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Les villes à travers les documents anciens

 

Le canton d'Uri en 1830

 

Costumes du canton d'Uri par Dumaine - reproduction © Norbert Pousseur
Habits des gens du canton d'Uri, gravure de Dumaine vers 1830

 

Extrait de "La Suisse pittoresque"
ouvrage édité vers 1830, d'Alexandre Martin,
extrait d'un des très rare exemplaire (hélas incomplet) illustré en couleur (aquatinte), dont sont tiréees les 4 illustrations accompagnant ce texte.
Voir son article sur 'Une brève histoire de la Suisse', avec la liste des cantons publiés sur ce site.

Autant que possible, les noms des villes ont été ré-écrits dans l'orthographe actuel.


TOPOGRAPHIE.

Position. — Depuis l’invasion des Français, en 1798, Uri à perdu quelques unes de ses possessions, entre autres le Livinenthal (vallée léventine) qui a été joint au canton du Tessin. Cette partie de son sol, et ce qui en fut distrait à peu près à la même époque, a diminué de moitié l’étendue du canton. Le Reussthal (vallée de la Reuss), et quelques vallées latérales forment aujourd’hui tout son territoire. Ses limites, au midi, commencent aux sources de la Reuss, sur le St.-Gothard ; au nord, il s’étend jusqu’au lac des Quatre-Cantons ; les bords de ce lac jusqu’à Sisikon à droite, et jusqu’à Seelisberg à gauche, lui appartiennent ; il longe aussi de ce coté le canton de Schwytz. Au couchant, il confine aux cantons du Valais, de Berne, et d’Unterwald ; à l’orient, il est environné dcs hautes montagnes des Grisons et de Glaris.

Étendue. — Le canton d’Uri a quinze lieues environ dans sa plus grande longueur du nord au sud ; il n’en a que sept à huit dans sa plus grande largeur. Sa surface est de cinquante-six lieues carrées.

Climat. — Le climat du canton est fort inégal ; depuis Fluelen, sur les bords du lac, jusqu’à Amsteg, on jouit d’une douce température. Là, la végétation est beaucoup plus hâtive que dans la partie qui avoisine le St.-Gothard. Cela est dû tout à la fois à la forme même de la vallée qui, longue à peine d’une lieue, est entourée de pics, de montagnes élevées et à un vent du sud qu’on y connaît sous le nom de foehn ou favonius. Souvent, au milieu de l’hiver, lorsque ce vent vient à souffler, la température s’élève subitement. Au printemps une nuit seule suffit pour ressusciter les plantes endormies, couvrir d’herbes verdoyantes les champs et les montagnes, fondre les neiges, épanouir les fleurs des arbres, enfler et grossir les torrents. Pour les personnes nerveuses, le favonius est un véritable sirocco, il fatigue et appesantit la tête ; l’esquif qui navigue sur le lac le redoute. Ordinairement il descend des hauteurs du Saint-Gothard, croissant à mesure qu’il avance, soulevant les vagues, troublant le haut du lac ; heureusement, le batelier connaît son approche, et se hâte de gagner quelques refuges que lui offre surtout la rive droite. Malheur aux arbres que ce vent rencontre dans son passage ! il les dépouille ou les brise. En 1798, le bourg d’Altdorf, tout entier, fut la proie des flammes ; ce jour-là soufflait le foehn, aucune puissance humaine ne put arrêter l’élan de l’incendie ; aussi, depuis, a-t-il été ordonné d’éteindre ou de couvrir les feux que les bergers allument sur les montagnes, lorsque le favonius vient à souffler.

Montagnes. Les nombreuses montagnes de ce canton appartiennent à l’une des chaînes les plus remarquables des Alpes et de l’Europe. La plus célèbre est le Saint-Gothard, qui comprend toute la masse des hautes sommités qui s’étendent, entre l’Hospital, dans la vallée d’Ursern et Airolo, dans le canton du Tessin. On distingue encore le Galenstock, dont la hauteur est de 9,900 pieds au-dessus du lac des Quatre-Cantons, ou de 11,250 au-dessus du niveau de la mer ; le Spitzberg qui s’élève pyramidalement dans les nues, enveloppé de son large manteau de glace, à 9,285 pieds ; le Breitenstock, placé au-dessus d’Amsteg, dont le sommet se dégarnit de neige en été, et dont les flancs sont couverts de forêts et de verdure, et les Alpes-Surênes, dont la chaîne élevée est située entre les cantons d’Uri et d’Unterwald.

Rivière, Lacs.— La Reuss est de tous les torrents du canton le plus remarquable. (Voir Curiosités naturelles).

La partie du lac des Quatre-Cantons ou des Waldstetten qui s’étend depuis Treib jusqu’à Fluelen et à Seedorf, appartient au canton d’Uri, et porte le nom de lac d'Uri. Ses bords sont fertiles en souvenirs historiques. (Voyez Histoire). Les autres lacs du canton sont situés sur les hautes sommités des Alpes, dans des cavités où ils sont entretenus par les eaux qui découlent des glaciers et des amas de neiges. On en compte sept sur le Saint-Gothard, non loin du passage, et une trentaine environ disséminés sur toute la chaîne, mais si petits que quelques écrivains ne les ont, pour la plupart, considérés jusqu’ici que comme des étangs.

HISTOIRE.

Le canton d’Uri tire son nom des Ures ou taureaux sauvages qui peuplaient jadis ses vallées, et dont il a conservé la tête dans ses armoiries. On le trouve désigné dans les anciens monuments sous le nom des Ures, L’histoire d’Uri ne peut guère être isolée de celles des autres petits cantons. Elle n’offre que quelques pages, mais aucun peuple ne saurait en présenter de semblables. C’est dans Uri que se donna le signal de cette insurrection des paysans des quatre vallées contre les Autrichiens. C’est sur le Grütli, mont sacré des Suisses, que fut prononcé, en 1307, le premier serment d’union qui fonda la liberté helvétique. Trois hommes de cœur dont l’histoire a précieusement conservé les noms, Werner Stauffacher, de Schwytz ; Arnold de Melchtbal, d’Unterwald ; et Walther Fürst d’Attinghausen, d’Uri, lassés de la domination qui pesait sur leur patrie, résolurent de l’affranchir. Ils se réunissent une première fois pendant le silence de la nuit, jurent de rompre les indignes fers de l’esclavage, d’expulser leurs tyrans et de mourir ou de rendre à leur pays ses antiques droits. Le 17 novembre suivant, les trois confédérés se rassemblent, accompagnés chacun de dix paysans les plus braves et les plus probes de leurs cantons. Ces trente-trois patriotes jurent, en se tenant par les mains, de ne rien entreprendre sans la participation de leurs confédérés, de se soutenir, et d’être fidèles les uns aux autres jusqu'à la mort ; de défendre les anciens privilèges, de ne porter aucun préjudice aux comtes de Habsbourg, ni dans leurs droits, ni dans leurs possessions, et de ne point maltraiter leurs gouverneurs. Alors les trois chefs s’avancèrent au milieu de l’assemblée, et jurèrent les mains levées vers le ciel, au nom du Dieu qui a créé les paysans et les empereurs, et assuré aux uns et aux autres la jouissance de tous les droits de l’homme, de combattre courageusement pour la liberté, et de la transmettre à leurs descendants. Les trente autres confédérés répétèrent ce serment.

