre, débarqué à la Hougue, ne manqua point, après avoir pris Barfleur et brûlé Carentan, de marcher sur Saint-Lô, qui, n’étant point alors fortifié, ne put. lui opposer aucune résistance. Il le pilla de fond en comble et fit un énorme butin consistant surtout en pièces de drap. Saint-Lô commençait à peine à se relever de ce désastre, quand les bandes de Geoffroi d’Harcourt, répandues aux environs, vinrent y jeter la désolation et l’épouvante (1356). Les malheurs de la France durent empêcher pendant longtemps l’industrie de se ranimer dans celte ville. Ses habitants étaient sans cesse sur le qui-vive. En 1364, ils repoussèrent l’attaque d’un parti de Bretons, que Jean de Montfort avait chargé de les surprendre, et le taillèrent en pièces dans un de leurs faubourgs. Charles V s’attacha bientôt à relever l’importance militaire de leur cité : vers la fin de son règne, il y assigna rendez-vous aux troupes qu’il destinait à réduire successivement toutes les forteresses du pays possédées par Charles le Mauvais, roi de Navarre (1377). Nous voyons ensuite que Du Guesclin ayant échoué devant Cherbourg, en 1378, et voulant surveiller de près les Anglais, maîtres d’une aussi forte position, mit garnison dans toutes les places sûres du Cotentin, entre autres Saint-Lô. Enfin quand, la même année, Charles V eut résolu d’évacuer la presqu’île, afin de pouvoir diriger une plus grande masse de troupes vers le Languedoc, cette ville et celle de Carentan furent les seules qu’il ordonna de ne point abandonner à la discrétion de l’ennemi.

Dès le commencement des guerres anglaises du XVe siècle, le château de Saint-Lô, suivant Rymer, fut rendu au duc de Gloucester par Guillaume Carbonnel et Jean Tesson, qui en étaient capitaines (1417). Nous lisons ailleurs que Thomas, duc de Clarence, s’empara de la place en 1418. Les Anglais s’y maintinrent jusque sous Charles VII et n’en sortirent même que par capitulation, le 29 septembre 1449. Louis XI, en 1470, assigna Saint-Lô pour résidence, avec Valognes, au comte de Warwick et au duc Georges de Clarence, fugitifs d’Angleterre, d’où les obligeait de s’expatrier le roi Édouard IV, de la maison d’York. Charles VIII, au retour de son expédition de Bretagne, étant venu passer une partie de l’hiver en Normandie, se rendit dans ses murs, après avoir accompli un pèlerinage au Mont-Saint-Michel (1487). Tels sont les seuls faits que nous fournissent les annales de Saint-Lô, durant tout le cours du XVe siècle. La vieille cité avait évidemment reconquis le premier rang parmi celles du Cotentin, et c’est en considération de son accroissement et de ses richesses que Henri II y créa un siège présidial, en 1551. Les doctrines de la réforme religieuse séduisirent de bonne heure ses habitants, malgré la surveillance des évêques de Coutances qui avaient conservé la seigneurie temporelle de la ville. Nous savons qu’à la fin du règne de François II, les calvinistes, encouragés par l’amiral de Coligny, sur lequel la reine mère se reposait du soin d’apaiser les troubles de la province, y étaient assez nombreux et se croyaient assez puissants pour faire le prêche en public (1560). Ils s’en saisirent ouvertement, au mois de mai 1562, mirent à feu et à sac les églises, ainsi que les maisons de leurs principaux adversaires, et travaillèrent activement à restaurer ses fortifications, pour en faire un des boulevards du protestantisme dans le Cotentin. Mais le comte de Matignon, l’un des chefs catholiques de la Normandie, la leur enleva quelques mois après, avec l'aide du comte d’Étampes et des Bretons, et y exerça de cruelles représailles. L’année suivante, La Bretonnière, à qui Matignon en avait confié la garde, prenant l’alarme, s’enfuit avec la garnison, sur un faux bruit que toute l’armée des protestants était en marche pour en faire le siège. Montgomery courut sur-le-champ à Saint-Lô, et comme les forces des religionnaires n’avaient guère diminué, il put y entrer sans coup férir. Les vengeances qu’il tira des catholiques furent sanglantes.

