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Les voyages à travers les documents anciens

Page de garde de Voyage en Asie et en Afrique - reproduction © Norbert Pousseur

Voyage en Sibérie

 

 

 


CHAPITRE I
Sibérie. — Passage de l’Oural. — Changement d’aspect du pays.— Ekaterinbourg. — Usines. — Foire d’Irbit.

L’Asie est bornée en partie à l’ouest par la chaîne de l'Oural qui se développe sur une longueur de 450 lieues du N. au S., depuis les 44° jusqu'aux 67° de latitude boréale. Ces monts offrent une suite de sommets de 600 à 800 toises de hauteur. Le voyageur qui vient d'Europe commence à monter par une pente si insensible qu'il s’en aperçoit à peine, et arrive ainsi à une plaine où, à droite et à gauche, des masses de roches secondaires et primitives lui annoncent qu'il est au milieu des montagnes; il atteint, sous 56° 49' de latitude, une chaîne de petites collines, qui s'élève à un peu plus de 200 pieds au-dessus des terres environnantes et à 250 toises au-dessus de l'Océan. Il est au point du partage des eaux qui coulent d’un côté en Europe, de l'autre en Asie ; aucun monument n’indique cette séparation ; c’est une marque des liens intimes qui unissent, dans cette région, ces deux parties du monde l'une à l’autre ; elles sont toutes deux sous le sceptre de la Russie.

Gravure du château de Tobolsk - reproduction © Norbert Pousseur
Cette gravure du château de Tobolsk existe en version agrandie


Quand on a passé la plaine ondulée et qu'on regarde du côté de l'Asie, on remarque qu’on se trouve dans un canton où des dos et des cimes assez élevés se font voir au nord et au sud. Les flancs des hauteurs du côté de l'Europe sont garnis de chênes, de coudriers, d’érables-planes, et d’autres arbres auxquels l'œil est accoutumé depuis long-temps dans les contrées froides. Ceux qui viennent d'être nommés disparaissent sur les flancs orientaux de l'Oural ou du côté de la Sibérie; on n’y aperçoit que des sapins, des pins, des cembro, des mélèzes. Le feuillage sombre de ces grands végétaux résineux est égayé par celui du bouleau, de l'érable de Tartarie, du tremble, du merisier à grappes et de plusieurs autres, ainsi que de divers arbrisseaux qui ne redoutent pas les hivers prolongés des latitudes septentrionales.
En 1828, M. le docteur Erman, après avoir franchi le col de Recheutoui, parcourut un pays ondulé, et le 31 août il entra dans Ekaterinbourg, situé sur les bords de l'Iset au milieu d’une vaste plaine. On n'y voit, dit-il, aucune cime considérable, ni même des grandes masses de rochers, qui rappellent un canton montagneux ; d'où vient donc, se dit-on, la richesse minéralogique des environs de cette ville, richesse dont on aperçoit des traces de toutes parts ? Si nous demandions d'où l'on tirait le minerai qui purifié dans les usines constamment fumantes est façonné et frappé dans les immenses ateliers de la monnaie, les énormes blocs de pierres diverses qui gisent devant les portes des moulins à polir, les pierres précieuses qu’une foule de marchands est empressée de vendre, les mines de l’Oural sont nommées aussitôt comme renfermant ces productions variées de la nature. Ainsi l’on remarque ici une exception surprenante à la coïncidence ordinaire de deux faits qui arrêtent les regards de l’homme attentif à observer la surface de la terre. Malgré la grande diversité des produits que recèlent les entrailles du sol, les inégalités de celui-ci sont insignifiantes même relativement à la grandeur du corps humain.
La situation d’Ekaterinbourg placé sur le point de partage des routes qui, soit de l'Europe soit de l’Asie, conduisent à l’Oural septentrional et au méridional, a donné l’idée à un homme intelligent d’y établir une auberge; il fait de bonnes affaires, les appartements sont propres et tapissés en papier peint sorti des manufactures russes.
Nous avons rencontré ici des employés des mines septentrionales de l’Oural et des négociants de Tumen et de Tobolsk qui revenaient de la foire de Nijni Novgorod, après y avoir fait des échanges, ou bien allaient de chez eux à la petite foire d'Irbit, ville située à 160 verst en ligne directe au N. O. d’Ekaterinbourg.
La foire d'Irbit a dans ces derniers temps beaucoup perdu de son ancienne importance ; jadis elle était le centre réel du commerce du thé et de celui des pelleteries ; car les marchands sibériens y amenaient toutes les peaux qu'ils avaient rassemblées chez les peuples chasseurs de l'E. et les marchandises qu'ils avaient échangées à Kiakhta contre d'autres objets ; ils les livraient aux négociants de la Russie européenne, et ceux-ci, après la grande foire sur le Volga, venaient tous les ans à Irbit.

Gravure de Kiakhtal - reproduction © Norbert Pousseur
Kiakhtal

 

Un grand nombre de commerçants arméniens et grecs se trouvaient à la même époque dans cette ville; ils s'y procuraient des pelleteries et les payaient avec des marchandises anglaises qu'ils avaient achetées dans le Levant. Alors les draps anglais les plus fins arrivés par cette voie, revenaient à un prix assez modéré en Sibérie. Mais le gouvernement russe ayant en 1807 prohibé l’importation des marchandises anglaises, écarta d’Irbit par cette mesure les Arméniens et les Grecs. La foire qui s'y tenait diminua : alors les commerçants sibériens allèrent plus fréquemment soit à Nijni-Novgorod soit à Ekaterinbourg ou à d'autres points de la grande route qui mène en Europe, afin d'y remettre leurs marchandises aux négociants qui arrivaient à leur rencontre.
Les affaires de commerce qui se font encore à Irbit sont aujourd’hui les mêmes que celles qui ont lieu dans les villes de la Sibérie situées plus à l'E. Les habitants des environs ont l'habitude d’y venir une fois tous les ans pour s'y fournir des choses qui leur sont indispensables, et ils les paient soit en argent, soit avec le produit de leur chasse qui n'est pas très-importante. Ce genre de trafic bien moins profitable ici que dans les lieux plus orientaux est exclusivement dans les mains des commerçants établis en Sibérie. Mais les productions minérales de l’Oural sont expédiées presque toutes directement à la foire du Volga.
Des hommes, des femmes, des enfants courent ici après les étrangers pour leur vendre des pierres précieuses bien taillées et passablement montées, et différentes pierres dures artistiquement façonnées et gravées, portant soit des devises soit des ornements.
Une grande propreté règne à Ekaterinbourg dans les modestes maisons en bois des artisans qui sont pour la plupart des gens libres. Malgré leur aisance, ils conservent l'ancienne simplicité de leur manière de se vêtir et de vivre. Nous avons remarqué notamment chez les femmes de cette classe des physionomies très-régulières et très-belles.
Ces artisans ainsi que la plupart des riches marchands d'Ekaterinbourg appartiennent à la secte de l’église russe nommée les Vieux-Croyants (Starovierzi.) Ils tiennent tellement à ce principe que « c’est seulement ce qui sort par la bouche qui Souille ; » qu'ils s'abstiennent de fumer du tabac et de proférer des jurements ; du reste ils ne se refusent aucune jouissance du luxe et de la sensualité. Les nouveaux croyants les chargent de beaucoup d’imputations qui sont mal fondées.
Les magnifiques maisons en pierre de plusieurs négociants d’Ekaterinbourg ne dépareraient pas une capitale européenne ; la beauté extérieure de ces habitations répond à l’intérieur et à la façon de vivre des propriétaires. Plusieurs de ceux-ci sont encore serfs et paient à leur seigneur un tribut annuel vraiment royal ; mais ils considèrent à peine cette condition comme une oppression.
Un grand nombre d’employés attachés aux mines ou aux autres branches de l'administration, composent le reste de la population d'Ekaterinbourg. Ils ne partagent ni les principes religieux, ni les usages antiques des autres habitants ; néanmoins ils se sont, par un long séjour, passablement familiarisés avec eux. Les familles des employés des mines sont, pour la plupart, établies depuis plusieurs générations dans le district de l'Oural ; plusieurs sont d’origine allemande ; mais comme dans les derniers temps les hommes ont été envoyés de bonne heure à Saint-Pétersbourg pour y suivre les cours de l'école des mines, ils ont presque entièrement oublié leur langue maternelle et les autres traces de leur origine.
L’extérieur de la ville est très gracieux et très-agréable, et malgré quelques singularités, rappelle les riches cités manufacturières d'Europe.
La plaine qui entoure les rives S. E. du lac Iset et la rivière du même nom est couverte de maisons. Un joli pont est bâti sur la rivière, à l'endroit où un barrage resserre le cours de ses eaux pour le service des nombreuses usines. Sur la rive droite de l'Iset, s’élèvent l’hôtel des monnaies, les moulins à polir, les magasins où l'on conserve le minerai et les outils, enfin un corps-de-garde. Tous ces bâtiments, très-bien construits, entourent une place carrée qui sert de marché.
Sur la rive opposée, qui est un peu plus haute, on voit une longue file de maisons en bois, habitées par les ouvriers, et par- ci par-là celles des employés ; celles-ci sont en pierres.
Mais la ville a une bien plus grande étendue sur la rive droite, ou au S. de la place du marché, où se prolongent de larges rues bordées de maisons en pierres à plusieurs étages : on y remarque un vaste bazar et des magasins de grains. Un riche couvent et plusieurs églises ornent cette partie de la ville.
Toutes les rues sont tirées au cordeau; elles ne sont point pavées ; de chaque côté elles ont des trottoirs en bois. Les plus considérables se dirigent parallèlement et à une certaine distance de la rive droite de l'Iset ; celles qui les coupent à angle droit aboutissent aux bords escarpés de cette rivière., dont la hauteur n'excède pas trente pieds, et qui en divers endroits permettent aux habitants d’aller puiser de l'eau.

 

A l’extrémité N. O. de la ville, il y a des casernes pour la garnison et les restes des fortifications qui autrefois défendaient la place contre les attaques des peuples indigènes alors puissants. Le fort a été converti en une douane; les marchands qui vont à la foire d’Irbit sont obligés de payer ici un droit de péage. Les soldats qui se trouvent à Ekaterinbourg surveillent les bannis, qui, après s’être reposés de leur long voyage, sont envoyés, les uns aux mines de l’Oural, les autres plus à l’E., dans l'intérieur de la Sibérie. La garnison est composée en partie de Bachkirs.
Une forêt de sapins, peu touffue, entoure la ville au N. O., et se prolonge vers la route qui va au N. A une verstee de distance, en remontant l’Iset, on arrive aux bords rocailleux du lac qui a une forme allongée.
Le 3 septembre, on célébra l'anniversaire de l'avènement de l'empereur au trône. Le soir, les principaux habitants se réunirent dans un bâtiment public destiné à ces sortes de fêtes : tout était très-bien ordonné dans le goût européen. Les dames âgées portaient encore l'ancien costume russe ; mais les danseuses avaient généralement adopté les modes européennes, et on reconnaissait que les efforts d'un maître à danser français n’avaient pas été perdus. Néanmoins, l'usage populaire d'accompagner la danse de chants, qui en rehaussent l’agrément, s'est conservé en partie, malgré le progrès des innovations.

 

CHAPITRE II.
Sibérie. — Usines de l’Oural. — Condition des ouvriers. — Neviansk. — Nijni-Taghilsk. — Gites de minerai de fer et de cuivre. — Or. — Platine. — Usines et mine de Blagodat. — Le Kabihkamen.

Le 4 septembre, je partis d’Ekaterinbourg en me dirigeant au N. N. O., et traversant un pays généralement uni, puisque ses inégalités s'élevaient à peine à 100 pieds au-dessus du niveau de cette ville, qui est à 80 pieds au-dessus de l’Océan. Je passai par d'épaisses forêts de pins ; malgré la fertilité de quelques cantons, les terres ne sont pas labourées ; les paysans se contentent de récolter du foin, et surtout de faire du charbon ; ils sont assujettis à approvisionner les usines. Des ponts commodes en bois sont construits sur les rivières. En avançant, j'observai que les mélèzes devenaient plus fréquents dans les forets. Le soir j'arrivai à Neviansk : j’avais parcouru 95 verst.
C'est la plus ancienne forge de l'Oural ; elle fut fondée sous Pierre Ier, en 1701. Après la bataille de Poltava, en 1709, des prisonniers suédois y travaillèrent. La direction, des ouvrages était confiée à Nikiti Démidov, forgeron de Toula : il leur donna l'essor qui les fit prospérer. C’est de lui que descend la riche famille de ce nom.
A 100 verst à l'O. de Neviansk se trouve l'usine d’Alapaieysk, sur le dos principal de l'Oural. Des courants d’eau facilitent les opérations à Neviansk ; le minerai se tire d'une butte éloignée d'un peu plus d’une verste. On a aussi trouvé de l’or dans le canton de Neviansk ; on conjecture qu'on y découvrira du platine.
La population de Neviansk est de 10,000 individus presque tous serfs. Ils descendent généralement de gens condamnés aux travaux des mines. Une partie des usines appartient à la couronne, une autre à des particuliers, et notamment aux familles Démidov et Iakovlev. Les ouvriers de ces dernières nous semblent généralement très-satisfaits de leur sort. On ne peut non plus s'empêcher de reconnaître que les propriétaires ne négligent rien de ce qui doit contribuer au bien de leurs vassaux. Ils ne se regardent pas comme d'une nature supérieure à celle de ces hommes, et ces sentiments sont partagés par les inspecteurs des travaux.
Le salaire des ouvriers est mince, mais ils reçoivent, pour eux et leur famille, des distributions de vivres, de cuir, de vêtements et d'outils de fer estimés à un prix très-modéré. Quoique ces gens se marient ordinairement dès l'âge de dix-sept ans, les unions ne sont pas très-fécondes ; une famille de cinq enfants est réputée une chose extraordinaire. Les vieillards qui ne sont plus en état de travailler, et n'ont pas d’enfants, participent aussi aux distributions de vivres. D'ailleurs il se tient plusieurs fois l'an, dans le bazar du village, un marché où des marchands, soit du lieu, soit étrangers, les uns libres, les autres serfs, exposent des marchandises en vente ; un inspecteur, nommé par le propriétaire, fixe le prix des choses.
Chaque ouvrier possède sa maison; il la construit avec les matériaux qu'il va prendre dans la forêt sans rien payer : de plus, les chevaux, les vaches, et souvent aussi le petit bétail, lui appartiennent ; il les nourrit avec le foin qu'il fauche gratis dans les prairies du propriétaire. Au temps de la fenaison, les travaux des usines sont ordinairement interrompus, et tous les ouvriers vont, avec leurs femmes et leurs enfants, dans les prairies situées au milieu des forêts; souvent ils y passent six semaines dans des cabanes de branchages. La règle accorde vingt-huit jours pour la récolte du foin ; mais les interruptions causées par le mauvais temps prolongent le terme fixé. D'après l'extrême importance du cheval pour le travail, tant en particulier qu’en général, la plus grande attention est portée à la préparation du foin.