Le 1er janvier 1308, l’insurrection éclate de toutes parts dans les trois Waldstetten. Les vallées environnantes répondent à ce signal, courent aux armes ; partout les Autrichiens sont surpris, défaits, et la liberté triomphe. A Brunnen, dans l'hôtel dc ville, on a longtemps conservé l’acte original de la confédération des cantons libérateurs.

Ce traité, devenu plus tard le fondement du droit helvétique et adopté par chaque canton à mesure qu’il accédait à la confédération générale, est trop remarquable pour que nous ne le donnions pas ici en entier.

« Au nom de Dieu, amen. Comme la nature humaine est infirme et fragile, il arrive que ce qui devrait être durable et perpétuel est bientôt facilement oublié. C’est pourquoi il est utile et nécessaire que les choses qui sont établies pour la paix, la tranquillité, l'avantage et l’honneur des hommes soient couchées par écrit et rendues publiques par des actes authentiques.

« Ainsi donc, nous d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, faisons savoir à tous ceux qui liront ou entendront ces présentes lettres, qu’avisant et pourvoyant aux temps fâcheux et difficiles, et afin de pouvoir jouir plus commodément de la paix et du repos, garder et défendre nos vies et nos possessions, nous nous sommes mutuellement promis et jurés les uns aux autres de bonne foi et par serment, que nous nous donnerions réciproquement conseil et secours de corps et de biens, de cela à nos propres frais et dépens contre tous et un chacun qui feraient ou voudraient faire injure ou violence à nous ou aux nôtres ; tellement que si quelqu’un de nous reçoit quelque tort dans son corps ou dans ses biens, nous devons le soutenir de tout notre pouvoir, pour que, de bon gré ou par droit, restitution ou réparation lui soit faite.

« Outre cela, nous nous engageons par le même serment à ce qu’aucun des trois cantons et nul d’entre nous ne puisse reconnaître qui que ce soit pour son seigneur sans l'avis et permission des autres. Du reste, chacun de nous, tant hommes que femmes, sera tenu d’obéir à ses seigneurs naturels et à la puissance légitime, en tout ce qui est juste et raisonnable, sauf à ces seigneurs qui feront violence à l’un des cantons, ou qui voudront dominer injustement sur lui ; car à tels, aucune obéissance ne doit être rendue, jusqu’à ce qu’ils se soient accordés avec les cantons. Nous convenons encore entre nous que nul des cantons ni des confédérés ne prêtera serment ou hommage à aucun étranger sans le consentement des autres cantons et confédérés ; qu’aucun confédéré ne contractera des liaisons avec quelque étranger que ce soit, sans l’avis et permission des autres confédérés, aussi longtemps que les cantons seront sans seigneurs ; et que si quelqu’un de nos cantons viole ou transgresse aucun des articles arrêtés et contenus dans ce présent acte, il sera déclaré perfide et parjure, et confisqué corps et bien au profit des cantons.

« Nous sommes, outre cela, convenus de n’avoir et de ne recevoir pour juge aucun homme qui ait acheté sa charge par argent ou autrement, ou qui ne soit pas de notre pays. Si dispute ou guerre vient à naître et à s’élever entre les confédérés, les hommes les plus intègres et les plus prudents s'assembleront pour pacifier et finir cette guerre ou dispute, soit à l'amiable, soit à rigueur de droit. Quelle que soit celle des deux parties qui se refuse à cet expédient, les confédérés assisteront l'autre partie, pour qu’à l’amiable ou par le droit, le débat soit terminé aux dépens de celui qui aura d'abord refusé l’accommodement. Que si entre deux cantons naissent procès ou hostilités et que l’un des deux ne veuille pas y mettre fin par voie d’accommodement ou de droit, le troisième canton soutiendra celui qui aura voulu se soumettre à l’arbitrage et lui donnera secours jusqu’à ce que la chose soit terminée de gré ou de force.

« Si quelqu’un des confédérés en tue un autre, il sera puni de mort ; à moins qu’il ne puisse prouver, et que les juges ne déclarent comme quoi il l'a fait par nécessité et à son corps défendant ; et si ce meurtrier s’enfuit, quiconque de notre pays le recevra dans sa maison, lui donnera un asile, sera exilé, et ne pourra rentrer dans sa patrie, s’il n’y est rappelé par le commun consentement des confédérés.

« Si quelqu’un des confédérés, en secret, ou bien avec audace et ouvertement, met le feu dans la maison de l’autre, il sera pour jamais banni de nos pays ; et celui qui le recevra dans sa maison ou hôtellerie, ou cherchera à le défendre, sera tenu de réparer tout le mal qu’il a fait.

« Personne ne prendra des gages que de son débiteur ou de sa caution ; et encore il ne le fera point sans le consentement du juge. Chacun obéira à son juge et s'y soumettra et déclarera quel juge il reconnaît dans nos pays pour paraître en jugement devant lui. Quiconque se refusera à la sentence prononcée, sera forcé de réparer tout le mal que sa désobéissance pourra causer à l’un des confédérés quel qu’il soit.

« Et afin que les lois ci-dessus énoncées demeurent fermes et perpétuelles, nous, ci-devant nommés, citoyens et confédérés d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, avons apposé notre sceau au présent acte passé à Brunnen, l'an 1315. après la naissance de Notre Sauveur Jésus-Christ, le lendemain du jour de saint Nicolas. »

 

MOEURS — CARACTÈRES — COUTUMES.