Deux édits de pacification replacèrent tour à tour Saint-Lô sous l’obéissance du roi (1563-1570). Matignon qui commandait dans la basse Normandie sut y prévenir, comme dans tous les autres lieux de son gouvernement, par la promptitude et l’énergie de ses mesures, le contre-coup des massacres de la Saint- Barthélemy (1572). Il ne put, deux années après, faute de soldats, défendre cette ville, non plus que celles de Carentan, de Domfront et de Valognes, contre Montgomery, descendu à la Hougue, avec six mille hommes de troupes anglaises et françaises; tandis qu’un autre corps de protestants, débarqué non loin de Coutances, y faisait prisonnier l’évêque Arthur de Cossé et le conduisait à Saint-Lô, où le prélat fut accablé, lui et le clergé de son église, des plus vils outrages par la canaille huguenote. La prudence conseillait à Matignon de protéger d’abord Granville et Cherbourg. Bientôt cependant, ayant réuni quelques troupes, il ordonna à Villiers, l’un de ses maréchaux de camp, de se porter sur Isigny, comme si son projet était d’investir lui-même Carentan. Montgomery détacha aussitôt cinq cents hommes de la garnison de Saint-Lô, qui en comptait deux mille, afin de couvrir la place menacée; pendant que Villiers, dans la prévision de ce mouvement, rétrogradant en toute hâte, allait camper près de la Vire, et que Fervaques, un autre maréchal de camp de Matignon, averti également des intentions du gouverneur, arrivait au pas de course et prenait position près de l’abbaye. Matignon, ralenti dans sa marche par l’artillerie, se présenta le dernier devant Saint-Lô. Montgomery avait compris que le gros de l’armée catholique ne se ferait pas attendre : dans la crainte d’un échec décisif pour son parti, s’il se laissait enfermer ainsi, au début de la campagne, il s’était échappé de nuit, après avoir remis le commandement à son lieutenant Bricqueville-Colombières. Sans balancer, Matignon prenant avec lui six cents chevaux, trois régiments d'infanterie et six canons, se jeta sur la route de Domfront, où Montgomery venait de se retirer. Fervaques l’accompagnait : Villiers devait presser vigoureusement Colombières dans Saint-Lô.

Le siège de cette place traînait en longueur, quand Matignon, après avoir forcé Montgomery de capituler à Domfront, rejoignit Villiers sur les bords de la Vire, emmenant son prisonnier, qui, sur ses instances, et persuadé d’ailleurs que la cour lui tiendrait compte de ses efforts, en cas de succès, exhorta plusieurs fois Colombières à se rendre. Mais celui-ci l’accablant de reproches et d’injures, jura de vaincre à son poste ou de mourir. Matignon, perdant alors tout espoir de recouvrer Saint-Lô par composition, fit partir Montgomery pour Paris, afin qu’on y instruisît son procès. Il ouvrit en même temps un feu terrible sur la place. La bravoure enthousiaste de Colombières avait gagné jusqu’aux femmes.
On les voyait, le jour, mêlées aux soldats de la garnison, les accompagner dans leurs fréquentes sorties, ou combattre et secourir les blessés sur les remparts. La nuit était employée à réparer les brèches faites par l’artillerie des catholiques, qui n’avaient pas moins de vingt-deux pièces de canon. Dans les premiers jours de juin, le feu des assiégeants poussé avec furie réussit à faire aux murs une large brèche, entre les tours de la Rose et de Beauregard. Les troupes tentèrent l’assaut et furent neuf fois repoussées. Colombières, informé que tout se préparait pour une attaque générale, s’élança bravement au milieu de la brèche, ayant à ses côtés ses deux enfants, tous deux encore en bas âge, armés chacun d’un javelot. «  J’aime mieux, s’écria-t-il, qu’ils meurent impolus et pleins d'honneur, que de les abandonner aux mains des infidèles et des apostats. » L’assaut commença. Les assiégés déployèrent un courage indomptable. Mais enfin le îlot des assaillants montant toujours, « par l’endroit le plus escarpé en face de l’hôpital, » la brèche fut emportée de vive force. Les vainqueurs se répandirent dans la ville, qu’ils livrèrent à toutes les horreurs du pillage et noyèrent dans le sang. Colombières  était mort en héros : on raconte qu’il fut frappé à la tête d’un coup d’arquebuse à croc, au moment où, du haut d’une tour, il provoquait l’ennemi en buvant à sa santé. Le soldat, contenu par Matignon, eut pitié de ses deux enfants et les épargna. Le siège avait duré six semaines (juin 1574).