De Neviansk, j'allai, par une sombre forêt de pins et de mélèzes entremêlés de grands bouleaux, à Nijni-Taghilsk éloigné de 50 verstes. On voyage constamment dans une solitude ; ces bois immenses sont indispensables pour fournir aux besoins continuels des usines. Vers le milieu de la course, on nous montra pour la première fois des pins cembro. Cet arbre manque entièrement dans l’Oural méridional. A une élévation absolue de 800 pieds, on revoit ici tout-à-coup ce même arbre, qui, dans les Alpes de la Suisse, ne se montre qu'entre 4,000 et 7,000 pieds. De ces montagnes à l'Oural oriental il est étranger.
Au milieu de la forêt, dans le seul endroit où il y eût une clairière, nous rencontrâmes un troupeau de moutons conduits par un berger russe à cheval. Ces animaux avaient de grosses queues plates, nues à leur extrémité, des cornes fortes extrêmement tortues, de longues oreilles pendantes ; on reconnaissait aisément qu'ils provenaient de moutons kirghiz ; mais les particularités qui distinguent cette race ne se conservent pas long-temps ici, ni même dans l'Oural méridional, dans leur pureté originelle, parce qu'elle n'y trouve pas les plantes sèches et amères qu'elle est accoutumée à brouter dans les steppes des Kirghiz.

Cavalier Kirghiz - reproduction © Norbert Pousseur
Cavaliers Kirghiz


A l’O., immédiatement à la gauche de la route, il était facile de reconnaître que le terrain s'élevait rapidement. La roche en place est fréquemment visible. A la serpentine de Neviansk s’associent maintenant l'amphibole et le feldspath, enfin la siénite porphyritique et le schiste amphibolique.
Cette chaîne de coteaux nous séparait du cours du Taghil, qui Coule au N. O., dans une vallée allongée parallèlement à la gauche de la route. Les parois de cette vallée s’élèvent à peine à 200 pieds au-dessus du niveau de la plaine, qui est le même qu'à Ekaterinbourg; elles descendent doucement vers la rivière. En avançant, ce vallon s'ouvre davantage, et la vue se porte plus librement au S. O.; on parvient au confluent du Tcherna, qui vient des montagnes à gauche ; vis-à-vis de la jonction des deux rivières, la paroi droite est interrompue par une large dépression.
Nous fûmes encore plus surpris qu'à Neviansk, en retrouvant soudainement des habitations humaines au sortir de la forêt à Nijni-Taghilsk. Les maisons des ouvriers entourent les usines et les logements des employés. Nous fûmes reçus avec l'hospitalité ordinaire chez un de ces derniers. On purifie et on fond ici les minerais de cuivre et de fer. D'autres fourneaux sont situés à différentes distances de Taghilsk ; une partie appartient à la famille Démidov. Il sort de ces ateliers du fer en barre et des plaques de tôle ; le métal est d'une si excellente qualité, que l'on est parvenu à rendre celles-ci extrêmement minces, sans nuire à leur solidité et à leur élasticité ; on les convertit aisément en fer-blanc ; depuis long-temps elles sont employées pour couvrir le toit des maisons dans tout l’empire russe; les feuilles de cuivre pour le doublage des vaisseaux sont fournies également par les usines de l’Oural.
Les ouvriers de Taghilsk cultivent depuis long temps une branche d'industrie très-remarquable; ils savent revêtir le fer-blanc d’un vernis qui est très-beau et résiste à l'action de l'eau bouillante ; il est vraisemblable qu’ils sont redevables de ce procédé à leurs relations avec les Chinois. Ce vernis imite parfaitement la laque. Les dessins qu'on trace à la surface de la tôle ainsi préparée ne manquent ni d'élégance, ni de correction. Pour encourager et fortifier les dispositions des artistes, les propriétaires des usines ont envoyé à leurs frais en Europe ceux de leurs serfs qui montraient les talents les plus distingués dans le genre ; ils en ont même fait voyager quelques-uns en Italie pour s'y perfectionner, et ont ensuite établi à Taghilsk une école de dessin. Les productions de ces artistes, expédiées principalement à la foire de Nijni-Novgorod, méritent l’attention des habitants de l’Europe occidentale par les sujets qu’elles représentent et qui offrent, soit des paysages, soit les portraits des hommes célèbres de la Sibérie.
Arrivés à une masse de rochers éloignée à peu près d’une verste de Taghilsk, nous avons reconnu qu'elle s’élève brusquement à 300 pieds au-dessus du niveau de la digue des eaux des usines, et s'étend à trois verstes vers le N., en formant une crête. C'est le magasin inépuisable où s’approvisionnent les forges de Taghilsk et celles de Neviansk. Toute cette masse consiste en minerai de fer très-riche. La forme abrupte de cette immense roche, du côté de l'O., lui a été donnée par la main des hommes, qui commencèrent, en 1721, à l'attaquer à sa surface. On ne pénètre pas au-dessous du niveau de la plaine environnante, à une profondeur plus grande que celle à laquelle de simples pompes agissent suffisamment pour épuiser l'eau ramassée dans les enfoncements. La nature de la roche, qui devient trop dure dans l'E. pour que les frais d’exploitation excèdent les bénéfices, empêche de pousser les travaux de ce côté. Depuis 1802, on a reconnu que, dans la plaine, les entrailles de la terre recelaient un riche minerai de cuivre, des puits ont été creusés et une immense machine à roue construite pour enlever l'eau ; elle doit être bientôt remplacée par une pompe à feu.

J’examinai la température de l'eau du fond d'un puits à une profondeur de 184 pieds; je la trouvai partout de 3° au-dessus de zéro du thermomètre de Réaumur. On remarquait une augmentation sensible de la chaleur à mesure qu’on descendait. Le lendemain 5 septembre, mes observations me prouvèrent que cet accroissement était d'un degré par 106 pieds ; elles sont d'accord avec celles qui ont été faites dans différents lieux en Europe sous la zone tempérée, dans l’Amérique méridionale sous la zone torride, et montrent que le phénomène est le même ici, où la chaleur extérieure est moindre que dans les contrées européennes que nous connaissons.
On trouve aussi dans le district de Taghilsk de l'or et du platine ; on obtient ces deux métaux par des lavages établis dans de petites vallées où coulent des ruisseaux affluents du Taghil.
Une richesse essentielle des propriétés de la famille Démidov consiste dans les immenses forêts qui assurent aux fourneaux, pour longtemps encore, un approvisionnement illimité; car sur le terrain appartenant aux usines, et dont la surface est de 11,500 verstes carrés, les arbres à feuilles acéreuses sont très-rapprochés les uns des autres. Le long de la route que nous suivîmes le 4 septembre, la forêt dépendante de Taghilsk se prolonge à douze verstes au N. de Neviansk; celle que l'on aperçoit au S. de ce lieu est aux Iakovlev.
Dans ces sombres forêts, les élans sont nombreux ; ces animaux y parviennent à une grosseur considérable, parce qu'ils ne sont poursuivis que par des chasseurs isolés. Des ramures que nous vîmes chez des amateurs de chasse à Taghilsk étaient vraiment prodigieuses.
Le dimanche 7 septembre, l'ouvrage fut interrompu. Les rues de Taghilsk furent animées par une foule nombreuse et très-bien vêtue. Aux jours de fête, le peuple russe est dans un mouvement continuel, car il aime beaucoup la promenade. Il se livre à ce plaisir, surtout dans les lieux qui, comme celui-ci, sont entourés de forêts épaisses. La cueillette des petits fruits sauvages y ajoute un motif particulier. Des visites à des amis éloignés sont faites par les paysans bien plus souvent en hiver qu'en été, parce que l'acquisition d’un traîneau leur est bien plus facile que celle d'une voiture à roues.
A quatre heures après midi, grâce à la bonté des habitants de Taghilsk, dix-sept chevaux parurent devant notre porte; notre petite caravane put ainsi continuer sa course vers le nord et nous cheminâmes sur une route large et unie ; les forêts sont abattues, la terre est cultivée jusqu'à Laya. Mais au-delà jusqu'à Koucheva qui est une forge impériale, les bois touffus et le terrain inégal reparaissent. Ce lieu est dans une position bien agréable et plus pittoresque que ceux que nous avions déjà visités. Cependant on n'est pas ici plus près de la crête principale de l’Oural ; la nature des roches y est la même, seulement les masses de rochers sont plus élevées, et les vallées plus profondes. Deux ruisseaux s'y réunissent, leurs eaux arrêtées par un barrage forment un étang artificiel ; la Koucheva qui en sort est une des sources les plus fortes de la Toura ; les coteaux sont couverts de forêts épaisses.
Koucheva et les forges des environs portent le nom d'usines du Blagodat, à cause d'une montagne de ce nom qui leur fournit une quantité inépuisable de fer. Nous nous sommes dirigés de ce côté; on aperçoit d'abord une montagne entièrement nue, à pentes escarpées; elle est composée d'amphibole basaltique ; au loin tous les sommets sont couronnés de forêts ; enfin on distingue le Blagodat surmonté de deux cimes dentelées et âpres complètement nues, et on ne rencontre plus que des rochers ferrugineux extrêmement riches. Nous arrivâmes par des degrés taillés dans le roc à la cime occidentale, qui est la plus basse ; et un pont de bois nous conduisit à une jolie chapelle en pierre bâtie sur le sommet aplati de l’autre cime.
Les Vogouls, premiers habitants de ce canton, connurent la richesse minérale de ces monts, quoiqu’ils n'en tirassent aucun parti. Suivant leur tradition, au commencement du dix-huitième siècle, Stephan Tchoupin, l'un d'eux, instruisit les propriétaires des usines plus méridionales, de l'existence d'une montagne de fer dans le voisinage de Koucheva. Aussitôt les Russes qui cherchaient du minerai arrivèrent en Foule. Ces courses parurent si incommodes aux Vogouls, qu’ils brûlèrent leur compatriote tout vif sur le sommet du Blagodat. Les Russes ont bâti la chapelle comme un monument expiatoire.
Nous apercevions à 200 pieds au-dessous une chaîne de rochers bas, dont les flancs éclairés par le soleil avaient un reflet métallique ; percés de galeries, ils étaient habités par des mineurs. A leur surface raboteuse serpentent des sentiers bordés de lisses en bois pour faciliter le passage des chariots chargés de minerai.
Au N. N. 0. nous distinguions, à une grande distance, le Katchkanar, cime bien plus haute que le Blagodat. Tout ce qui nous entourait était une roche magnétique ; elle fait éprouver de fortes déviations à l’aiguille de la boussole. Le Blagodat s'élève à 420 pieds au-dessus de la plaine de Koucheva et à 1284 pieds au- dessus de la mer ; je déterminai la hauteur absolue du Katchkanar à 2,600 pieds ; sa cime est complètement nue.
Koucheva présente le même aspect que Neviansk et Taghilsk. Le minerai tiré du Blagodat est bien plus riche que celui qu'on exploite dans ces deux forges ; on y fabrique des canons et des boulets. On a également trouvé de l'or et du platine dans les vallées du canton de Blagodat, à gauche de la Toura. Des investigations récentes ont fait connaître que le premier de ces métaux est. aussi abondant à l'O. qu’à l'E. de l'Oural ; on l'obtient par le lavage. On a aussi rencontré des ossements d’éléphants du monde primitif.

 

CHAPITRE III.
Sibérie,-— Verkhotourié. — Bogoslovsk. — Malfaiteurs condamnés aux travaux des mines. —- Les Vogouls. — Plaisirs de Bogoslovsk. —Usines de Tchernoïstotchinsk. — Beresov. — Arrivée des bannis à Ekaterinbourg.