La culture intellectuelle n’est pas avancée dans ce canton. Uri a produit peu de savants, d’artistes, d’écrivains, et pourtant un trait distinctif du caractère de ses habitants est un goût prononcé pour la poésie. Les paysans des diverses vallées se servent, en parlant, d’expressions hardies, d’images pittoresques ; leur style oriental ne se retrouve chez aucun autre peuple de la Suisse. Les hommes d’Uri aiment la liberté avec idolâtrie, et sont fiers de leurs antiques institutions : ils sont braves, honnêtes, bons et hospitaliers. Ceux de la vallée de Schèchen passent pour les plus forts du canton. Dans les hautes vallées les habitants ont quelques rapports avec les montagnards italiens. On croit ici aux démons comme on y croyait au XIIIe siècle. Il y a dans quelques localités des esprits ou génies des montagnes dont grande est la puissance ; ce sont eux qui forment et dissipent les tempêtes, qui veillent aux sources, qui gardent les fontaines, les mines, les ruines et les cavernes ; qui chassent avec un bruit effrayant à travers les précipices, et qui maltraitent le chasseur assez hardi pour oser escalader les rochers sur lesquels ils ont établi leur empire aérien, ou toucher a des animaux qui leur appartiennent.

Voici un de ces contes populaires de la vallée de Krachenthal.
« Un jeune berger quittait fort souvent les troupeaux de son père pour aller à la chasse des chamois sur les pointes nébuleuses des Alpes voisines. En vain ses parents l’avaient conjuré de n’en rien faire ; rebelle à leur autorité, il se livrait avec passion à ce dangereux plaisir. Un soir il fut surpris par une tempête violente au milieu des plus horribles précipices ; les vents mugissaient, la neige et la grêle tombaient condensées ; il perdit sa route, et, couché sur la pointe d’un rocher, il allait périr de fatigue, de froid et de faim. Tout à coup apparaît l’esprit de la montagne, enveloppé dans un tourbillon, qui lui crie d’une voix menanaçante : — Téméraire ! qui t’a permis de venir chasser les troupeaux qui m’appartiennent ? Le jeune berger implore son pardon. — Je te l’accorde, dit le génie, mais ne viens plus me troubler dans mes vastes solitudes. Alors, comme par enchantement, la tempête cesse, et le pâtre se retrouve au milieu de ses troupeaux. »
Cette tradition alpestre a fourni le sujet d’une ballade qui se chante dans les hautes vallées.

Comme tous les peuples du Nord, les montagnards de ces alpes ont eu leur âge d’or, qu’ils regrettent. « Alors, disent-ils, les vaches étaient d’une grosseur monstrueuse ; elles avaient une telle abondance de lait, qu’il fallait les traire dans des étangs qui en étaient bientôt remplis ; c’était en bateau qu’on allait recueillir la crème dans ces vastes bassins. Un jour un vacher fut renversé de sa nacelle et se noya ; les jeunes garçons et les jeunes filles du voisinage cherchèrent longtemps, mais en vain, son corps pour l’inhumer ; on ne le retrouva que longtemps après en battant le beurre au milieu des flots d’une crème écumante qui se gonflait dans une baratte haute comme une tour, et on l’ensevelit dans une large caverne que des abeilles avaient rempli de rayons de miel grands comme une porte de ville. »

Ces superstitions populaires, ces contes d'enfant même, ne doivent pas être dédaignés ; ce sont les poèmes de l’enfance de la société, et un grave historien comme Muller n’a pas craint de les placer dans la peinture des mœurs de la nation dont il a décrit si éloquemment les hauts faits.

Dans plusieurs vallées du canton d’Uri, l’usage des oraisons funèbres existe depuis des siècles. C’est presque toujours le maître d’école de la paroisse qui est chargé de prononcer un discours sur la tombe du trépassé. Voici une de ces improvisations qui mérite d’être conservée pour son laconisme et son extrême originalité :
« Mes frères, dit l’orateur rustique penché sur la fosse et l’oeil chagrin, les uns disent du bien de celui que nous venons de mettre en terre, les autres en disent du mal ; nous, nous n’en dirons rien ; laissons-le là. »
Immédiatement après la cérémonie funéraire, on sort du cimetière, et l’on reprend le chemin de la maison du défunt, où, selon la coutume, le repas des funérailles est préparé. Ce repas qu’on célèbre aussi dans plusieurs contrées de la Suisse, se nomme chatamot en patois vaudois. Chatamot est composé de deux mots hébreux, l’un qui signifie boire et l’autre mourir.

Les habitants d’Altdorf sont renommés pour leur adresse au tir à l’arc. Chaque année celui qui remporte le prix se rend immédiatement dans une petite chapelle voisine de la place où Guillaume Tell enleva la pomme placée sur la tête de son fils, et la il dit quelques pater et quelques ave à la mémoire du libérateur ; on promène ensuite processionnellement dans toute la ville le vainqueur, vêtu du costume antique, son arc sur le dos, comme au XIVe siècle.

MUSIQUE.

Le ranz des vaches. (Kühreihen.) Dans le patois de la Suisse romande, ranz signifie une suite d’objets qui se succèdent : rank en celtique, reihen en allemand ont la même signification. Le ranz des vaches est donc en musique, la marche des vaches, comme en anglais saylor's rant est la marche du matelot. Cet air particulier aux Alpes helvétiques est fort ancien : on le jouait dans son origine sur le hautbois ou sur l'alp-horn, trompe ou cor des Alpes. Le caractère de ces airs nationaux est une grande simplicité et un mode lent et mélancolique (Chaque pays a son Kühreihen particulier, qui ne diffère que fort peu des autres : celui des montagnes de Fribourg passe pour l’un des plus jolis ; nous le donnerons ( paroles et musique) avec la livraison de ce canton ). Les paroles sont plus modernes. La Suisse allemande a des kühreihen propres à l’Entlibouch, au Mont-Pilate, aux cantons d’Uri, Appenzell, et à beaucoup d’autres lieux.

Ce sont des vachers qui conduisent un nombreux troupeau sur la haute montagne où il doit passer l’été. Ils sont arrêtes tout court dans leur route, par des fondrières ou par des torrents. Le berger en chef députe un de ses camarades au curé de la paroisse, auquel il demande le secours de ses prières, et il l’obtient à certaines conditions. Par exemple, qu’il lui donnera un petit fromage non écrémé. Le marché fini, le maire retourne vers celui qui l’a envoyé. Les vaches traversent le torrent sans difficulté et sans danger, et la bénédiction du prêtre est si efficace, qu’arrivé au chalet, la chaudière se trouve pleine avant qu’on ait trait la moitié du troupeau.