Tombé au pouvoir des catholiques, Saint-Lô, dont cette prodigieuse défense avait épuisé le sang et les ressources, n’essaya pas même, plus tard, de se soustraire à leur domination. Ce n’est qu’en 1589, après le meurtre de Henri III, que ses habitants mandèrent au nouveau roi de France qu’ils étaient prêts à l’accueillir dans leurs murs. A cette époque, Matignon, créé maréchal depuis 1578, avait acquis de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé, la baronnie de Saint-Lô, où son premier soin fut de construire une citadelle, afin de tenir en respect la turbulente bourgeoisie de la cité. Louis XIII, en plusieurs occasions, permit pourtant aux ministres des réformés de convoquer des assemblées et des synodes à Saint-Lô (1623-1627-1634). Les catholiques, de leur côté, luttèrent par des fondations religieuses, contre l’esprit protestant de la population. En 1630, le sieur Du Bois, procureur du roi de la ville, y bâtit le monastère et l’église des Pénitents du Tiers-Ordre. L’énormité des impôts sous lesquels gémissaient les habitants les entraîna, en 1635, à une violente sédition, si grave même qu’elle motiva des lettres d’abolition, comme celle qui avait eu lieu à Rouen, l’année précédente. Vint ensuite l’insurrection des Nu-Pieds, dont l’étincelle, partie d’Avranches, parcourut rapidement le Cotentin et toute la basse Normandie (1639). Le chef de ces malheureux paysans, Jean Nu-Pieds, osa même un jour faire afficher aux portes de Saint-Lô, un placard rempli de menaces pour les échevins. Quand les Nu-Pieds eurent été vaincus par Gassion, les insurgés de cette ville, épouvantés de ses sanglantes exécutions à Avranches, lui demandèrent grâce à deux genoux.