Le 10, nous sommes allés, par un chemin bien entretenu, aux fonderies de fer et au forage de canons de Verkhni-Tourinsk, au confluent de la Toura et de la Koucheva. Les forêts des environs de Verkhotourié, situé 76 verstes plus loin, sont entremêlées fréquemment de grands bouleaux. L'herbe est abondante et la récolte du foin très-productive. On s'éloigne peu de la Toura qui coule d'abord au N. E. et ensuite tourne brusquement. Le terrain devient de plus en plus uni jusque dans le voisinage de Verkhotourié où l'on sort des bois. Cependant c’est de là que nous avons, pour la première fois, atteint le granit de l'Oural.

Verkhotourié est le plus ancien établissement des Russes, à l'E. des montagnes ; là ville proprement dite est encore entourée dés fortifications qu'ils élevèrent en 1605, pour se défendre contre les Vogouls. Un célèbre couvent, le premier qui ait été construit en Sibérie, et plusieurs églises ajoutent à son importance. Il ne tarda pas à devenir florissant, grâce à la facilité des environs dont il était le chef-lieu. Ce fut par ici que jusqu'à la fin du dix - septième siècle passa la route qui établissait la communication entré l'Europe et l'Asie.
Poursuivant notre route le 12, nous parcourûmes un pays absolument uni et très-coupé; Bessonova est un chétif hameau qui ne consiste qu’en trois pauvres maisons en bois sur les bords du Lialia venant de l’E. On y traverse cette rivière et on se trouve sur l’ancien chemin qui, remontant le long de ses rives vers l'O., mène à la crête de l’Oural. A l’aspect désert de ce lieu, on a de la peine à croire qu'une route jadis si fameuse y passât ; mais aujourd'hui encore il n'est pas rare en Russie que sur les routes les plus importantes, on ne rencontre pas une seule habitation humaine sur une étendue de 50 verstes.
Nous vîmes encore des champs d'orge sur la rive gauche du Lialia près des baraques ; c’est le point le plus septentrional où on laboure la terre sous le méridien d'Ekaterinbourg. Le granit a disparu ; les bords de la rivière, élevés à peine de 20 pieds, offrent du schiste et une couche épaisse de tourbe. Les belles forêts d'arbres verts reparurent sur le chemin de Latinsk. Cet établissement de lavage est situé absolument dans leur sein ; on exploite ici de l'or et du platine ; le produit est peu considérable.
Les murs de rochers qui, à 20 verstes de Latinsk, bornent la vallée de la Lova, sont extrêmement escarpés et pittoresques. On a eu bien de la peine à trouver un espace suffisant pour faire passer la route sur des dalles de schiste décomposé. Les paysans de Covinsk, lieu situé à la gauche de la rivière, nous servirent de guides pour traverser ce torrent rapide. On voit encore le long de la vallée de belles forêts d'arbres verts entremêlés de bouleaux.
Ce lieu, et ceux qu’on rencontre en s'avançant vers le nord, portent le nom de Simovia, très-fréquent en Sibérie; il signifie habitation d'hiver, parce qu’à l’époque des premiers établissements, ces baraques isolées servaient de refuge dans la saison rigoureuse, ou bien de poste pour recueillir les tributs des indigènes.
Le soir nous arrivâmes très - tard à Bogoslovsk; c’est un lieu peu considérable et comme le poste avancé des forges. Au S. et à l’O. le pays est uni, mais à l'E. et au N. il s’élève doucement au-delà des bords de la rivière; très- loin à l'O. N. O., s'élève le Kaniakovskii-Kamen, montagne bleuâtre et; boisée de la crête principale. Sa cime est cachée par les nuages. Ayant traversé une forêt de pins et de mélèzes, nous parvînmes à un dos de collines, haut de 100 pieds et entièrement nu. On trouve dans les mines voisines du cuivre natif ; l'eau qui se rassemble au fond est enlevée par une pompe ; sa température est de 4° 97 à une profondeur de 342 pieds. Les échantillons des mines de Bogoslovsk sont extrêmement brillants.
Ce lieu est devenu le point d'où l'on part pour faire des voyages de découvertes, plus au N., dans le règne minéral. Les ouvriers des usines n'y sont pas attachés par leur naissance au sol, comme ceux des autres établissements de l'Oural ; ce sont des hommes bannis récemment d'Europe. Nous visitâmes ces prisonniers dans les habitations qu'ils occupent en commun. Ceux qui ont commis des meurtres et d'autres crimes, depuis qu’ils subissent leur peine, sont seuls soumis à une surveillance sévère et quelquefois enchaînés, mais presque tous sont ce qu’on appelle des brodiaghi ou vagabonds ; nous les ayons encore entendus soutenir obstinément qu'ils ignoraient absolument le lieu de leur naissance.
Quand on aura réussi, comme cela est arrivé dans la Sibérie orientale, à regagner à la société par des mariages et des liens de famille ces hommes coupables, mais extrêmement industrieux, alors la culture de ce canton subira peut-être des changements. Maintenant on prétend que nulle céréale ne peut être récoltée à Bogoslovsk, et que même le chou et le navet n’y réussiraient pas, quoique ces deux végétaux soient devenus, par l'habitude, d'un besoin indispensable, et qu'on les trouve jusqu’aux lieux les plus éloignés dans le N. E. de l'Asie, près de la plupart des habitations russes. Peut-être parviendra- t-on, par une culture plus soignée, à les faire pousser ici ; mais il n'en est pas moins vrai que Bogoslovsk est, par la moindre quantité de sa chaleur estivale, dans une position plus défavorable que des lieux situés plus au N. et plus à l’E., et où la température moyenne est beaucoup plus basse.
A Bogoslovsk, nous nous étions enfin approchés des Vogouls qui, durant les deux siècles précédents, se sont graduellement retirés à mesure que les Russes s'étendaient vers le N.; mais ce n’est qu'en hiver, quand les ruisseaux sont gelés, que l’on communique avec ce peuple. Il fallut nous contenter de voir un seul Vogouls que l'on avait invité à venir à Bogoslovsk pendant que nous y étions.

Quoiqu’il fût vêtu comme un paysan russe, nous reconnûmes tout de suite qu'il appartenait à une race entièrement différente. Il avait le regard sombre, les yeux enfoncés, les pommettes des joues très - saillantes. Il était de moyenne taille, robuste et vigoureux ; il répondit en très- mauvais russe et d'un ton de mauvaise humeur aux questions qui lui furent adressées sur les mœurs et usages de ses compatriotes. Il soutint surtout avec beaucoup d’opiniâtreté que les Vogouls actuels ignoraient complètement tout ce qui concerne la religion de leurs ancêtres, et, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le convertir, il prétendit qu'il avait oublié depuis long-temps tout ce qu'on lui avait raconté là- dessus.
Les Vogouls changent de demeures : il paraît que le motif qui les y détermine est Je désir d’épargner le gibier. Leurs hameaux temporaires ne sont composés que de cinq huttes, et, comme la fumée des habitations humaines effarouche les bêtes sauvages? ils placent toujours leurs petites peuplades au moins quinze verstes de distance l’une de l'autre. Les rennes sont leurs animaux domestiques ; ils les emploient même en été à tirer leurs traîneaux légers pour traverser des terrains unis et des fondrières. L'hiver est presque exclusivement la saison des travaux,
| des voyages et des réunions. C'est alors qu’ils s'occupent de la chasse, très-profitable pour eux, et que les pelleteries qu'elle leur a procurées leur ouvrent un trafic actif avec les Samoyèdes, les Ostiaks et les Russes, leurs voisins. Durant les mois chauds, les Vogouls restent presque entièrement inactifs ; afin de se préserver par la fumée de l’attaque des mouches et des cousins, ils sortent à peine de leurs cabanes ; ils semblent ensevelis dans une espèce de sommeil et consomment tranquillement le produit de la chasse de l'hiver. Avant qu'ils fissent profession de la religion chrétienne, ils mangeaient indistinctetement de la chair de tous les animaux qu'ils avaient tués, et la provision qu'ils préparaient au printemps était abondante pour l'été. S’il faut s'en rapporter au témoignage des prêtres, ils se bornent aujourd'hui à la chair des rennes et des élans. Indépendamment des toiles russes, celle qu'ils savent fabriquer avec les fibres de l'ortie leur sert à faire leurs vêtements d'été.

Groupe d'Ostiaks - reproduction © Norbert Pousseur
Ostiaks autour du feu


Ils se donnent à eux-mêmes le nom de Mani ou Manch Koum, signifiant également hommes. Leur langue fait connaître qu'ils appartiennent à la famille des peuples ouraliens ou finnois, qui s'étend dans le nord de l'Asie et de l'Europe, et comprend aussi les Hongrois.
Il est très-amusant d’observer la même différence entre la vie simple et patriarcale des habitants primitifs et les moeurs des colons russes; car, malgré les moyens chétifs qu'offre ce canton, chacun emploie là tous ses efforts pour se procurer les plaisirs de l'Europe.
Pendant un bal brillant donné à Bogoslovsk, on pouvait entièrement oublier qu'on se trouvait dans un lieu si écarté, car les danses rappelaient complètement la métropole, et il en était de même de la musique, à laquelle contribuait le talent de mineurs bannis.
Les dames russes ne se contentent pas de pourvoir aux besoins indispensables de la table; elles savent aussi vaincre les obstacles que leur oppose une nature marâtre : elles excellent à extraire, des petits fruits sauvages, des liqueurs spiritueuses nommées naliki, que j'ai trouvées parfaites ; c'est surtout l’extrait de la framboise arctique que l'on ne saurait assez priser : le parfum aromatique de cette baie surpasse infiniment celui de la fraise des pays tempérés, et ne peut se comparer qu'à celui de l’ananas.
En retournant, le 16 septembre, à Verkhotourié, je trouvai l'aspect du paysage bien changé; les cimes des bouleaux étaient déjà jaunies, et des nuages de feuilles gelées étaient précipités à terre par le vent du matin. En Europe, sous le 60e degré de latitude boréale, et sous une température moyenne infiniment plus élevée, on croirait difficilement que ce phénomène n'arrive à Bogoslovsk que vingt jours plus tard qu'à Berlin.
Gomme la température du matin était très- fraîche, les paysans de Latinsk avaient poussé la chaleur de leurs chambres jusqu'à vingt degrés. Cependant à Bessonova on venait de commencer à couper l'orge.
Nous passâmes quelques instants chez les personnes qui nous avaient précédemment si bien accueillis à Verkhotourié. La nuit, le froid fut très-vif pendant que nous parcourions la plaine Le 17, à midi, on aurait pu, sur les jolis bords du lac de Nijni-Tourinsk, oublier l'approche rapide de l'âpre automne ; mais là aussi, et plus au sud jusqu'à Koucheva, le feuillage des bouleaux était d'un jaune foncé; vers le soir, le ciel se couvrit, mais sans que le temps se radoucît, et à Koucheva le thermomètre, pendant la nuit; descendit à un degré au-dessous de zéro.
Comme on est bienveillant envers les étrangers dans ces lieux si peu peuplés, plusieurs d'entre nous passèrent la plus grande partie de la nuit à une fête où assistaient des gens venus de Perm, éloigné de 250 verstes au-delà des montagnes. Ici la gaieté naturelle aux Russes n'est pas gênée par les prétentions d'une étiquette ridicule ; on se divertit beaucoup ; les danses furent annoncées par des chants nationaux.
Nous allâmes visiter les usines de Tchernoi sotchinsk, où l’on fabrique de l'acier très-renommé; elles sont à peu de distance de Taghilsk; un peu plus loin, dans une vallée, nous vîmes une exploitation de platine. Le 22, nous étions de retour à Ekaterinbourg.

Une excursion aux mines d'or de Beresov, à 15 verstes au N. E. d'Ekaterinbourg, nous fit traverser le village de Chartache, situé à peu près à moitié chemin. On dit qu'autrefois les habitants de ce lieu étaient des voleurs très- adroits : les riches marchands étaient surtout leurs victimes. Pour mettre un terme à ces méfaits, le gouvernement a rendu toute la communauté responsable du délit d'un de ses membres. L'expédient a parfaitement réussi : on n'entend plus parler de larrons; les terres sont bien cultivées ; on voit des jardins.


C'est à Pouicheminsk, à 6 verstes à l'E. N. E. de Beresov, qu'est établi le lavage du minerai recueilli dans ce dernier endroit; quelquefois on emploie à Beresov le procédé de l'amalgamation pour purifier l'or ; mais on a reconnu que le lavage n'était pas moins efficace pour obtenir le même résultat.
Il a été nécessaire de faire ici des arrangements particuliers pour pouvoir continuer le lavage pendant l'hiver. On calfate avec soin les fenêtres du bâtiment en bois qui est chauffé par des cheminées et bien éclairé; un tuyau horizontal en pierre, traversé au milieu par un autre qui lui est perpendiculaire et aboutissant à deux fours, fait le tour de la salle intérieure, et sert à dégeler et à échauffer le minerai gelé qu'on y étend. L’ouverture des portes, quand en hiver le froid est très-âpre, ne tarde pas à abaisser la température de la salle jusqu'à zéro ; ce n’est que par une porte très-étroite à coulisse, pratiquée dans le toit formé de planches très-solides, qu’on peut faire passer les masses qui doivent être travaillées.
Année commune, on obtient à Beresov 23 pouds d’or, qui affinés à Ekaterinbourg rendent 20 pouds d'or pur, 2 pouds d’argent et 1 poud de cuivre. La valeur de ce produit est estimée à 1,200,000 roubles ; déduction faite des frais, il reste 854,400 roubles (Le poud (en russe : пуд) est une ancienne unité de masse utilisée en Russie valant 16,38 kg. Il a été aboli en URSS en 1924, en même temps que d'autres unités de poids du système de mesure de la Russie impériale,).