J.-J. Rousseau a donné dans son dictionnaire de musique, un ranz des vaches retouché ou plutôt arrangé a sa manière. Grétry l’a placé dans l’ouverture de son Guillaume Tell. Adam l’a mis dans sa méthode de pianos pour le Conservatoire. Laborde l’a placé dans le second volume de son Essai sur la Musique ancienne et moderne. Ce n’est point, au reste, sur un théâtre d’opéra, ou dans un salon, qu’il faut entendre le ranz des vaches, mais bien au milieu des rochers des Alpes, sur la porte d’un chalet de la Gruyère, d’Uri ou d’Unterwald. Il faut à cet air national un cadre fait exprès, un troupeau, des bergers, le fracas d’un torrent, ou le bruissement de sapins agités qui sert de basse continue, la voix de l'écho qui le répète ou le prolonge, les beuglements des vaches qui y répondent, le carillon des clochettes qui l’interrompt par intervalles inégaux. Il est du plus grand effet dans les hautes solitudes, et semble tirer des paysages alpestres, quelque chose de solennel et de mystérieux, surtout quand il est exécuté de nuit sur les flancs de l’alpe opposée, sans qu’on aperçoive ni les chanteurs, ni les instruments, et que le silence de la nature est brusquement rompu par ces modulations simples, tristes et presque sauvages, dont la répétition même n’engendre pas la monotonie.

Viotti, le célèbre violon, prenait un singulier plaisir à jouer cet air dans toute sa simplicité, et il n’en parlait jamais qu’avec une sorte d’enthousiasme.

On sait l’influence morale qu’exercent sur les montagnards suisses cet air national. Plus un Suisse est fidèle aux goûts simples de la nature, plus son habitation est élevée, solitaire et sauvage, plus les scènes et les accidents des paysages qui lui sont familiers sont sévères et fantastiques, plus il est sensible à la musique du ranz des vaches. Il n’est donc pas étonnant que, s’il est absent de sa patrie, il ne puisse l’entendre sans verser des larmes, sans être oppressé par les souvenirs de sa ville natale, et par le besoin d’y retourner. Quelquefois la vivacité de ses regrets le fait tomber dans la nostalgie, il se meurt de ce qu’il appelle si énergiquement le mal du pays, et il n’est d’autre remède pour lui que de regagner promptement ses foyers. On trouve dans une dissertation de Swinger le passage suivant :

« Je ne puis me dispenser de parler d’une cause aussi singulière que la nostalgie fréquente parmi les soldats suisses aux services étrangers ; c’est une chanson que les bergers ont la coutume de chanter ou de jouer en gardant leurs troupeaux dans les Alpes helvétiques. Si les recrues entendent cette chanson, elle leur rappelle si vivement la patrie, elle leur inspire une mélancolie si profonde, qu’ils tombent malades, qu’ils désertent ou meurent. On a donc été obligé de défendre dans les régiments suisses, sous les peines les plus sévères, de chanter, de jouer et même de siffler cette chanson.. »

VILLES. - VILLAGES.

Altdorf, chef-lieu du canton d’Uri, est situé au pied du Bonnwald entre deux torrents, le Schächon et la Reuss. Ce bourg, que le commerce de transit par le Saint-Gothard a rendu florissant, est en général bien bâti ; on y distingue l’église paroissiale, grande, belle et récemment construite, la maison commune, le couvent des capucins dans une situation romantique ; la vieille tour dont le toit et la charpente furent consumées dans le terrible incendie de 1789 sans que les peintures à fresque aient été essentiellement endommagées.

On ne cultive à Altdorf ni les arts, ni les lettres ; chaque habitant est commerçant ; avec le jour finissent ses travaux ; le soir, pour se délasser, il va s’asseoir à la table de l’auberge du Lion noir où à celle du Cerf, là, il s’occupe rarement de politesses que mais presque toujours de détails mercantiles, fumant gravement sa longue pipe, héritage de famille, qu’il apporte avec lui, ou qui fait partie de la nombreuse collection placée au centre de la salle.

Burglen, à l’entrée de la vallée de Schèchen, est le berceau de Guillaume Tell ; on va visiter avec une curiosité pieuse, sur l’emplacement de la maison du héros, une chapelle dont les murs sont couverts d’inscriptions et de devises des voyageurs de toutes les nations.

Amsteg est situé à trois lieues d’Altdorf, à l’entrée de la vallée de Maderan et sur le chemin du Saint-Gothard. Les restes d’un château qu’on croit avoir appartenu à Gessler (Twing Uri) dominent le village. Près d’Amsteg on remarque quelques unes de ces grottes, si communes à Lugano, percées dans le roc vif et où il souffle un vent glacé qui contribue à la conservation des vins.

Irschfeld, situe au bas de la vallée de la Reuss, est un village bâti au milieu de belles prairies et ou l’on remarque une église assez jolie, construite elle-même parmi de nombreux massifs d’arbres. C’est un de ces sites qui invitent au recueillement et à la dévotion. On ne pouvait placer un temple dans un lieu mieux choisi. Les murs extérieurs ont des peintures à fresque dues au pinceau habile de Drimner. Elles représentent l’histoire de saint Hubert qui, en Suisse comme en France, est le patron des chasseurs. Le temps a malheureusement passé sur l’œuvre de l’artiste.

Andermatt ( Ursern ) est un village élevé à 4,350 pieds au-dessus de la mer, à un quart de lieue de l’Urnerloch. C’est là que naquit Diogg, peintre suisse dont on estime beaucoup le talent ; ses tableaux sont devenus rares, Andermatt a de jolis édifices ; sa situation est pittoresque.

 

CURIOSITÉS NATURELLES. — MONUMENTS.

La Reuss. — Le saut du moine. — Nulle part la nature ne présente aux regards de plus grands tableaux, des scènes plus étonnantes et plus terribles que dans cet espace de quelques lieues qui s’étend depuis le petit village d’Amsteg jusqu’à l'Urnerloch ou la Roche percée du Teufelsberg.

