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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de L'Univers de Jules Janin - reproduction © Norbert Pousseur

Saint Malo vers 1840

 

St Malo vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Saint malo un jour d'orage, gravure signée L. Daut

 

Texte et gravure
extraits de l'ouvrage "L'Univers - collection des vues les plus pittoresques du globe" de Jules Janin - édition ~1840

Au fond de la vieille Bretagne, la noble terre poétique, dans ce pêle-mêle pittoresque de rivières, d’étangs, de marais, de landes et de bruyères incultes, s’élève un formidable et poétique rocher, sur lequel, dans les temps barbares du onzième siècle, se réfugièrent plus d’une fois, les sauvages habitants de ces contrées, comme dans une forteresse inaccessible. Quand venaient les pirates de la pleine mer chercher du butin et des femmes, aussitôt le rocher sauveur se couvrait de tous les hommes de ces contrées, et là ils attendaient l’ennemi de pied ferme et sans terreur, car même aujourd'hui la position de Saint-Malo est d’un accès difficile. Saint-Malo, c’est le nom de l’évêque charitable et guerrier qui le premier songea à se défendre contre les pirates. Ce rocher, qui domine la mer et qu’on prendrait de loin pour une contrefaçon de Gibraltar, ne tient à la terre ferme que par une chaussée ; des récifs sans nombre en défendent l’approche du côté de la mer. Une espèce de port, mais un port plein de dangers, s’avance aux pieds de cette masse redoutable; ce port a été creusé au fond d’un golfe étroit; et là se brise impétueusement cette mer indomptée de la Bretagne. Une fois que le regard s’est arrêté sur cet écueil, il se reporte lentement sur la ville à laquelle le vaste rocher sert de base. La ville s’élève en amphithéâtre, et elle est encore dominée par les ruines du château de la duchesse Anne de Bretagne. Le château est devenu citadelle. Du haut de ces remparts où se promène le voyageur, vous découvrez cet admirable paysage. Cette pittoresque cité est habitée par une population active, intelligente, laborieuse ; sa marine marchande se retrouve sur tous les points du globe. Elle fournit à elle seule plus du tiers des navires employés à la pêche de la morue; rien ne vaut, pour animer, agrandir et compléter le paysage, cette activité de tous les jours.
Telle que vous la voyez cependant, cette petite ville, occupée de pêche, de commerce, achetant et vendant, qu’on dirait perdue sur son rocher et prête à chaque instant à être ensevelie dans ses incultes marais, cette petite ville a produit de grands hommes : Duguay-Trouin, I’amiral, le célèbre rival de Jean-Bart, et Jacques Cartier, qui découvrit le Canada; elle a produit aussi le médecin Lamétrie, qui s’appelait avec si peu de bonne grâce l’athée du roi de Prusse, et même l’abbé Trublet, ce digne homme chanté par Voltaire :

C’était l’abbé Trublet
Qui compilait, compilait, compilait.

Mais, comme pour faire oublier l’abbé Trublet, et même le médecin Lamétrie, Saint-Malo se rappelle avec orgueil l’enfance et la jeunesse de M. de Chateaubriand. Cette petite ville occupe en effet une grande place dans les souvenirs de l’illustre poète. Il la décrite, et à plusieurs reprises, comme le premier théâtre de ses jeux, de ses rêves, de ses inspirations poétiques. Le château de Combourg, où il est venu au monde, cet homme inspiré, n’est pas loin de Saint-Malo ; c’est la même terre, c’est la même poésie, c’est la même mélancolie tendre et rêveuse dont s’est empreint l’auteur d'Atala et des Martyrs. Dans cette mer bruyante, à l’abri de ce rocher immobile, notre jeune homme venait rêver, mollement bercé entre l’eau et le ciel. Sur le sable de ce rivage, il avait à peine dix-sept ans, quand il apprenait l’exercice aux paysans nouvellement enrôlés ; enfin, quand il fallut quitter la France, ce fut encore à Saint-Malo qu’il s’embarqua pour cette Amérique lointaine où l’attendaient René, Atala, les Natchez, tous ses rêves poétiques : de ce rivage il s’écria comme Biron : Adieu donc, ma patrie !