Gravure de Samanovo - reproduction © Norbert Pousseur
Samanovo

Les mines dont j'ai parlé précédemment comme exploitées depuis 1823 sont bien plus riches, puisque seulement en 1827 elles ont fourni 262 pouds d'or, et 50 pouds de platine. La valeur totale, après avoir déduit les frais, a été de 1,500,000 roubles.
En revenant le soir à Ekaterinbourg, nous vîmes dans les prairies voisines de Chartache des oies sauvages qui se réunissaient pour leur émigration périodique ; d'autres troupes plus nombreuses s'étaient déjà envolées et se dirigeaient au S. E. Chez les races humaines aussi, tout annonçait l'approche de l’hiver, car à Beresov et dans les villages voisins les jeunes filles de la classe inférieure tenaient déjà leurs posédienki, ou assemblées du soir. Aussitôt que l'obscurité interrompt le travail en plein air, les hommes restent en repos dans les maisons bien chauffées. Ils vont s'étendre sur la large surface supérieure du tuyau du poêle, et ne la quittent qu’à regret pendant la soirée, car souvent vers minuit il faut qu’ils aillent préparer les animaux de trait. Afin d'épargner la lumière, toutes les filles du lieu se réunissent alors dans la maison d'un riche voisin, soit pour travailler, soit pour se divertir.
J'ai parlé précédemment de l'usine où l'on polit des pierres; il sort de cet atelier des améthystes, des topazes, des émeraudes, des tourmalines rouges d’une beauté rare, des agates, des jaspes, du porphyre ; tout cela se trouve dans différentes parties de la chaîne de l'Oural.
On rencontre fréquemment dans les rues d'Ekaterinbourg des bandes de bannis; on dit que tous les ans il en arrive 5,000, ce qui fait à peu près 96 individus par semaine. Nous vîmes les femmes transportées dans des voilures; les hommes suivaient deux à deux ; durant leur séjour dans la ville, ils avaient fréquemment les fers aux pieds. Quoique les habitants soient accoutumés à ce spectacle, néanmoins ils témoignent toujours à ces malheureux une compassion qui va jusqu’à les appeler quand ils passent, afin de leur faire des aumônes. Ces troupes de condamnés sont conduites par des détachements de cosaques de l’Oural et des compagnies entières de Bachkirs.

CHAPITRE IV.
Sibérie. —Tumène. —Tobolsk. — L’Irtiche. — Préparatifs contre l’hiver. — Résultats du passage de l'Irtiche.
— Petit marché aux habits. La Promouisl. — Chasse et gibier. — La ville haute.

Le 1er octobre, nous partîmes d'Ekaterinbourg, en nous dirigeant au S. Le pays est uni mais bien cultivé dans le voisinage des villages; dans les endroits où le terrain est humide, on voit des bocages de bouleaux ; les habitants les soignent remarquablement bien. A Tumène,la récolte était complètement finie, on n'apercevait plus une seule feuille aux branches des bouleaux. Le 3 octobre, le ciel était très-pur pendant la nuit et la matinée ; vers midi des vapeurs produites par le dégel se balancèrent dans l'atmosphère ; au couché du soleil il tomba de la pluie, et à huit heures les étoiles furent visibles de toutes parts. Ayant passé la Puichema pour la seconde fois, nous étions entrés dans le gouvernement de Tobolsk. Tumène est traversée par la Tumenska, petite rivière qui se jette ici dans la Toura, dont les bords sont très-escarpés. Un pont de bateaux conduit à la rive gauche de la Toura ; c’était un samedi ; la place du marché offrait un spectacle très-animé. Les deux tiers des vendeurs et des acheteurs étaient des Tatares habitants des villages voisins. On voyait exposés en vente des charrettes toutes neuves, des sceaux, des baquets, des cuves, des gamelles, des pelles et autres objets en bois, des nattes, des cordes en écorce de tilleul; on ne rencontre pas cet arbre au-delà du méridien de Tumène, au-dessus des 50° de latitude. Les Tatares apportent aussi une quantité de pelleteries. Le marché au poisson était également bien garni : le nelma, espèce de saumon, y abondait; les Russes trouvent sa chair crue, et coupée en tranches très-minces, plus savoureuse que lorsqu'elle est cuite. L'expérience nous a appris plus tard que, dans un hiver rigoureux, la chair crue des animaux à sang chaud perd tout ce qu'elle a de repoussant.

Tout à Tumène annonce que la population est riche ; aujourd'hui encore celte ville est appelée par les Tatares Tchinghistora (ville de Tchinghis). Des princes, vassaux de ce conquérant y résidaient ; elle fut prise par les Russes en 1586 et ils y fondèrent leur première ville sur le territoire asiatique.
Au village d’Ioianova où nous passâmes la nuit, on nous reçut dans la maison d’un paysan où l'on s'était réuni le dimanche soir, pour se divertir. Les jeunes filles qui chantaient étaient assises par rangs serrés, sur des bancs de bois fixés au mur; les vieillards étaient couchés sur le tuyau du poêle. A peine nous fûmes entrés qu’à notre surprise extrême, nous reconnûmes que nous excitions un scandale abominable. Les vieillards s'écrièrent qu'il fallait choisir une autre maison pour l'assemblée, puisque celle où on se trouvait était souillée. Nous avions involontairement causé tout ce train en fumant du tabac. Des explications convenables apaisèrent les esprits, et en régalant ces bonnes gens d’eau- de-vie, nous fîmes bientôt renaître la gaîté.
Nous voyageâmes de là dans la vallée du Tobol, grossi des eaux de la Toura. Les villages que nous rencontrions étaient habités par des Tatares, qui fournissaient aussi des chevaux de poste. En ce moment la route était excellente; en été la boue la rend très-mauvaise, par suite des pluies fréquentes. A mesure qu'on avance, on aperçoit une chaîne considérable de coteaux borner l'horizon du N. au N. E., et au- dessus une longue suite d'édifices de couleur blanche, dominés par les clochers d'églises et de couvents. C'est Tobolsk qui s'élève en demi-cercle au-dessus d'une plaine immense ; l'Irtiche qui jusqu'alors a coulé à l'ouest, reçoit le Tobol, et tourne brusquement au nord. En le traversant, nous aperçûmes aux branches des saules des traces d’une crue haute de dix pieds ; quoique les eaux des rivières de ces cantons atteignent leur plus grande hauteur vers le milieu de juin, il était évident par l’aspect des arbres que leur écorce avait été entamée par le charriage des glaçons, en hiver. Les eaux de l'Irtiche étaient colorées en jaune foncé par la couleur de la terre fine qu'il entraîne. Quoique le temps fût sombre et désagréable, l'Irtiche nous parut la plus belle des rivières que nous eussions vues jusqu’alors. Des mâts de navire indiquaient le prolongement de son cours.
On débarque sur la plage où est bâtie la ville basse ; un ravin du Tchouvatchinski Moulaïs (cap des Tchouvaches ) conduit à la ville haute (Pl.I —1).
A l'instant où nous entrions dans la ville, nous fûmes assaillis par un ouragan de neige, ; elle était abondante : c'était la première fois qu'il en tombait ici dans la saison actuelle. Tous les voituriers se réjouissaient des beaux flocons qu'ils nommaient en plaisantant des mouches volantes,
A Tobolsk, on ne sait ce que c’est qu'un hôtel garni ; les étrangers jouissent de l’hospitalité chez d’anciens amis, ou bien, par l'intermédiaire du chef de la police, cherchent un logement. Les gens peu aisés s'attendent à un présent en échange de l'occupation de leur appartement, mais ils rougiraient de le demander.
Nous fûmes reçus dans l'étage supérieur d'une maison solide en bois de la ville basse. Les fenêtres seules s'ouvrent sur la rue. Une cour, entourée d'une haie, borne par derrière l'habitation ; c'est de ce côté qu’on arrive à sa partie supérieure, par un escalier en bois. Un terrain, au-delà de la cour, était partagé en compartiments, ce qui le faisait reconnaître pour un jardin ; du reste, on n'y voyait pas un arbre, et il n'y existait plus aucune plante annuelle.
L'Irtiche est partagé en plusieurs bras devant Tobolsk ; l'embouchure du plus considérable, qui passe au pied du coteau, est assez profonde pour servir de port aux navires. Vers le milieu de la ville basse, un pont en bois, qui conduit au ravin, montant doucement le long du Tchouvatchinski Moulaïs, traverse ce bras de l’Irtiche; ses eaux vont plus à l'E. se perdre dans des prairies, et ce n'est qu'au temps de la crue qu'il a une seconde issue au-dessus du lieu du débarquement.
Le bazar, avec ses vastes bâtiments, entouré d'une grande place où se trouvent l'hôtel-de-ville et les maisons de divers fonctionnaires publics, est sur la rive gauche du port, entre le bras qui le forme et le corps principal de la rivière : ces édifices sont en pierre. Plus loin, vers le nord, entre la rive droite et le coteau, on voit des maisons en bois occupées par des tanneries et d'autres fabriques qui ont besoin du voisinage de l'eau. Au sud, en remontant le cours de l'Irtiche, s'élèvent les principaux édifices publics, entre lesquels des maisons en bois sont habitées par des marins, des pêcheurs, des poissonniers, qui se sont emparés des positions les plus avantageuses le long de la rivière, tandis qu’au milieu de la ville on se doute à peine du voisinage de l’eau. L'étendue de l’hôtel des Postes, sur le bord de l’Irtiche, est proportionnée à l'immensité du cercle d'activité de cette administration. Au-delà des maisons en bois, on distingue les murs d'un couvent devenu la proie des flammes ; on a tiré parti de ce qui restait pour en faire un hôpital et un hospice. Plus loin, la façade simple et majestueuse de l'hôtel du gouverneur - général de la Sibérie occidentale rappelle les bâtiments modernes de la Russie européenne. Une longue suite de canons en fer, très-bien entretenus, et dirigés du côté de la terre, vers un vaste emplacement au S., n'est plus depuis long-temps qu'un objet de parade. Néanmoins un corps d'artillerie, réparti sur les frontières, a son siège principal à Tobolsk, comme centre de la Sibérie occidentale; et il paraît suffisant tant que les limites, au S., ne seront pas portées plus loin.
Des rues larges et bien alignées, se dirigeant vers l'E., coupent à angles droits celles qui sont parallèles à l'Irtiche; des églises et des chapelles en pierres sont généralement bâties aux carrefours, qui sont animés par des marchés. Il n'y a, dans cette partie de la ville, que des maisons en bois. On est frappé de la différence qu'offrent à l'extérieur le bâtiment principal, très-commode et habité par le propriétaire, et les cabanes en planches qui entourent la cour. On ne peut soupçonner le motif de leur existence ; ce n'est que lorsque l'on confiait l'état social de cette ville qu'on apprécie ce motif. L'habitant de Tobolsk ne possédé pas de serfs ; mais comme dans la saison de la disette beaucoup d’individus ne peuvent, soit par manque de force, soit par pauvreté, suffire à leur subsistance, ils viennent se réfugier chez l'homme qui est en état d'y pourvoir, et dévouent à son service leur temps et leurs bras. Ce sont principalement des bannis russes, ne tenant à personne, ou des Kirghiz forcés de s'expatrier. Ces gens s'établissent auprès d'une famille de Tobolsk pour la servir ; ensuite ils se marient, et souvent restent volontairement auprès du maître qu'ils se sont choisi.