On croit que la vallée de la Reuss doit son nom aux ours qui la fréquentaient jadis. Une multitude de cascades formées par la rivière, mille points de vue divers se succèdent sans cesse dans ce court trajet. Les Allemands ont donné à cette vallée le nom de Krachenthal (vallée bruyante), et elle mérite ce nom, tant la Reuss roule avec fracas ses eaux de rochers en rochers aux mois de juillet et d’août, lorsque les pluies ont enflé les torrents. Le voyageur qui suit cette route en spirale, taillée avec tant de difficulté sur le roc vif, est assourdi par ce bruissement de la rivière qui s’élance, tantôt de pics de 20 à 25 pieds de hauteur, tantôt s’ouvre un passage à travers des débris de rocs tombés des montagnes voisines, ou des troncs d’arbres que le vent a déracinés.

A partir d’Amsteg, on commence à monter. La vallée suit la direction du S.O. D’abord on trouve le hameau d’Imried ; en face celui d’Inceh ; près de là on traverse un ruisseau dont l’onde s’élance du fond d’une gorge profonde qu’on appelle Teufelsthal (la Vallée du diable).

Pour le voyageur qui réfléchit, pour celui qui étudie dans l’expression, les mœurs, les coutumes d’un pays, qui voit la pensée dans les signes matériels avec lesquels on l’exprime, ces termes composés, ou le mot teufel entre si souvent, doivent donner une idée de la physionomie sauvage de cette vallée. L’habitant n’a pas su exprimer autrement ses terreurs et son admiration qu’en faisant intervenir une puissance invisible. Le diable joue donc ici un grand rôle. Il donne son nom à une vallée, Teufelsthal, à une pierre, Teufelstein ; à un pont, Teufelsbrück, à une montagne enfin, Teufelberg ; et l’habitant a raison, car Satan seul a pu abaisser cette vallée, élever ces ponts, exhausser ces montagnes, transporter ces blocs énormes.

On quitte la rive orientale pour passer sur la rive occidentale de la Reuss. Là s’élève le pont nommé Pfaffensbrïtck (le saut du moine).

Voici l’histoire qu’on raconte à ce sujet. « Un moine avait enlevé une jeune fille ; comme on le poursuivait, il arrive auprès d’un abîme d’une centaine de pieds de profondeur, s’élance avec sa proie, et, d’un saut, gagne le bord opposé

Lorsqu’appuyé sur la dalle légère qui vous sépare ici du précipice, on contemple ces rochers aigus, ce torrent furieux, et cette large ouverture, on conçoit que pour la franchir, le moine dut être porté sur les ailes du démon. Une seule arche de 90 pieds de longueur, voilà le Pfaffensbrück.

Après avoir franchi le torrent de Mayenbach et gravi une pente fort raide, on arrive au village de Vasen. C’est un misérable endroit, comme il peut s’en trouver à ces hauteurs, peuplé de quelques rares habitants ensevelis dans les neiges une partie de l’année, et qui n’ont que trois mois pour soutenir eux et leurs familles des bénéfices qu’ils font avec les voyageurs. Vasen est à plus de 2,000 pieds au-dessus de la mer.

Depuis Vasen vous traversez une foule de ponts plus étonnants les uns que les autres. C’est d’abord le Schönbruk, puis un second d’une hauteur extraordinaire. Près de celui-ci est le Teufelstein, bloc immense de soixante pieds carrés. Ici, une autre histoire satanique. Il paraît que le diable avait parié avec un moine de porter cet énorme bloc à la distance d’une lieue. Le pari fut accepté ; voilà donc Satan qui charge ses épaules de cet énorme débris de rocher. Il marche d’abord comme en se jouant, mais bientôt ses genoux ploient et il est obligé de jeter son fardeau là où nous le voyons aujourd’hui. Il perdit son pari, mais en revanche il donna son nom à la pierre.

C’est dans ce vallon qu’on trouve la Sand-balme, fameuse grotte de cristaux, qui a perdu un peu de la réputation qu’elle avait autrefois. La contrée devient de plus en plus sauvage et n’offre bientôt que l’aspect d’une solitude effrayante ; plus d’arbres, pas une seule maison, presque plus de végétation. Des deux côtés de la vallée, vous apercevez d'énormes montagnes couvertes de débris de rocs sillonnées de profonds ravins à travers lesquels se précipitent des torrents. De petites croix plantées ici comme sur le St.-Gothard, indiquent la place où périrent des voyageurs foudroyés par des avalanches ou des éboulements de rochers. Ces tristes monuments, dont quelques uns semblent nouvellement érigés, ajoutent encore à l’impression produite par l’imposante sévérité du site. C’est une image de destruction de plus. On n’entend au fond de ces affreuses gorges que le retentissement de la Reuss qui bouillonne au travers des blocs de granit dont son cours est obstrué. Ces eaux écumeuses, qu’on voit blanchir à une grande profondeur, forment une suite non interrompue de cascades toutes plus bruyantes les unes que les autres.

 

Le pont du Diable par Dumaine - reproduction © Norbert Pousseur
La pont du Diable, l'ancien et le "nouveau", gravure de Dumaine vers 1830

Le pont du diable. (Teufelsbrück) a longtemps passé pour une des merveilles de la vallée de la Reuss. Qu’on se figure un pont d’une seule arche de 75 pieds, jeté sur la saillie de deux rocs avancés, et comme suspendu par la main des fées et ébranlé par le choc impétueux de la Reuss qui se précipite au-dessous, de rochers en rochers, d'une hauteur de plus de cent pieds.

Ce pont n’existe plus aujourd’hui tel qu’on l’admira pendant plusieurs siècles. Il tombe en ruines, délaissé qu’il est depuis qu’un pont nouveau, beaucoup moins pittoresque, mais beaucoup plus commode a été élevé par les soins d’ingénieurs suisses distingués ; la route elle-même qui, dans quelques endroits, n’offrait qu’un rebord de 5 ou 6 pieds de largeur, est aujourd’hui une voie large, unie, travaillée avec beaucoup d’art, et n’offrant pas même l’apparence du danger.

L’Urnerlocii. — La vallée d’Ursern. — Jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, la paroi des rochers qui sépare les Schöllenen de la vallée d’Ursern n’avait point encore été percée. On entrait dans ce vallon au moyen d’un pont suspendu sur des chaînes, sur le revers extérieur du Teufelsberg et des ondes bouillonnantes de la Reuss, dont l’écume transformée en vapeurs semblables à une poussière très fine, venait sans cesse l’inonder ; aussi le nommait-on die staübende brücke, c’est-à-dire le Pont poudreux. Il en est fait mention dans des actes du XIVe siècle.