«Au printemps de 1791, je dis adieu à ma respectable et digne mère, et je m’embarquai à Saint-Malo ; je portais au général Washington une lettre de recommandation du marquis de la Rouairie. Celui-ci avait fait la guerre de l’indépendance en Amérique ; il ne tarda pas à devenir célèbre en France par la conspiration à laquelle il donna son nom. J’avais pour compagnons de voyages de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice, que leur supérieur, homme de mérite, conduisait à Baltimore. Nous mîmes à la voile. Au bout de quarante-huit heures nous perdîmes la terre de vue, et nous entrâmes dans l’Atlantique.
Il est difficile aux personnes qui n’ont jamais navigué de se faire une idée des sentiments qu’on éprouve lorsque du bord d’un vaisseau on ne voit plus que la mer et le ciel. Me trouver au milieu de la mer, c’était n’avoir pas quitté ma patrie ; c’était, pour ainsi dire, être emporté dans mon premier voyage, par ma nourrice, par la confidente de mes premiers plaisirs. C’est à moi que s’appliquent les vers de Lucrèce :

Tunc porro puer ut sœvis projectus ab undis Navita

Le ciel voulut placer dans mon berceau une image de ma destinée. Élevé comme le compagnon des vents et des flots, ces flots, ces vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et à l’indépendance de mon caractère ; peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu que j’aurais ignorée ! La vérité est qu’aucun système d’éducation n’est en soi préférable à un autre. Dieu fait bien ce qu’il fait ; c’est la Providence qui nous dirige lorsqu’elle nous appelle à jouer un rôle sur la scène du monde.
Je n’ai revu ces lieux que trois fois. A la mort de mon père, toute la famille se trouva réunie au château pour se dire adieu. Dix ans plus tard, j’accompagnai ma mère à Combourg ; elle voulut meubler le vieux manoir ; mon frère y devait rester comme ma belle-sœur ; mon frère ne vint point en Bretagne et bientôt il monta sur l’échafaud avec la jeune femme pour qui ma mère avait préparé le lit nuptial. Enfin je pris le chemin de Combourg en me rendant au port, lorsque je me décidai à passer en Amérique.
Après seize années d’absence, prêt à quitter le sol natal pour les ruines de la Grèce, j’allai embrasser au milieu des landes de ma pauvre Bretagne ce qui me restait de ma famille ; mais je n’eus pas le courage d’entreprendre le pèlerinage des champs paternels. C’est dans ces bruyères que je suis devenu le peu que je suis ; c’est là que j’ai vu se réunir et se disperser ma famille : de dix enfants que nous avons été, nous ne restons plus que trois. Ma mère est morte de douleur ; les cendres de mon père ont été jetées aux vents.
Si mes ouvrages me survivaient, si je devais laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires, le voyageur s’arrêterait un moment aux lieux que j’ai décrits ; il pourrait reconnaître le château, mais il chercherait en vain le Grand Mail, il a été abattu ; le berceau de mes songes a disparu comme les songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l’antique donjon semble regretter les chênes qui l’environnaient et le protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j’ai vu tomber comme lui autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son appui ; grâce au ciel, ma vie n’est pas bâtie aussi solidement sur la terre que les tours où j’ai passé ma jeunesse.
»

Ainsi il pensait, en quittant les rives de la Bretagne, au rocher de Saint-Malo que son regard découvrait encore en pleine mer ; et quand il fut de retour, quand, parti pour un voyage en Amérique, revenu pour être soldat en Europe, son génie arracha à sa main le bâton et l’épée pour y mettre la plume, c’est encore cette Bretagne bien-aimée qu’il salue du regard et du cœur ; et il lui promettait sa tombe comme un phare qui s’élèvera encore plus haut dans le ciel que le rocher de Saint-Malo.

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