Dans ce moment, toute le population de Tobolsk déployait son activité en faisant des préparatifs contre l'hiver qui s'approchait, et songeait avec délices au repos, dont elle jouirait pendant sa durée. Chacun prenait les précautions les plus sages pour se garantir de sa rigueur, et, au milieu des approvisionnements de tout genre dont il était entouré, semblait désirer ardemment que la neige marquât d'une manière bien déterminée les bornes de sa propriété, l'isolât du monde extérieur, et que la solidité des remparts qu’il opposait au froid lui assurât le plaisir de jouir complètement du contraste entre la chaleur des appartements et la température glaciale de l'atmosphère.
La traversée de l'Irtiche est décisive pour les nombreux bannis qui la font : elle est considérée comme le symbole de la mort politique. Pour d'autres, elle n'a pas moins d'importance, mais dans un sens contraire ; car, d'après la loi, quiconque sert l'Etat dans la Sibérie propre, obtient en passant l'lrtiche une augmentation de rang. Cette prérogative attire annuellement, des capitales des provinces européennes, un grand nombre d'employés à Tobolsk et plus avant en Sibérie. Pour jouir de cet avantage, même après le retour définitif, le règlement n'exige qu'un séjour de trois ans dans les postes isolés, et comme la constitution physique et les habitudes de ces personnages ne leur permettent pas de savourer les délices propres à la vie de Sibérie, rarement ils outrepassent ce terme. Du reste, leurs fondions ne sont ni pénibles ni nombreuses.
Une partie de la population de Tobolsk est d'origine allemande et comprend un bon nombre d'employés du gouvernement. Ceux-ci, bien différents des Russes, ne quittent que rarement et avec répugnance leurs nouveaux foyers pour retourner en Europe.
Beaucoup d’habitants des environs se réunissaient sur la grande place voisine de notre logis : c'étaient des paysans russes, et bien moins souvent des Tatares, qui approvisionnaient la ville des productions de la terre. Les charrettes chargées de bois et de foin étaient les plus communes dans cette saison. Les végétaux à l'usage de l'homme sont rares; et les provisions de choux fermentés deviennent déjà indispensables. Il paraît que l’on n'a pas encore ici beaucoup l'habitude de saler des végétaux pour l’hiver; ce n'est guère qu'aux grands repas, et sur la table des gens riches, qu’on en voit. Chacun a fait d’avance sa provision de viande, ou bien l'achète des bouchers et la conserve dans des glacières.
Autour des bâtiments du marché, de petits marchands étalent en plein air toutes sortes d'objets. surtout des vêtements faits en étoffes à bon marché par leurs femmes. Les paysans achètent volontiers des cols et des pièces de poitrine en pelleteries. Les peaux de lièvres blancs sont plus recherchées que celles des lièvres bruns, dont les poils sont bien plus sujets à tomber. En général, les dames préfèrent les peaux des lièvres et des renards d'un blanc de neige pour border et doubler le collet et les manches de leur spencer en étoffe de soie de la Chine d'un bleu clair.
Les hommes aussi, surtout les cosaques et d'autres soldats, se livrent au même commerce en détail sur la même place; ils vendent tantôt des substances brutes, tantôt d'autres qui ont déjà subi une préparation, et qu’ils ont obtenues par échange dans leurs voyages chez les indigènes. On trouve à meilleur marché qu’au bazar chez ces trafiquants temporaires les nombreuses variétés de peaux de rennes, et les diverses sortes de vêtements qui s’en font, du duvet de cygne, des poitrails noirs et lustrés de grèbes et d'autres oiseaux aquatiques, dont les riches citadins se servent comme d’une couverture imperméable à Peau et très-jolie de leurs bonnets de fourrure.
Les Russes libres de Tobolsk et des autres cantons de l’Asie septentrionale situés plus à l'E. se livrent à un genre d’industrie; il est désigné sous le nom de promouisl, et comprend tout ce qui n'entre pas dans la catégorie de l'agriculture; ainsi, en Sibérie, on entend par promouisl toute -espèce de course, n'importe qu’elle ait pour objet la chasse et la pèche, la recherche des minéraux précieux enfouis dans la terre ou le trafic profitable avec les indigènes ; mais il faut être robuste, vigoureux et persévérant pour exercer cette profession.
Les habitants de Tobolsk aiment passionnément la chasse ; elle est tellement productive en ce moment autour de la ville, que, sur toutes les tables, on voit sans cesse des perdrix et des gelinottes. Quand l’hiver devient plus rigoureux, les lagopèdes sont très-communs ici. Du reste, on en apporte du pays des Ostiaks durant toute l’année, ainsi que des petits tétras et des grands coqs de bruyères.
A Tobolsk, on ne mange la chair de cygne que salée et on n'en fait pas grand cas. On la reçoit dans cet état des Russes vivant sur les bords de l'Irtiche et de l'Ob. A l'automne, ils étendent perpendiculairement de grands filets entre les clairières des forêts du rivage ; puis, quand il fait du brouillard, ils s'embarquent et poussent devant eux les volées de cygnes et d’autres oiseaux aquatiques qui vont donner dans ces embûches. Creusant des trous le long du rivage, ils y enfouissent d'immenses approvisionnements de viande, ce qui leur fournit des ressources pour les temps de disette, parce qu'ils n'y regardent pas de très-près quand elle n'est qu'un peu gâtée. Il n’y a que les moins actifs qui salent cette chair savoureuse et qui en expédient aux villes éloignées. Les œufs de plusieurs espèces de canards sauvages sont de même à très-bon marché à Tobolsk, mais il n'y en a pas une assez grande quantité pour remplacer ceux des poules domestiques ; on fait souvent passer l'hiver à celles-ci dans les chambres bien chauffées que l’on habite.
Indépendamment du nalivki, dont j'ai parlé précédemment, on boit très-souvent ici du véritable vin d'Europe. Les plus spiritueux, que, par conséquent, on préserve le plus aisément de la gelée, y étant apportés sur des traîneaux, subissent une augmentation de prix bien moindre que d'autres boissons sujettes à geler.

Les productions de l'Asie méridionale que le commerce procure sont devenues, par l'habitude, d’un usage aussi commun que celles du pays. Le thé, principalement, est devenu un breuvage aussi indispensable pour les Russes que le sont les bains de vapeur. Une sorte d'instinct a peut être fait reconnaître que l'emploi de ces deux choses, pour exciter la transpiration, est très salutaire sous le climat de la Sibérie ; mais on ne va qu'une fois par semaine au bain, et on boit du thé aussi régulièrement en été qu'en hiver. L'ustensile en cuivre nécessaire pour faire chauffer l’eau se retrouve dans les ménages les plus modestes. Le soir, et à l'occasion de quelque fête, on sert, conformément à la mode chinoise, en même temps que le thé, des fruits confits et d'autres friandises.
Nous avons, avec nos baromètres, déterminé l’élévation de la ville haute à 203 pieds au-dessus de notre logis ou à 225 pieds au-dessus de l'Irtiche. On arrive de la ville basse, par un chemin praticable pour les voitures, entre deux remparts en terre profondément creusés qui aboutissent en haut à une porte en pierre à double entrée. On dit que cet ouvrage a été exécuté par des Suédois faits prisonniers de guerre à la bataille de Poltava.
Des sentiers pratiqués de côté sur le flanc du coteau conduisent à des caveaux voûtés qui sont maintenant fermés avec des grilles, et que les marchands emploient comme magasins. Probablement beaucoup de ces cavités ont servi autrefois de cellules à des moines. Au haut du coteau s'élèvent les anciens édifices en pierre qui, de loin, ont un aspect très-imposant. Ce sont la cathédrale avec ses cinq coupoles et un clocher très-haut, l'archevêché et plusieurs petites églises de couvents. On voit aussi l'ancienne citadelle presque entièrement ruinée, et le fort où les malfaiteurs sont détenus à leur arrivée. Des rues bordées de jolies maisons en bois finissent à un mur en terre entouré d'un fossé. Au-delà s’étend un désert où l'on n'apercevait plus, en automne, que des débris de végétaux. Dans la cour de l'archevêché, on a creusé un puits qui descend jusqu’au niveau de l'Irtiche. Du reste, l’eau est rare dans la ville haute, qui, en revanche, n'a pas à redouter les inondations auxquelles est exposée la ville basse.
Au-dessous de la ville, le pied du rocher fortement escarpé est battu par les flots puissants de l’Irtiche, qui sont d'un bleu foncé, et se distinguent ainsi de ceux du Tobol qui ont une teinte noirâtre et la conservent même, le long de la rive gauche, après que les deux rivières ont réuni leurs eaux. À la faveur d'un vent fort, les barques de pêcheurs remontent l’Irtiche à la voile.
Jusqu'au 19 octobre, la température moyenne, à midi, avait été de 9 à 10° au-dessus de zéro, résultat manifeste de la pureté de l'atmosphère qui règne seulement pendant le jour, et qui suit les vents du S. amenant la pluie ; le 19 octobre au soir, des bandes de nuages se formèrent soudainement, la lune fut entourée d'un halo; tout annonça un changement dans les hautes régions de l'air. Dans la nuit, les toits se couvrirent d'un givre épais ; le lendemain, le vent de N. E. souffla ; il était accompagné de brouillards ; à midi, le thermomètre ne monta qu'à 3°.
Le 30 octobre, les rues de Tobolsk présentèrent un aspect plus gai et plus animé qu’auparavant ; la neige était tombée assez abondamment pour qu'on fît usage de traîneaux ; les communications avec les environs étaient devenues plus faciles ; mais ce n'était pas assez pour que nous pussions entreprendre notre voyagé à l'embouchure de l'Ob ; il fallait aussi que les rivières fussent assez gelées pour supporter le poids du traîneau. Dans la première semaine de novembre, l'Irtiche charria des glaçons, qui, le 10, passaient encore avec une grande vitesse ; le lendemain, ils devinrent immobiles. Une température de 15° au-dessous de zéro ne tarda pas à geler l'eau qui coulait lentement entre les glaçons. Dès le 12 novembre à midi, des paysans arrivèrent avec leurs traîneaux chargés à T9- bolsk, en traversant l'Irtiche.
Nous hâtâmes les préparatifs de notre départ. Nous avions apporté de Saint-Pétersbourg des lettres-patentes du gouvernement suprême adressées à toutes les autorités pour qu'on nous accordât secours et protection. Le gouverneur de Tobolsk les échangea contre d'autres de la même teneur, mais écrites en son nom ; nous allions dans des lieux si éloignés de la grande route de la Sibérie, que l'on n'y est pas accoutumé à sentir l'influence directe de la capitale de l’empire ; tandis que les Russes qui se trouvent jusque sur les bords de la mer glaciale se souviennent toujours de Tobolsk.
Nous ajoutâmes à un excellent domestique estonien que nous avions déjà, un cosaque sachant la langue ostiake. Il commença par nous pourvoir de vêtements à l'ostiake, qui sont parfaits pour préserver du froid, et si bien façonnés qu'ils peuvent servir pendant la moitié de la vie d'un homme. Il est nécessaire d'avoir avec soi un vaisseau en cuivre pour faire chauffer de l'eau. Nos provisions consistaient en pains de seigle, jambon, caviar noir, saumon salé, vin de Madère, eau-de-vie, porter et thé. Nous prîmes deux traîneaux faits dans le pays.

 

CHAPITRE V
Sibérie. — Savodinsk. — Repolovo. — Samarovo. — L’Ob.— Iourtes des Ostiaks.— Animaux sauvages.
— Kevachinsk. — Eau qui ne gèle pas.


Le 22 novembre, après midi, nous montâmes à la ville haute, et longeant la rive droite de l'Irtiche, nous glissâmes avec rapidité, malgré les inégalités du terrain, sur la neige durcie. A peu de distance de la ville, nous entrâmes dans des forêts épaisses ; après avoir parcouru 80 verstes nous descendîmes dans la plaine, traversâmes la rivière, et suivîmes la rive gauche; ensuite on chemina sur la surface. La route est marquée par des branches de pin ou de sapin placées à des intervalles égaux l'une de l'autre. Le temps était très - clair, le thermomètre marquait 16° au-dessous de zéro.
Nous passions alternativement d'une rive à l’autre de l'Irtiche, ou bien nous glissions sur la surface. Dans quelques endroits, la route était tellement encombrée par la neige, que les chevaux de l’avant-train y enfonçaient jusqu'au poitrail et ne pouvaient avancer que lentement. Nous fûmes obligés, plusieurs fois, pendant la nuit, de faire halte quand nous rencontrions de longues files de traîneaux de marchands de poissons de l’Ob ; les conducteurs allaient à pied derrière la voiture, qui est une, sorte de grande caisse carrée, faite de perches recourbées ; ils guidaient leurs chevaux avec la voix.
Le 24, nous vîmes les premières cabanes des Ostiaks; à Savodinsk, elles sont imitées de celles des Russes, et faites en poutres de pin ; un escalier de six à huit marches en bois conduit à la porte ; l’intérieur est divisé en deux parties. Des filets, faits de filasse d'ortie, que l’on y voit suspendus, annoncent la profession des habitants. Ceux-ci ont un costume qui, de même que dans tous les lieux situés sur les frontières, est moitié national, moitié emprunté aux voisins. Tous les hommes comprennent le russe, mais ils le parlent très-imparfaitement et le prononcent très mal.
A Repolovo, les mœurs ostiakes avaient le dessus ; les maisons sont plus petites et plus basses, le seuil de la porte est au niveau du sol ; les fenêtres ne sont fermées que par des membranes de vessies natatoires de la lotte ; ce poisson est si commun, qu’on fait surtout en été des vêtements avec cette membrane ; mais sa chair, si prisée en Europe, est dédaignée ici. Les membranes employées en guise de carreaux de vitre sont frottées avec la graisse du poisson, pour augmenter leur transparence ; niais il s’y forme des inégalités qui font diverger les rayons de lumière.
Nous fûmes surpris de trouver vides les maisons de Repolovo. On nous dit que la plupart des Ostiaks étaient partis pour la pêche, et que les femmes s'étaient réunies dans un cabaret. Nous y allâmes : il était sombre et avait à peine dix pas de longueur; un Russe d'Europe, probablement un ex-condamné, était assis au comptoir ; il vendait, à une douzaine de femmes, de l'eau-de-vie qui déjà produisait son effet sur elles. Elles parlaient avec beaucoup de vivacité ; leur voix était douce; elles embrassèrent d’un air très-affectueux un Russe, habitant du village, et qui était entré avec nous. Elles n'étaient encore vêtues que de l'espèce de chemise qu’elles portent en été, et qui est de toile d'ortie. Cet habillement est orné au cou et à la poitrine d'une broderie en fil noir.
Elles avaient dépensé le peu qu’elles avaient pour se procurer leur breuvage de prédilection ; mais l’envie de boire avait pris une nouvelle force. Ma promesse de payer un nouvel écot fut reçue avec reconnaissance, et elles s'efforcèrent de se montrer dignes de ma générosité en faisant preuve de christianisme; à chaque nouveau verre, elles s'avancaient vers nous, et, avant de boire, faisaient, d’une manière très-comique, le signe de la croix.
Ici on ne comprenait pas un seul mot de russe ; afin de ne pas rester muet au milieu de ces femmes, je répétai les premiers vers d'une chanson ostiake que j'avais récemment apprise, Ils furent reçus avec une joie extrême, rédits de bouche en bouche, et la chanson fut achevée en chœur.