On ignore l’époque précise où on le fit construire pour ouvrir le passage de la vallée d’Ursern. L’an 1707, Pierre Morattini, ingénieur célèbre de la vallée de Maggia, que Vauban et Cohorn, les deux plus grands ingénieurs de leur siècle, ne dédaignèrent pas d’employer, fit pratiquer la galerie ou ouverture qu’on appelle l’Urnerloch. On abandonna dès lors le pont poudreux qui offrait un spectacle auquel l'imagination la plus hardie ne saurait atteindre. L’Urnerloch a 200 pieds de longueur sur 12 de largeur et autant de hauteur. Longtemps on a admiré, comme œuvre humaine et témoignage de la puissance du génie, ces grands travaux, qui consistent à percer des voûtes dans les rocs vifs. Les anciennes histoires de la Suisse célèbrent Morattini et son ouvrage, comme quelque chose de merveilleux. Les travaux du Simplon, et depuis, cette grande route tracée pendant l’espace de 1,500 mètres, sous des,rocs vifs, dans le chemin de fer, de Lyon à St,-Étienne, en France, ôtent à l'Urnerloch une partie de son grandiose passé.

Mais ce qui excitera toujours l’admiration, c’est cette transition d’une gorge obscure et humide de rocs déclarés, à la vallée si riante d’Ursern et si parée de belle végétation ; c’est le contraste de ces maisons blanches aux toits de sapin du joli village d’Andermatt, c’est cette double atmosphère, l’une froide, humide, malsaine, au côté nord de l’Urnerloch, et cette atmosphère douce, pure, parfumée, au midi de la caverne. La scène change ici : plus de rochers entassés les uns sur les autres et dont la cime touche aux nues, mais une nature gaie, de la verdure, de jolies montagnes élégamment festonnées, de la vie, du mouvement, un autre ciel, un autre monde enfin.

Au XIIIe siècle, quelques particuliers d’Airolo fondèrent, dans la vallée d’Ursern, un hôpital destiné à recueillir les voyageurs égarés ; puis quelques maisons vinrent se grouper autour de ce refuge : de là, le nom d’Hospital ou Hospenilal en langue rhétienne ; pauvre village, qui n’a pour arrêter les regards que les restes d’un ancien château, vieux manoir de la noble famille d’Hospendal, dont un des membres combattit valeureusement à la bataille de Morgarten et eut le bonheur de verser son sang pour l’indépendance de sa patrie. Si le voyageur ne s’arrête pas longtemps à Hospital, le géologue, plus heureux, peut y séjourner pour chercher dans quelques-unes des anciennes cavernes, des cristaux à facettes brillantes dont encore aujourd’hui on fait commerce dans la vallée.

 

Passage du St Gothard par Dumaine - reproduction © Norbert Pousseur
Un des anciens passage du St Gothard, gravure de Dumaine vers 1830

Le St.-Gothard. — M. de Zurlauben croit que le nom de cette montagne dérive de deux mois celtiques Got et arth (Dieu élevé) ; il pense que les Tauris avaient placé sur le sommet une de leurs divinités à laquelle ils rendaient un culte particulier. Quelques savants estiment que les Goths, chassés d’Italie en 555, vinrent s’établir dans les vallées du pays d’Uri et qu’ils imposèrent leur nom à sa plus haute montagne. Cette irruption des Goths est admise par tous les chroniqueurs suisses, et les gens du pays prétendent descendre de ces peuplades sauvages, mais l’étymologie qui réunit en sa faveur le plus de probabilité, fait dériver le nom de ce mont de Saint Gothard, évêque de Hildesheim, qui vivait au XIIe siècle, et en l’honneur duquel les abbés de Dissentis élevèrent une chapelle au-dessus de ces hauteurs.

Il ne paraît pas que les Romains aient jamais connu ce passage. Ni César ni Pline n’en parlent dans leurs écrits ; on ignore aussi à quelle époque il fut ouvert, et sans l’incendie des archives de l’abbaye de Dissentis à laquelle appartenaient jadis le St.-Gothard et la vallée d’Ursern, peut- être aurions-nous des documents qui éclaireraient l’histoire, de cette route.

Le chemin du Saint-Gothard, depuis Amsteg jusqu’à Airolo, est de 10 lieues environ ; il a de 12 à 15 pieds de largeur et est pavé de dalles de granit. En hiver, les neiges s’y accumulent à la hauteur de 20 à 30 pieds. Quelquefois, quand elles sont trop épaisses, la route est fermée ; mais elle ne l’est pas longtemps. Des bœufs d’Airolo et d’Ursern l’ont bientôt frayée. On a calculé qu’il passait sur le Saint-Gothard plus de 15,000 voyageurs par an et 3 à 400 bêtes de somme par semaine. A une lieue d’Hospital, on quitte la vallée d’Ursern pour entrer sur le territoire de la commune d’Airolo, dans le Val Léventine. La Reuss forme plus loin une belle cascade.

À la partie supérieure de la montagne, sur laquelle passe le chemin qui conduit en Italie, entouré de petits lacs et de pics, s’élevait l’hospice du Saint-Gothard. Déjà, dans le XIIIe siècle, cet hospice était ouvert aux voyageurs ; quelques capucins l’habitaient, et recevaient, logeaient et hébergeaient les étrangers. On y trouvait un vaste magasin, une écurie, un hôpital, une hôtellerie, où le pauvre était recueilli gratuitement pendant 24 heures et conduit en traîneau jusqu’au village voisin, s’il était souffrant. Airolo faisait en partie les frais de cet établissement. Le roi de France et les dons de quelques riches particuliers complétaient le surplus. Le chapitre de Milan fournissait à l’entretien des capucins. Mais depuis 1800, l’établissement n’existe plus. Les Français l’occupèrent pendant cette année, et l’hiver fut si rigoureux, qu’ils furent obligés, pour se chauffer, de brûler jusqu’aux portes de l’hospice. A sa place existe aujourd’hui une mauvaise auberge.