Le prosélytisme catholique, favorisé par la cour, qui croyait étouffer ainsi l’esprit de révolte, continuait de se développer à Saint-Lô. En 1659 ou 1660, on y établit une communauté de l’institut des Nouvelles Catholiques. En 1685, on démolit le temple protestant, et ses matériaux furent adjugés à l’hôpital général, fondation du moins utile et généreuse, due au zèle éclairé du père Chaudran, jésuite (1682). De cruelles persécutions ne tardèrent point à décimer la population calviniste de Saint-Lô. Les routes se couvraient d’émigrants frappés dans leur honneur, leurs biens ou leur croyance par la révocation de ledit de Nantes. On eut à déplorer surtout l’indigne traitement infligé aux deux sœurs Louise et Madeleine Pesé, qui, «  arrêtées en chemin et menées aux juges de Saint-Lô, s’y virent condamnées à faire amende honorable, en chemise, à genoux, la torche au poing, conduites par le bourreau; à demander pardon à Dieu, au roi, à la justice, disant que, par opiniâtreté, elles avaient voulu professer une prétendue religion défendue par les déclarations de S. M. » Après quoi, «elles furent rasées et enfermées pour toujours, chacune dans une prison séparée, sans espérance de se jamais revoir» (1688). Les mêmes horreurs, chose inouïe!, souillèrent encore les premières années du règne plus doux de Louis XV. Sous le ministère du duc de La Vrillière, on enlevait encore à Saint-Lô et dans toute la basse Normandie les enfants des religionnaires; on incarcérait les pères et mères coupables de résistance à des ordres iniques (1715-1718). La dépopulation et la ruine furent la triste conséquence de ces absurdes barbaries. Saint-Lô pourtant, grâce à ses manufactures de drap, réussit à se soutenir encore un peu, et le commerce empêcha que l’intolérance religieuse n’y tarit complètement les sources de l’aisance. Son abbaye de chanoines réguliers de Saint-Augustin subsistait encore en 1789 ; la baronnie appartenait toujours à la famille du maréchal de Matignon. C’était un gouvernement de place, le siège d’un bailliage, d’une vicomté ressortissant au bailliage de Coutances, et le chef-lieu d’une élection, ainsi que d'un doyenné, le second de l’archidiaconé du Val de Vire. On comptait soit dans la ville même, soit dans les faubourgs, quatre paroisses qui étaient : Notre-Dame, Sainte-Croix, Saint-Thomas et Saint-Georges. A part la communauté des Nouvelles Catholiques et le monastère des Pénitents que nous avons mentionnés, il y avait à Saint-Lô un petit couvent de filles où l’on admettait de jeunes pensionnaires, et un collège qui renfermait une classe d’humanités et une classe de philosophie.

L’Assemblée Constituante érigea Saint-Lô en chef-lieu de district du département de la Manche; la Convention Nationale l’appela Rocher de la liberté, et Bonaparte y transféra le chef-lieu de la Manche, établi d’abord à Coutances. Le dernier événement qui se rattache à l’histoire de Saint-Lô est le passage dans ses murs de Charles X fuyant de Saint-Cloud, après les trois journées de juillet 1830, et se dirigeant vers Cherbourg où les commissaires du nouveau gouvernement devaient présider à l’embarquement du monarque détrôné. Le cortège royal se composait de mille à douze cents hommes. Le maréchal Marmont ouvrait la marche; venait ensuite le Dauphin « s’avançant d’un air impassible, au petit pas de son cheval; » puis la voiture du roi et de la Dauphine, et celle de la duchesse de Berry, dont les deux enfants saluaient innocemment la foule à travers la portière. C’était le 12 août, à trois heures de l’après-midi. Charles X descendit avec sa famille à l’hôtel de la préfecture, et quitta Saint-Lô, le lendemain 13, dès cinq heures du matin. Le 16, ce fut le tour du prince de Polignac que l’on avait reconnu et arrêté la veille, à Granville. L’autorité eut beaucoup de peine à le soustraire à la fureur du peuple, ameuté sur le chemin de la prison. Le séjour du prince de Polignac se prolongea jusqu’à la nuit du 25 au 26 août : il partit alors en poste, sous la protection de deux aides de camp, l’un du ministre de la guerre et l’autre du général Lafayette, pour être conduit au château de Vincennes.