Le vieux Russe qui nous servait de guide nous dit que les Ostiaks de Repolovo commençaient chaque nouvelle période de pêche par une libation comme celles d'aujourd'hui et par un sacrifice. Avant de partir, ils égorgent un animal domestique ; ici ils sont obligés de l'acheter, si c’est un renne ; quelquefois ils le remplacent par un cheval ou une vache, et se frottent le visage avec le sang de la victime ; le sacrifice ne s'accomplit pas sur un autel spécial et consacré. Malgré cet attachement aux usages de leur ancienne religion, les Ostiaks vont une fois l'an à l'église à la fête de Noël. Peut-être ici ne sont-ils pas très-édifiés, puisque le vieux Russe se plaignait amèrement des prêtres du voisinage, qui, souvent, étaient tellement ivres les jours de fête, que la communauté, se rassemblait inutilement pour assister à l'office divin.
Dans le pays compris entre Repolovo et Samarovo, éloignées l'une de l'autre de 80 verstes, les rennes et les élans ne se montrent qu'au printemps ; ils viennent du Nord ; sans doute, ils sont alors attirés par le feuillage nouveau des bouleaux et des autres arbres de même nature que l'on voit le long de l'Irtiche et dans les gorges profondes de sa rive droite.
Le 27, nous étions à Samarovo ; c'est le lieu le mieux situé que nous eussions rencontré depuis Tobolsk ; il est sur la rive droite de l’Irtiche, près de son confluent avec l'Ob. Les maisons sont éparses d’une manière très-pittoresque sur un terrain bas et ondulé, entouré au N. et au N. E. de grands coteaux, et borné à l'O. par la rivière. Au milieu de ce village, des degrés en bois conduisent au-dessus d'un ravin rempli de neige en ce moment, et en été arrosé par la Samarovka, ruisseau qui prend sa source dans des collines situées fort loin à l'E. (Pl. I — 2).
Une grande maison en bois, au milieu du village, est le magasin où l'on conserve les approvisionnements de farine et de sel dont on délivre des rations aux employés et aux cosaques du cercle de Beresov, qui se prolonge au S. jusqu'à Samarovo.
Sur la pente occidentale du coteau du N., on voit une église en bois ; le terrain argileux et escarpé sur lequel elle est placée s'éboule souvent vers la ravine, et l’édifice ne doit pas tarder à s’écrouler. Des briques étaient entassées dans la plaine pour bâtir une nouvelle église.
La surface boisée du coteau est aussi élevée ici qu'à Tobolsk, et on remarque que, plus au N., le plateau est interrompu par une large vallée. La pente des coteaux, dirigée au N., se prolonge des bords de l'Irtiche très-loin dans l'E.; ensuite, en allant au N., on rencontre la vallée de l'Ob, qui a 10 verstes d’une rive à l'autre; ce n'est qu'au confluent avec ce fleuve qu’une chaîne de coteaux s'élève parallèlement à celle de Samarovo.
Pour la première fois depuis notre départ de l'Oural, je vis des blocs de pierre au pied du coteau tourné vers l'Irtiche; c’était de l'amphibole ; ils n'avaient pas plus de deux à trois pieds cubes ; on ne les aperçoit que jusqu’à la hauteur qu’atteignent encore les eaux de la rivière quand elles sont gonflées. Il est vraisemblable qu’ils proviennent plutôt de l’Oural que de l’Altaï ; le genre de la roche l’indique. Comme on ne trouve pas de semblables blocs à Tobolsk, qui est plus au S., il en résulte que les contreforts de l’Oural sont plus près de l’Irtiche ici qu'à Tobolsk.
La situation avantageuse de ce lieu n'avait pas été négligée par les Ostiaks. Quand les Russes, vers la fin du XVIe siècle, s'avancèrent de Tobolsk vers le N., ils trouvèrent à l'embouchure des deux vallées un village ostiak très- florissant, et gouverné par le chef Samor, qui obéissait au prince tatare. Les relations entre les Européens et les Ostiaks furent très-amicales; ces derniers restèrent les plus nombreux jusqu'en 1660. Alors ils demandèrent eux-mêmes qu'on fît venir plus d'Européens, afin de soigner les chevaux qu’il fallait entretenir pour le relais de la poste. Les descendants de ces Russes reconnaissent avec gratitude tous les avantages S de ce lieu. Les coteaux qui offrent un aspect si agréable fournissent des sources d'eau pure, préservent des vents du N., procurent d'excellents bois de charpente. La chasse aux écureuils et aux renards, celle des rennes et des élans dans la saison, la pêche enfin, sont très- productives. La navigation en été, l'usage des traîneaux en hiver, donnent des facilités extrêmes pour les communications.
Ayant traversé l'Irtiche, on arrive bientôt à Bielogorié sur l'Ob, qui est partagé en deux bras et coule déjà au N. Ce lieu est habité par des voituriers et des pêcheurs russes. A Ielisarovo je fus étrangement surpris à la vue de la maison d'un riche paysan qui nous invita, suivant l’usage, à venir nous chauffer. Elle était à deux étages, plus haute que ne le sont ordinairement celles des villes russes, et l'escalier était dans l'intérieur du bâtiment ; tout y annonçait l'ordre et la propreté ; de grands carreaux de vitre garnissaient les fenêtres ; on ne voit pas mieux chez les gens riches de Tobolsk. Le propriétaire se montrait satisfait de son sort et en remerciait la Providence. Il doit son aisance à la pêche ; le voisinage de la capitale lui offre un débouché assuré, et cependant elle est éloignée de 460 verstes en hiver, et de 560 en été ; on voit par là que les Sibériens, amis des voyages, ont des idées bien différentes de celles des Européens sur le voisinage. Les chevaux vigoureux ne manquent pas à Ielisarovo; mais on n'y a pas essayé la culture de la terre, parce qu'elle pourrait enlever des bras à l'occupation principale.

Nous voyagions jour et nuit ; le 28 au lever du soleil, nous étions à Kevachinsk, lieu composé de dix cabanes ou iourtes construites entièrement à l'ostiake ; elles ont des toits aplatis, revêtus d’une couche épaisse de terre, sont de forme carrée, élevées d’une marche au-dessus du sol, et dispersées sans ordre sur la pente orientale d'une grande île de l’Ob. Les bouleaux épais qui croissent entre ces huttes doivent en été donner un aspect riant à ce lieu. C'est le premier où nous ayons vu des chiens entretenus exprès pour être attelés comme animaux de trait. Iis avancent au devant des étrangers en troupes à une petite distance des cabanes comme mus par la curiosité et non par un sentiment d'inimitié, sans aboyer. Tous étaient également de la taille d'un grand épagneul européen, mais plus élancés et plus maigres, généralement blancs, les oreilles noires redressées et très-pointues. Ils ont la tête longue et effilée, et le museau très-gros, comme les loups; le poil court sur tout le corps, la queue très-touffue et longue ; ils la portent disposée horizontalement et relevée à l'extrémité. Leurs mouvements sont gracieux et annoncent beaucoup de souplesse.
Deux frères vivaient avec leurs nombreuses familles dans la cabane où nous nous reposâmes: La porte de ces iourtes est basse, l'intérieur est creusé dans la terre; vis-à-vis de l'entrée se trouve le foyer placé sur une élévation en argile ; une chaudière en fer y est enfoncée ; le feu nécessaire pour son usage est placé plus bas que celui auquel on se chauffe. Ce foyer, large d'à peu près quatre pieds, atteint presque à la paroi en bois de la cabane qui est préservée de l’action de la flamme par une couche d'argile épaisse d'un pied; un tuyau pour la fumée, fait en clayonnage, s'élève avec le côté de la chaudière perpendiculairement jusqu’au toit ; il a près d’un pied et demi de diamètre, et s'élargit jusqu'à trois pieds immédiatement au-dessus du feu. Le long des autres parois de la chambre est disposé un emplacement un peu élevé au-dessus du sol, et large de six pieds ; c'est là-dessus que l'on dort la nuit et qu'on travaille le jour. Les oisifs s’asseyent sur des escabeaux hauts d'un pied, vis-à-vis du foyer; c'est aussi là qu'on fait placer les voyageurs à demi-gelés.
Les femmes et les enfants étaient assis sur l'exhaussement qui fait le tour de la iourte ; des parois latérales qui montaient jusqu'au toit partageaient celle-ci en plusieurs chambres ; elles sont ouvertes vers le centre et reçoivent la chaleur du foyer.
Divers ustensiles et des vêtements indiquaient que les habitants étaient chasseurs aussi bien que pêcheurs ; en effet le canton très-boisé sert de retraite à beaucoup de quadrupèdes bien fourrés. Ainsi ces Ostiaks n'ont pas grand'peine à prendre les deux zibelines que chaque famille est tenue de remettre au gouvernement russe comme iasak ou tribut annuel. Notre hôte nous montra une de ces peaux qu’il avait obtenue cet hiver de sa chasse ; elle était renfermée dans une boîte de bois et il la tenait cachée comme un trésor précieux dans un coin de la iourte. Une teinte claire presque jaunâtre diminuait la valeur de cette peau ; on nous dit que le séjour de l’animal dans une forêt touffue en était la cause. En général on était inquiet de la chasse de cette année, parce qu'un incendie dans la forêt avait éloigné les zibelines de Kevachinsk. Des événements de ce genre ne sont pas rares ici sur les rives de l’Ob, souvent on a vu, dans un été, un incendie réduire en cendres un étendue de 100 verstes couverte de superbes arbres toujours verts, l’ornement et la richesse du canton. Les Russes attribuent ces désastres uniquement à la foudre et au frottement des arbres, qui fortement agités par le vent sont poussés les uns contre les autres; mais ils peuvent être imputés plus fréquemment aux feux allumés par les chasseurs ; la main de l'homme qui a produit le mal n’est pas assez puissante pour arrêter sa prompte propagation ; on ne peut attendre ce bienfait que d'un torrent de pluie. La perte qu'éprouve le canton est irréparable; les arbres majestueux, devenus la proie des flammes, ne sont remplacés que par des bouleaux et des trembles, étouffés autrefois par leurs voisins plus forts. Quoique la marche de la destruction soit continuelle, la quantité des forêts intactes est tellement considérable dans ce coin du monde, qu'on ne peut pas craindre de les voir disparaître. Ou a bien plus à redouter les funestes effets de l’eau-de-vie sur les peuples indigènes, quoique le gouvernement ait pris de sages mesures pour prévenir un résultat si déplorable. L'avidité de ces hommes grossiers pour cette boisson qui leur est si fatale déjoue les règlements les plus sages et les plus humains.
On nous dit ici que les animaux les plus communs dans les forêts voisines sont l'écureuil et l’hermine; au printemps, les rennes; toute l'année, diverses espèces de renards, le glouton et l'élan. On confirma ce que j'avais entendu raconter en Europe, que le glouton grimpait à un arbre, s'élancait de là sur le dos de l’élan, et le déchirait par ses morsures jusqu’à ce qu’il l'eût tué. Cependant personne n'avait été témoin du fait, et on répétait : « Les vieillards nous l’ont raconté. "
Ces Ostiaks chasseurs se distinguent avantageusement des pêcheurs par de bonnes pelisses en peau de renne. Ce n'est qu’après avoir franchi la limite méridionale du pays où cet animal est devenu domestique, que l'on voit les vêtements d’hiver faits de sa peau devenir d'un usage général. Ceux qui sont en filasse d’ortie et en membranes de poissons se mettent par- dessous.