Le Grütli ( Grïitlismatte ) est une prairie escarpée au pied du Seelisberg, au-delà du promontoire de Wittenstein. C’est là, comme nous l’avons dit que, le 17 novembre 1307, les trois chefs confédérés jurèrent d’arracher leur pays au joug des Autrichiens. La praire s’étend jusqu’au bord du lac. A l’endroit où les fondateurs de la liberté helvétique prêtèrent le serment solennel de leur sainte ligue, la tradition rapporte que trois sources sortirent soudain de terre. On leur donne encore le nom de sources sacrées. Beaucoup de poètes ont chanté ce promontoire ; quelques peintres ont essayé d’en retracer l’image. Nul n’a mieux réussi que M. Steuben dans son beau tableau du serment des trois confédérés.

 

Tells platte par Dumaine - reproduction © Norbert Pousseur
Tells platte ou la chapelle de Guillaume Tell, gravure de Dumaine vers 1830

La Chapelle de Guillaume Tell (Tells platte). Presque au centre du lac, au pied de l’Achsenberg, est élevé, sur un rocher, ce monument sacré. C’est sur ce roc que le libérateur échappa à Gessler. ( Voir Biographie ). De là le nom de Tells platte ou Tellensprung ( Saut de Tell ).

Il n’est pas de site qui n’ait exerce plus souvent les pinceaux des artistes et le burin des graveurs. Tout l’effet produit par ce roc isolé ne peut être apprécié que par le voyageur qui vient du Grütli et qui aborde sur ce noble sol. Du reste, les dessins qui retracent ce site historique sont, en général, pleins de vérité. La petile chapelle consacrée à Guillaume Tell n’a d’autre ornement que quelques grossières peintures qui représentent des scènes principales de la vie du héros.

 

HISTOIRE NATURELLE.

Géologie.— La plus grande partie du canton d’Uri est située dans la formation primitive, recouverte au nord par des rochers et des montagnes calcaires. Dans la vallée de la Reuss, au-dessus de Brunnen, s'élève le Frohn-Alpe et le Sölisberg, de quatre mille pieds d’élévation ; ces montagnes sont formées de pierre calcaire grise. La pierre calcaire de l’Achsenberg est mélangée de terre siliceuse et argileuse. Le prolongement de ce mont vers le sud offre, depuis le haut jusqu’en bas, une stratification en zigzag, dont les couches sont, en divers endroits, pliées comme des rubans. Le Golzerberg est composé d’une pierre calcaire schisteuse mêlée de terre argileuse, traversée en divers sens par de petites veines de spath calcaire. Non loin du village d’Erst-Feld, on voit paraître la roche primitive au-dessous de bancs de pierre calcaire inclinés au nord. Les environs du Pont du Diable sont intéressants pour le géologue. Teufelsberg, au travers du quel est pratiqué l'Urnerloch, offre du granit veiné et du gneiss à fibres grossières. Dans la vallée d’Ursern, on trouve une assez grande quantité de fossiles rares.

Toutes les montagnes qui forment la chaîne du Saint-Gothard ont été déchirées, bouleversées : partout on y lit l’empreinte de la destruction ; nul doute qu’elles ne fussent autrefois infiniment plus élevées qu’aujourd’ui. La vallée des Rochers, où était situé l’hospice, est obstruée de débris tombés des sommités qui l’environnent. Le géologue croit trouver l’explication de ces chutes dans la matière dont est formé le plateau du Saint-Gothard, c'est-à-dire le gneiss peu compact et à grains fins, et le granit veiné. On sait que la disposition de cette espèce de roche facilite la fissure en feuillets triangulaires et en prismes carrés. On voit encore les restes des rochers qui barraient l’entrée au Nord, en avant du pont de Rudunt, dans un endroit où la Reuss forme une belle cascade. Du coté du Sud, au-dessous de l’ancien hospice, le rapprochement des rochers est si frappant qu’on ne saurait méconnaître le déchirement qu’ils ont éprouvé dans la lacune qui les sépare : avant que celle lacune existât, cette haute vallée formait un lac très profond.

Fossiles. — Il n’existe aucun lieu dans toute la chaîne des Alpes où l’on trouve dans un espace resserré un nombre aussi prodigieux de fossiles que sur le St.-Gothard. Parmi les plus rares, on remarque des cristaux de spath-fluor couleur de rose, composés de deux pyramides quadrangulaires, du spath calcaire puant, de la chaux phosphatée, des tourmalines, des thallites, des zéolithes rayonnées de sphènes, de la byssolite, des cristaux d’un jaune brun semblable à la topaze enfumée.

Règne végétal. — La vallée de la Reuss, celle d’Ursern et le St.-Gothard, sont fertiles en belles plantes. Les botanistes trouveront dans ces contrées le lycopodium annotium, le semper vivum arrachnoideum, le saxífraga aspera, la companula rotundifolia, le carex pulicaris, les saxifraga pyramidalis, le juncus squarrosus, le chrysanthemum Halleri, le cislus calicynus, l'empetrum nigrum, l'agrostis alpina, le lycopodium alpinum, la gentiana purpurea et utriculosa, la tozzia alpina, le satyrium repens et la viola montana.

Règne animal.— Les bêtes à cornes du canton d’Uri sont de l’espèce la plus grosse et la plus forte. Les chevaux, les chèvres, les moulons sont peu nombreux. La liberté de la chasse, qui est établie dans tout le pays, rend le gibier rare ; cependant, on voit encore des chamois parcourir en sautant les rochers élevés.

Règne minéral — Métallurgie. — Il existe des mines de divers métaux dans le canton d’Uri. Autrefois on en exploitait plusieurs de fer dans la vallée de Madéran, et dans le Rupletenthal, une de plomb et une de cuivre. Auprès d’Insch, on voit une mine d’alun abandonnée. Un paysan qui cherchait des cristaux dans le Teufelsthaly a découvert des filons assez abondants de galène de plomb.

Bains.— Les bains d’Unter-Schèchen ne sont plus guère visités que par les habitants du pays.

 

CULTES.

Le canton d’Uri, sous le rapport religieux, relève de l’évêque de Coire, et a quinze paroisses, savoir : Altdorf, Burglen, Sillenen, Attighausen, Seelisberg, Sisikon, Isentlial, Fluelen, Seedorf, Spiringen, Unterschèchien, Schadorf, Erstfeld, Vasen et Andermatt. Les curés sont nommés par les communes.

Il y a trois couvents dans le canton. L’un de capucins à Altdorf, fondé en 1531, et deux couvents de femmes ; l’un de bénédictines à Seedorf, fondé en 1007, et l’autre de capucines à Altdorf, fondé en 1611.