Le département de la Manche constitue à lui seul le diocèse de l’évêché de Coutances, auquel celui d’Avranches a été réuni par le concordat de 1801 ; il ne renferme pas moins de 598,000 habitants : sur ce chiffre le chef-lieu figure pour près de 8,500, et l’arrondissement pour plus de 100,000. Saint-Lô a un tribunal de première instance, un tribunal de commerce, un collège, une chambre consultative des manufactures, arts et métiers, une société d’agriculture, un musée d’archéologie et d’histoire naturelle. Ses industriels, à la place de celte sorte de gros draps qui jadis étaient consommés par les corporations religieuses, fabriquent actuellement des droguets dont s’habillent les paysans. Ils font aussi beaucoup de toiles et de rubans de fil, et le surplus du commerce est alimenté par la vente des chevaux propres aux remontes de cavalerie. Les seuls monuments de Saint-Lô sont l’église de Sainte-Croix qui date du IXe siècle ; la magnifique basilique de Notre-Dame, au côté gauche de laquelle on remarque extérieurement une chaire en pierre assez élégante, érigée là, dit-on, au XVIe siècle, pour qu’elle servît tour à tour aux prédicateurs catholiques et protestants ; et l’hôtel de ville, situé sur une éminence qui domine la vallée, bel édifice moderne, en pierre, construit dans le goût de la Renaissance. On peut voir, en outre, dans les jardins de l'hôtel de la préfecture une tour, dernier vestige des fortifications du maréchal de Matignon, dans laquelle ont été déposées les archives départementales. La partie centrale de Saint-Lô s’élève sur la rive droite de la Vire, au sommet d’un roc qui commande la rivière; sept à huit rues tortueuses, bordées de maisons de pauvre apparence, y serpentent çà et là sur une pente rapide. Cependant l’aspect de la ville, vue de loin sur la haute esplanade où se groupent la préfecture, le nouvel Hôtel de ville et la cathédrale, est d’une pittoresque originalité. Une bordure de fraîches et verdoyantes collines encadre ce tableau d’un caractère tout normand. On trouve aux environs de superbes promenades, et le Champ-de-Mars est lui-même une place assez belle et bien plantée. S’il faut en croire Davila, Saint-Lô, vers la fin du XVIe siècle, était encore un port de mer, car la rivière de Vire, « s’engolphant dans l’Océan par le moyen de son flux, » se rendait « navigable jusqu’à ses portes » et recevait, « comme en un havre assuré, les vaisseaux » qu’elle mettait « à couvert des vents de la côte. » On doit remarquer, en effet, qu’un des points de la rivière, non loin de la ville, a conservé le nom de port Cave-lande. Davila affirme que Montgomery, en 1574, y fit mouiller la flotte sur laquelle étaient les six mille hommes qu’il amenait d’Angleterre, et s’y tint à l’ancre, « tout prêt à en sortir quand l’occasion s’en présenterait. » Ce n’est donc point à la Hougue qu’il aurait débarqué, comme le racontent les autres historiens, ou bien, dans tous les cas, il n’y aurait laissé que quelques vaisseaux. Une société industrielle travaille depuis plusieurs années à la canalisation de la Vire.

Nous terminerons celte notice par quelques lignes de biographie. Saint-Lô a donné le jour au célèbre cardinal Du Perron, ambassadeur de Henri IV à la cour de Home ; au père Chrisostome, de l’ordre des Pénitents, auteur de Méditations chrétiennes ; et à l’astronome moderne, M. Leverrier.
Les armes de Saint-Lô étaient de gueules à une licorne passante d’argent, à l’écusson cantonné d'azur, chargé d’une N majuscule d’or surmontée d'une étoile d'or.

Bibliographie : Masseville, Histoire sommaire de Normandie. — Mémoires pour servir à l’histoire de Granville (dans les Archives de Normandie, de Louis Du Bois). — Le Marchant, Topographie physique de Granville. — Dictionnaire de Hesseln. — Notes particulières de l’auteur. — Gallia Christiana, t. XI. — Rymer, Act. Public. — Monstrelet. — Neustria Pia. — Duchesne. — Froissart. — D’Avila. — D’Aubigné. — L’abbé de Billy. — La prise de la ville de Saint-Lô, en 1574, sur les huguenots. — Floquet, Histoire du parlement de Normandie. — Lemontey, Histoire de la Régence. — Annuaires de la Manche.



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Sant Lô vers 1860 par Ludwig Robock - reproduction © Norbert Pousseur  Cathédrale de St Lô vers 1860 par Ludwig Robock - reproduction © Norbert Pousseur

 

 

St Lô est aussi brièvement décrit sur la page du département de La Manche, en 1883

 

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