Les armes usitées pour la chasse sont des arcs longs de six pieds; la moitié est en bouleau, qui est souple, et l'autre en pin, qui est plus raide. Ces deux bois différents sont si bien polis et si uniformément revêtus d'une peinture jaunâtre, qu'on n'aperçoit pas la moindre trace du point où ils se joignent. Les flèches ont quatre pieds de long, sont d'un bois dur, garnies de deux rangs de petites plumes à leur extrémité inférieure qui s'appuie sur la corde ; leur pointe est tantôt cunéiforme, double, forte et obtuse, tantôt garnie d'un morceau de fer-blanc robuste, grossièrement poli et imitant imparfaitement un fer de lance ; il est enfoncé par le bas dans la hampe et y est attaché, mais peut en être séparé très-aisément. On ne se sert, pour les zibelines et les écureuils, que de la flèche obtuse, afin de ne pas endommager leur robe ; on dit que la peau d’aucun des quadrupèdes de cette région ne peut résister à l'atteinte de la flèche. Non- seulement il faut beaucoup d'exercice et de force pour tendre cet arc, mais il en faut aussi pour savoir préserver l'avant bras gauche du frottement de la corde quand elle fait partir la flèche.
Je fus très-étonné, quand on m'assura que tous les arcs qu’on me montra étaient faits à Kasouimskié, d’où ils étaient apportés ici en hiver. Un arc avec tout ce qui en dépend se paie en poisson sec et en marchandises russes, dont on peut évaluer la valeur à 2 roubles.
Notre hôte de Kevachinsk nous procura le plaisir d’une course en traîneau attelé de chiens. La voiture est extrêmement simple : elle a un pied et demi de haut, autant de large et trois pieds de long ; les patins qui posent sur la terre sont tenus ensemble par des traverses, et soutiennent, à leurs extrémités, deux autres pièces de bois, qui sont soutenues par plusieurs traverses sur lesquelles on étend des planches; c’est sur celles-ci que s'accroupit le voyageur, le corps penché en avant, et s’appuyant sur les coudes, les pieds placés de côté, tournés en arrière et placés sur un des patins. L'attelage est attaché à un morceau de bois arqué qui unit l’extrémité antérieure de ceux-ci.
Les chiens s’approchèrent avec répugnance de leur maître, toutefois en obéissant tout de suite à sa voix. On en saisit un, on lui fit passer les deux jambes de derrière dans une sorte de fourreau en pelleterie, qu'on fit remonter le long du dos, jusqu'à ce qu'il lui couvrît et lui serrât le corps jusqu'au ventre et aux cuisses : à la partie inférieure de ce ceinturon est cousu un œillet, dans lequel entre le bout d'une courroie, longue de deux pieds, qui va s'attacher, par l'autre bout, au traîneau; ces courroies sont disposées presque horizontalement, et les chiens tirent par l'effort de leurs cuisses supérieures. Une fois attelés, les nôtres attendirent le moment du départ avec une impatience que manifestaient leurs regards fixés sur le conducteur, et leurs aboiements répétés par tous les chiens du lieu. Au cri de pouir, pouir! ils partirent sans cesser leurs cris : ils commencèrent par galoper, puis prirent un trot continu, obéissant ponctuellement à l'indication que donnait, de derrière la voiture, l’Ostiak, par les mots de till till (à droite) et bout till (à gauche) ; au mot de tzas ils s'arrêtaient.
Les souliers de neige ou raquettes de ces Ostiaks ressemblent à ceux dont on fait usage dans la Russie européenne. Chaque pied est posé au milieu d'une planche longue de cinq à six pieds et large de six pouces, courbée légèrement vers la terre et terminée en pointe à chaque extrémité; il faut, en marchant, maintenir les deux pieds dans une direction bien parallèle, afin que les bouts des planches ne se choquent pas, ce qui occasionne des chutes.
Plusieurs des hommes de Kevachinsk avaient leurs cheveux pendants en deux tresses derrière la tête. En général les habitants de cette iourte étaient grands, élancés, et très-propres dans leurs vêtements; mais la famille de notre hôte, et presque tous les Ostiaks qui vinrent le visiter, avaient les yeux pleurants et très-enflammés.
Au village de Sosnoviche, les habitants étaient de chétifs pygmées, en comparaison de ceux de Kevachinsk. Au centre du hameau s'élevait un arbre dépouillé de ses branches et de son écorce, et semblable à un mât de navire. Des traverses fixées à sa partie supérieure étaient ornées de sculptures. A nos questions, relatives à la destination de cet objet, on répondit que c'était une décoration. Peut-être son érection est-elle due à un motif dont l'origine est méconnue, comme celle des mais en Europe; du moins les papiers qui sont attachés à sa partie inférieure, sous de petits toits en saillie, ont une signification symbolique pour les Ostiaks ; on reconnaît, dans quelques-uns, des restes d’ordonnances écrites en russe et que jamais les indigènes n'ont été en état de lire. Ce village de Sosnoviche est entouré d'une forêt de pins, de cembros et de mélèzes, où l’on voit des arbres hauts de 60 à 80 pieds, et qui n’ont des branches que près de leur faîte. Nous reprîmes des chevaux à Sosnoviche. J'observai avec plaisir une preuve remarquable de leur instinct : le lit gelé du fleuve, sur lequel nous cheminions, était fréquemment coupé de fentes transversales; quoiqu'elles fussent remplies par de la glace nouvelle, et par conséquent visibles seulement quand on les examinait avec attention, elles étaient cependant toujours annoncées à l’avance par l'allure des chevaux de l'avant ; car ils semblaient arrêtés tout-à-coup au milieu de leur course rapide, avant d'arriver aux endroits suspects, et, après quelques écarts de côté, ils ne les franchissaient qu'avec circonspection, et en essayant, avec leurs pieds de devant, la solidité de la glace. Cependant on s'apercevait aisément que ces fentes n'avaient été produites que par l’excès du froid, qui avait contracté la glace à sa surface supérieure.

Entre Atlouimsk et Koudinsk, il existe à la rive droite du fleuve un espace d'une verste et demi et large d’une cinquantaine de pas, où l'eau n'est jamais gelée. Les Ostiaks attribuent ce phénomène à une source qui jaillit dans cet endroit. J'observai, un peu plus loin, une source semblable au village d'Alechenik. Les Ostiaks nous ayant offert à boire de l'eau très-limpide, je leur demandai d’où elle venait, et ils nous conduisirent à une fontaine très-abondante dont on aurait difficilement soupçonné l'existence dans un pays si profondément coupé. Remontant le long d'une petite vallée à une cinquantaine de pas de la maison, nous vîmes un trou de cinq pieds de large que l'on avait creusé dans la glace, afin de puiser de l'eau courante. Un bois touffu de jeunes aunes marquait le cours de l'eau. Nous le suivîmes une trentaine de pas plus loin, où l'on avait pratiqué un second trou : là, tout près de la source, la couche de glace était extrêmement mince ; je la perçai en plusieurs endroits et je reconnus que l'eau coulait avec un murmure très-fort dans un canal étroit dont les parois formées par une glace très:lisse étaient aussi épaisses et aussi régulières que si elles eussent été faites par l’art. Seulement, la surface inférieure de la paroi supérieure offrait partout des saillies très-singulières, qui pendaient comme des stalactites.
La température de l’air était en ce moment à 6° au-dessous de zéro; je trouvai celle de la source à 9° au-dessus de ce point. Peut-être elle est plus grande à l'endroit où l’eau sort immédiatement de la terre, et n'a encore rien perdu de sa chaleur par le voisinage des parois de glace. Au-dessous des iourtes, vers la rive du fleuve, on n'apercevait pas la moindre trace du cours de la source ; sans doute elle se fraye un passage sous la couche épaisse de neige. Du reste, les Ostiaks nous assurèrent unanimement que, même dans les hivers les plus rigoureux, elle ne gelait jamais.
Mon conducteur fut saisi d’une frayeur extraordinaire quand il me vit marcher dans l'eau courante avec mes bottes fourrées, dont le poil était tourné en dehors ; il me dit que dans des cas semblables il ne fallait jamais négliger d’enfoncer tout de suite la botte dans la neige froide qui enlève l'eau gelée avant qu’elle pénètre jusqu'au pied. J'ai constamment remarqué cette Crainte d'avoir les pieds mouillés chez tous les Ostiaks qui d'ailleurs ne sont pas délicats. Chaque fois que les hommes entrent dans une iourte, ils s'arrêtent sur le seuil, et, avant de s'approcher du feu, ils enlèvent soit en la frappant avec un bâton, soit en la raclant avec le couteau pendu à leur ceinture, la neige qui s'est attachée à leurs bottes.

 

CHAPITRE VI.
Sibérie — Beresov. — Tentative pour cultiver les céréales. — Commerce des Ostiaks. — Russes bannis.


Le 1er novembre, à une heure après minuit, je m’éveillai dans Beresov devant une maison en bois à la russe. A cette époque de l'année il arrive très-rarement ici quelqu’un venant de Tobolsk ; ce n’est qu'en février que les marchands y passent, pour aller plus au N. chez les Samoyèdes.


Samoyèdes - reproduction © Norbert Pousseur
Samoyèdes


Beresov est situé à l'O. du bras occidental de l'Ob, sur la rive gauche et très-escarpée de la Sosva qui, 29 verstes plus bas, se réunit à ce bras, et sur la droite de la Vogoulka qui se jette dans la première à trois verstes de distance de la ville.
Au premier aspect, l'ensemble de cette ville répond à l'idée qu’on s'est faite des dernières habitations humaines vers le Nord. D’après ma détermination de la position géographique de ce lieu, le soleil devait se lever à 9 heures 39 minutes, et à midi se trouver a 4° 18' au-dessus de l’horizon ; mais 1e temps étant continuellement couvert, le jour ne différait pas du crépuscule.
Les maisons en bois sont construites avec soin en poutres très-grosses; ou y arrive généralement par des degrés élevés ; elles sont réunies par des cloisons en planches aux bâtiments des bains qui sont plus bas, et aux magasins des provisions, et forment des cours. Des espaces vides les séparent souvent les unes des autres, mais toutes sont bien alignées le long des rues qui sont les unes dirigées au N. vers la plaine baignée par la Vogoulka, les autres à l'E. vers la rive escarpée de la Sosva. Le nom de cette rivière, dérivé de sosva (pin), lui a été donné avec raison, puisque ses bords offrent une forêt magnifique de ces arbres. Le nom de la ville que nous avons vu précédemment porté par une grande usine de l’Oural vient du mot bereza (bouleau.)
Au-delà de la Sosva on aperçoit jusqu’à l'horizon une plaine continue de neige et de glace, dans laquelle, au printemps, les eaux de cette rivière vont se joindre à celles du bras occidental de l'Ob et inondent un espace large de 50 verstes. Un silence morne régnait dans les rues sombres de la ville; les colonnes de fumée qui s'élevaient des tuyaux de cheminées annonçaient seules que ce lieu était habité par des êtres vivants. Des Ostiaks venant du S. sur des traîneaux attelés de chiens, parvenus au milieu de la ville, tournèrent vers les maisons de l’O. où demeurent les cosaques (Pl. I — 4).

Mais ce serait à tort que, déçu par cet extérieur inanimé, on supposerait que l’intérieur des maisons ensevelies dans la neige est plongé dans un sommeil léthargique. Des qu’on y entre, on reconnaît qu'elles sont vivifiées par l’activité et la gaîté. Conformément à l'ancien usage russe, le soin de fêter les étrangers ne tomba pas sur une seule famille; durant les cinq jours que nous passâmes ici, nous fumes accueillis tour à tour comme hôtes dans cinq maisons différentes. Les réunions amicales et joyeuses se prolongeaient jusqu'après minuit. De plus je vis avec une grande satisfaction que les sciences n’étaient pas indifférentes aux hommes qui nous montraient tant de bienveillance. Nulle part on ne nous avait encore témoigné autant d’intérêt à l'objet de notre voyage ; de sorte qu'après avoir fait mes observations relatives à la géographie et au magnétisme, je pus aussi recueillir des renseignements précis sur le climat, les animaux et les habitants primitifs de ce canton.
Plusieurs circonstances favorables ont concouru à donner aux habitants de Beresov Les qualités qui les distinguent. La nécessité d’une lutte continuelle avec un climat rigoureux a développé chez eux, comme chez tous ceux des cantons les plus écartés en Sibérie, un esprit d'entreprise et un penchant aux spéculations hardies. Ensuite le séjour que des navigateurs russes faisaient en hiver à Beresov, lorsqu’ils étaient obligés de s'y réfugier en venant de la Mer-Glaciale, n'a pas été sans influence pour y répandre diverses connaissances ; enfin, depuis deux cents ans, le sang de plusieurs hommes du plus haut mérite s'est mêlé à celui de la population de ce lieu; car la fleur de la cour et de l'armée des tzars est enterrée sous les neiges de Beresov, et les prêtres, les marchands et les cosaques de cette ville ont hérité soit des facultés intellectuelles, de leurs aïeux les guerriers et les citadins européens, soit de celles de leurs mères les ostiakes, dont ils ont conservé l’idiome.
On parle encore ici de Mentchikof, de Dolgorouki, d'Osterman, illustres exilés qui y terminèrent leur carrière, et un étranger peut apprendre beaucoup de particularités curieuses sur leur compte. On sait par la tradition locale que Mentchikof a travaillé de ses mains à l’église en bois qui tombe en ruines, et qui est bâtie sur la rive escarpée de la Sosva, qu'il a rempli dans ce temple l'emploi de sonneur, et qu’il a été enterré près de la porte. En 1821, on fouilla dans cet endroit et on trouva le cercueil de ce favori de Pierre Ier entouré d’une couche de terre gelée; mais le corps et tout ce qui le couvrait étaient intacts, et on en tira diverses pièces de vêtement qui furent envoyées à sa famille.
Le protopope de Beresov, homme très-instruit, était persuadé qu'en été la chaleur ne fait dégeler qu'une couche très-mince de la surface de la terre, et que tout ce qui se trouve au- dessous reste gelé. D'un autre côté, il m'assura que dans le voisinage de la ville il y avait des sources qui, comme celles dont j'ai fait mention précédemment, ne cessent pas de couler en hiver. Afin de résoudre la difficulté qui résultait de ces deux assertions opposées, je résolus de faire percer le sol et d'y enfoncer un thermomètre à une profondeur d’une quarantaine de pieds. D'après le conseil des ouvriers, je fis effectuer le travail à l’extrémité septentrionale de la ville devant la plus grande des deux églises, tout près du cimetière, à 56 pieds et 1/2 au-dessus du niveau de la Vogoulka. On me dit que le terrain serait moins difficile à forer dans cet endroit entouré d'une belle forêt, que dans la plaine basse et nue au S. de la ville. On fut obligé (Remployer des haches pour commencer l'ouvrage. Quand on fut parvenu à 4 pieds 7 pouces, on rencontra une terre molle et nullement gelée ; on continua le percement jusqu'à 21 pieds 8 pouces; la terre jaune qu’on retira était imbibée d’une eau fluide. Le thermomètre qui marquait 8° au-dessous de zéro à l'air libre, était monté, après un séjour de trois quarts d'heure au fond du trou, à 1° 60' au-dessus de zéro, par conséquent très-peu au-dessous du point où il se trouvait à Tobolsk, à 880 verstes au S. de Beresov.
Parmi les curiosités de cette ville, on nous fit remarquer un mélèze haut de 50 pieds, et si vieux qu'il n'a de branches qu’à sa cime ; il est au milieu du cimetière. Dans le XVIIe siècle, quand un prince ostiak résidait à Beresov, cet arbre était un objet sacré pour ce peuple. Une singularité dans la forme de ce mélèze lui avait attiré l'adoration de ces hommes grossiers. A peu près à six pieds au-dessus du collet des racines, son tronc se partage en deux tiges également fortes. C'était dans cette enfourchure que les dévots venaient déposer leurs offrandes. Cet usage se conserve encore, car des cosaques peu superstitieux ont exploité avec profit cette cachette ; ils y ont trouvé des monnaies d'argent ; elles doivent remonter à une époque où elles étaient moins rares qu’elles ne le sont aujourd'hui sur les bords de l'Irtiche et de l'Ob. On pense donc ici qu'elles proviennent de l’héritage d’Ostiaks vivant dans un temps antérieur aux Russes. Alors des marchands de Boukharie et d'autres contrées méridionales pénétraient jusqu'au cercle polaire et achetaient directement des Vogouls et des Samoyèdes, peut-être aussi des Ostiaks, les pelleteries dont aujourd’hui les Rusées ont le monopole.