 

BIOGRAPHIE.

Guillaume Tell, paysan ne à Burglen près d’Altdorf, est un des hommes les plus merveilleux de la Suisse. Son nom représente toute une époque. Tell, c'est la liberté ! L’Autriche qui occupait alors une partie de la Suisse, avait pour gouverneur de cette contrée, un des principaux officiers de l’armée impériale, Gessler, que l’histoire représente comme despote et cruel. Lorsque les trois libérateurs poussèrent le premier cri d’indépendance, on croit que Tell traversa avec eux le lac des Waldstetten, et qu’il joignit son serment aux leurs dans la mémorable nuit de 1307. (Voir Histoire). Il retourna à Altdorf. L'insolence de Gessler croissait de jour en jour. Le tyran avait ordonné qu'on saluât un chapeau allemand placé au sommet d'une pique. Tell s'y refusa. Le gouverneur le fit arrêter et lui ordonna, s'il voulait obtenir sa grâce, d’abattre, à une distance considérable, une pomme placée sur la tête de son fils. Il l’abattît.
(On a voulu jeter quelques doutes sur cet épisode intéressant de l’histoire helvétique. Un pamphlet intitulé Guillaume Tell, fable danoise, parut en 1760 sous le nom supposé d’Uriel Freudenberger. Cet écrit fit beaucoup de sensation en Suisse. Il fut réfuté victorieusement par plusieurs écrivains nationaux distingués. Depuis M, le docteur Zayd'art a fourni de nouveaux arguments en faveur de l’histoire de la pomme de Tell dans l’ouvrage intitulé Goldau und seine Gegend — publié à Zurich en 1807. L’épigramme suivante de Henri de Hünenberg, contemporain de Tell, et qu’il adressa dans le temps à son beau-frère, Hector Reding de Bibercek, est encore une nouvelle preuve de l’aulhenticité de celle belle page de l’histoire du libérateur.
« Cruel tyran, quand à tes ordres Tell décoche une flèche sur la tête de son fils, c’est la pomme et non son enfant bien-aimé qu’elle frappe, mais il lui en reste une autre qui bientôt le vengera en le perçant le cœur. ")

Mais Gessler ayant aperçu une seconde flèche dans les mains du héros et lui ayant demandé ce qu’il prétendait en faire : « Elle t’était destinée si j’avais tué mon enfant, répondit Tell.» A l’instant on le saisit, en l’enchaîne on le jette dans une barque pour le conduire à Küsnacht, où le cachot l’attend. On sait comment il échappa a la tyrannie. La mort de Gessler fut le signal d’une lutte opiniâtre entre les Suisses et les Autrichiens. Tell se trouva au combat de Morgarten. L’histoire ne dit plus rien de ce héros ; on sait seulement qu’en 1350, il perdit la vie entraîné dans les eaux du torrent de Schèchen en cherchant à sauver un enfant qui se noyait. C'est tout ce que les anciens manuscrits recueillis par Jean de Millier, les vieilles chroniques dont sont tapissées les murailles des diverses chapelles élevées en l’honneur du libérateur, et les souvenirs transmis d’âge en âge, racontent de la vie de ce héros.

Tell laissa deux fils, Guillaume et Walthcr. Le dernier descendant mâle de cette noble famille fut Jean-Martin Tell, qui mourut en 1684. La Landsgemeinde d’Uri décréta en 1350, l’année même de la mort de Tell, que tous les ans on prononcerait un sermon dans le lieu « où est la maison de Guillaume Tell, notre cher concitoyen et le premier restaurateur de la liberté, en mémoire éternelle des bienfaits de Dieu et des heureux coups du héros. » Trente-huit années plus lard, on bâtit une chapelle sur le soi qu’avait occupé cette maison.

Presque tous les hommes célèbres du canton d’Uri se sont, distingués dans les combats où ils versèrent leur généreux sang pour le triomphe de la liberté. Walther Fürst d'Attinghausen doit être cité en première ligne, moins parce qu’il fut le beau-père de Guillaume Tell, que parce que son nom se trouve placé à côté de celui d’Arnold de Melchthal et de Werner Stauffacher, les fondateurs de la liberté helvétique.

 

INSTRUCTION PUBLIQUE. - SCIENCES.

Il y a peu d’écoles dans le canton d’Uri, Les communes étant trop pauvres pour en entretenir ; quelques paroisses en sont totalement privées. C’est le curé, dans ce cas, qui fait l'éducation des enfants. Les parents qui ont quelque fortune, envoient leurs enfantshors du canton. On ne trouve a Altdorf ni bibliothèque, ni société littéraire qui méritent quelque attention.

 

AGRICULTURE. — INDUSTRIE. - COMMERCE.

La plus grande partie du territoire se compose de pâturages ; aussi la principale occupation des habitants consiste dans l’entretien et l'éducation des troupeaux. Dans la vallée de la Reuss, de Fluelen à Amsteg, le sol et le climat sont également favorables à l’agriculture : cette vallée offre un libre passage au vent du sud, et la végétation y est de quinze jours plus précoce qu’aux environs de Lucerne. A mesure que l’on remonte la vallée ou celle de Schèchen, la culture diminue ; les derniers jardins que l'on rencontre dans la première sont à Vasen et à Geschenen ; il n’en existe plus aucun dans la vallée d’Ursern, ou la belle saison dure à peine quatre mois. Dans les villages situés au bord du lac des Quatre-Cantons, le transport par eau des marchandises et des voyageurs, et la pêche qui est assez abondante, sont pour les habitants une source de revenus assez considérables.

 

BIBLIOGRAPHIE.

Histoire du canton d'Uri, par Vincent Schmid Zug. 2 vol. in 8.
Tableau géographique et statistique du canton d'Uri par Normann.
Itinéraire du Saint-Gothard avec une carte lithologique. Bâle, 1797.
Vues du Saint-Gothard d’après le bas-relief de M. Exchaquet. Berne, 1803.
Almanach helvétique, Zurich, 1805.
Voyage dans les petits cantons et dans les Alpes rhétiennes par M. Kastofer ; traduit de l’allemand par E. J. Fazy-Cazal. 1 vol. in 8. Genève, 1827.

ON SOUSCRIT CHEZ HIPPOLYTE SOUVERAIN, édit, 3, rue des Beaux-Arts.

 

 

 

 

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