Je fis une excursion à l’embouchure de la Vogoulka pour y voir les deux magasins où l'on conserve la farine et le sel destinés à l'approvisionement des habitants de Beresov et des Ostiaks. Pour faire cette course, je me servis des rennes et du traîneau d’Ostiaks qui venaient d'arriver. Il est impossible d'avoir ces animaux à Beresov ; ceux qui y viennent du nord ne peuvent y rester que quelques heures, parce qu’ils ne veulent se nourrir que de plantes vivantes ; ils restent donc attelés quand ils arrivent ici, et attendent patiemment, dans les cours ou les rues, Je départ de leurs maîtres.
Dans la forêt, près de l'embouchure de la Vogoulka, je vis les endroits, abrités de la chute de la neige, encore couverts de plantes ; le terrain humide offrait un tapis verdoyant de camarigne et de ledum ; alors je compris mieux ce que l'on m'avait dit si souvent de la promptitude avec laquelle, au printemps, la verdure succède à la fonte de la neige.
Une très-belle aurore boréale se montra dans la nuit du 1er au 2 décembre, et dura presque jusqu'au lever du soleil. Tous les habitants s'accordèrent à assurer que ce phénomène annonçait le retour du froid ordinaire. En effet, du 12 au 22 novembre, la température moyenne avait été de 15 degrés au-dessous de zéro ; elle avait varié de 13 à 24 degrés. Le 22, le vent du S. ayant soufflé, le vent s’était beaucoup radouci, et pendant dix jours le terme moyen marqué par le thermomètre avait été de 2 degrés 2 au-dessous de zéro. Le 2 décembre, le vent passa au N. 0., et dès midi le froid fut de 10 degrés, le soir de 15, et les jours suivants de 23 au-dessous de zéro.
Le résultat de mes observations sur la chaleur de la terre, à Beresov, me faisait penser que le climat de ce lieu n’était pas plus défavorable à la culture des plantes annuelles que celui de Tobolsk; le principal négociant de cette place fut le seul qui défendit mon opinion. Il était le premier qui depuis quelques années eût essayé de cultiver des céréales dans ce lieu; ses efforts avaient été couronnés par le succès. On nous fît voir de l'orge et du seigle obtenus de grains, les uns récoltés ici, les autres tirés du dehors. On avait eu la précaution louable de faire venir celles-ci d’Arkhangel, d'Abo en Finlande et de Torneo. L’orge a toujours très-bien réussi, et l'an passé on a recueilli vingt grains pour un ; le seigle avait produit beaucoup moins, et on en attribuait la cause à un vent du N. qui, bien que le temps fût chaud, avait soufflé dans la nuit du 11 au 12 septembre, et, peu de temps avant la moisson, couvert les champs d'une couche de quatre lignes de neige.
La réussite ultérieure de cette tentative serait très-importante pour les Russes de Beresov, non seulement par les ressources qu'elle leur fournirait pour leur subsistance, mais aussi parce que le grain et la farine sont employés comme monnaie ou signe de valeur dans le trafic avec les Ostiaks et les Samoyèdes. On tire ces denrées de la partie méridionale des gouvernements de Tobolsk et de Tomsk; on calcule que tous les ans le commerce particulier expédie annuellement à Obdorsk 16,000 pouds de farine et 4,000 pouds de pain, et la couronne 9,000 pouds de farine. Ce négoce est très-lucratif pour les marchands de Beresov. Leurs magasins regorgeaient de peaux de rennes, qu'il leur avait procurées, et ils en envoyaient dans toutes les villes du gouvernement, d’où elles se répandaient ailleurs ; elles sont très-recherchées comme fournissant les meilleurs vêtements d’hiver.
On voyait aussi dans les cours une quantité considérable de ces peaux suspendues au grand air pour sécher. Celles-ci proviennent des rennes que les marchands obtiennent par échange, dans toutes les saisons, des propriétaires de troupeaux des environs : ils les tuent, c'est leur viande de boucherie, et en vendent une partie aux autres Russes. Les habitants de la moitié méridionale du gouvernement de Tobolsk tirent plus de bétail des Kirghiz qu’ils n'en élèvent eux - mêmes ; de sorte que l’achat des rennes des Ostiaks est très - profitable aux Russes de Beresov.
A la vérité, depuis l’introduction des usages russes dans ces lieux éloignés, les troupeaux de rennes des cantons les plus septentrionaux ne sont plus si nombreux que ceux de moutons des steps de la Sibérie méridionale; néanmoins le prix de la viande de boucherie est encore ici très-bas, car un renne adulte ne revient qu'à six ou huit roubles, et chacun peut à son gré substituer la viande au poisson, autant du moins que le permettent les commandements de l'Eglise grecque. Non-seulement les prêtres russes ont déclaré que le renne est un animal très-pur et très-convenable comme nourriture, mais je leur ai entendu dire que, parmi ceux du Nord, il réunissait à la condition indispensable qui est d’avoir le pied fendu et de ruminer, celle d'un naturel doux et inoffensif qui le rendait très-recommandable pour la nourriture de l'homme ; quelle différence pour les troupeaux de rennes et l'état du pays, si les préjugés de l'Eglise grecque contre le lièvre s'étaient étendus aux rennes !
Dans ce moment, on voyait sur toutes les tables de Beresov une abondance de chair de renne fraîche ; on sait l’accommoder et la rôtir de toutes sortes de manières ; les langues, soit fraîches, soit fumées dans les iourtes des Ostiaks, sont très-recherchées.
Parmi les animaux qui animent ici le commerce des pelleteries, celui qu'on doit nommer le premier, comme le plus commun, est l’isatis, ou renard bleu. Les marchands en distinguent plusieurs variétés, dont la valeur diffère. Ils attachent un plus grand prix aux peaux du renard ordinaire, mais leur valeur varie d'après leurs nuances ; les noires sont les plus chères ; on les évalue à 50 roubles la pièce ou à 5 iasak, notamment quand l'extrémité des poils est blanche.

Je dois aussi faire mention du castor qu'on trouve très-fréquemment dans plusieurs affluents de l'Ob; je vis de leurs peaux qui étaient très- belles et très brillantes ; on me dit avec raison qu’elles n'égalaient pas, à beaucoup près, celles des castors du Kamtchatka ; mais on désigne ici sous ce nom la loutre marine. On poursuit le castor moins pour sa fourrure que pour le castoreum, matière qui est contenue dans deux poches près de l’anus, et dont on fait usage en médecine. L’an passé une livre de cette drogue a été payée 500 roubles.
Les mœurs des marchands de Beresov offrent plusieurs particularités curieuses. Dans leurs maisons, ils obligent les étrangers de s'asseoir au-dessous de l’obras, c'est-à-dire du lieu consacré aux images des saints, orné de cierges votifs et de toutes sortes d'objets précieux. Du reste, la chambre des hôtes est complètement vide ; mais, dans les pièces voisines, on conserve le vin et d'autres denrées venues de pays lointains; de plus, des choses rares qui éveillent chez l'étranger le désir des échanges. Les magasins ne sont destinés qu'aux peaux de rennes et à d'autres marchandises très - abondantes ; celles qui sont moins communes entourent le marchand dans ses foyers comme en voyage, elles sont entassées pêle-mêle autour de lui ; on voit des peaux de bêtes féroces de toutes les espèces au milieu d'armes pour les Russes et les Ostiaks; des ballots dé thé et des dents de mammouth, des vêtements russes, des bouilloires, de l'eau-de-vie et du vin de Madère, des poches de castoreum et des aiguilles à coudre, des fruits de Boukharie, des pelisses de Samoyèdes, du tabac et une infinité d'autres objets. En Europe, on comparerait ce que contient cette chambre à la collection d’un antiquaire maniaque, ou mieux au dépôt d'une troupe de comédiens ambulants, car les femmes ajoutent encore à ce ramassis bizarre leurs robes et leurs ustensiles de ménage, parce que les chambres de derrière leur servent exclusivement d'habitation. Instruits par les Tatares, les marchands russes ambulants accoutument leurs femmes à une vie retirée et solitaire, afin que dans l'absence du mari elles se dérobent aux regards des étrangers ; l'effet pourrait bien ici, comme partout ailleurs, ne pas être tel qu'on l’espère ; en tout cas, les femmes trouvent un dédommagement dans les trésors entassés autour d'elles, car elles peuvent en user comme de leur propriété, jusqu’à ce qu'un acheteur se présente par hasard, ou qu’un nouveau voyage soit entrepris. Ce qu'Homère dit des commerçants tyriens de son temps convient complètement aux brocanteurs de Beresov ; en effet, dans leurs campagnes d'hiver le long des côtes de la Mer-Glaciale, ils sont exposés à des dangers multipliés, et ils rapportent comme profit toutes sortes de choses précieuses, parce qu'ils savent par des paroles douces et adroites gagner des peuples débonnaires et s'emparer habilement de leurs richesses.
Les habitants des contrées méridionales de l'Asie ont conservé une partie du monopole qu'ils exerçaient du temps des descendants de Djinghis- Khan, puisque d'une distance de 1,000 verstes des Tatares viennent tous les ans des environs de Tobolsk à Beresov avec diverses denrées communes. Je demeurais dans la même maison qu’un de ces étrangers ; conformément aux préceptes du Coran, il vivait sobrement et simplement.
Le gibier de toute sorte qui se trouve à Tobolsk est également abondant à Beresov. En été, les canards sauvages fournissent aussi aux besoins des ménages ; on recueille également leurs œufs. Depuis quelques années, on a commencé à élever des poules domestiques ; on les tient en hiver près des étuves des bains, dans un endroit qu'on chauffe deux fois par semaine.
Les Russes distinguent les Ostiaks en deux familles, les Verkovié et les Nizovié, c'est-à-dire, ceux d’en haut et ceux d'en bas, d'après leur demeure le long de l’Ob, relativement à Beresov. Je m'aperçus plus tard, par l'expérience, que cette distinction est fondée et qu'une différence de dialecte qui pourtant ne se manifeste que graduellement, fait discerner ces deux familles l'une de l'autre ; d'ailleurs, le costume offre aussi un moyen sûr de ne pas les confondre. Ce n’est qu'au N. de Beresov que les pelisses de renne sont d’un usage général ; au S. de celte ville elles sont très-fréquemment remplacées par des blouses en toiles d’ortie, ou de membranes de poisson ; toutefois la forme de ces vêtements est la même partout.
On met d’abord la culotte qui est courte et en peau de renne tannée ; elle descend des hanches qu'elle serre jusqu’aux genoux ; ensuite on couvre les jambes de bas courts (tchiji) qui montent jusqu’au-dessus des genoux, où ils sont fixés par des courroies; ils sont faits de pécheki ou de peaux de jeunes rennes extrêmement souples et moelleuses ; on les place le poil tourné en dedans. On passe par-dessus de longues bottes (puimi) en peau plus forte, le poil tourné en dehors. Elles sont faites avec les pattes des rennes, découpées par-bandes et ensuite cousues ensemble. On prend pour les semelles les parties en poil de brosses qui se trouvent entre les ergots de l'animal, parce qu’elles sont plus solides. Des bandes en laine rouge sont cousues le long de la botte pour en tenir ensemble les morceaux. Le malitsa ou chemise est étroit et à manches ; il descend à peine à la moitié des reins ; il a une ouverture vers le haut pour passer la tête ; il est fermé par-devant et par-derrière, et communément fait en peau de renne, le poil tourné vers le corps; au bout des manches est cousu un gant dont le poil est en dehors; une fente longitudinale, pratiquée dans la paume du gant permet de faire sortir les doigts quand on le veut. Par-dessus le malitsa on passe le parka qui ressemble à une blouse ; quand on a le projet de rester long-temps en plein air, on remplace le parka par le gous qui est muni d'un capuchon ; et en voyage, lorsque le temps est très-froid, on couvre le malitsa du parka, et le parka du gous ; ces deux derniers vêtements se portent le poil tourné en dehors. Le capuchon a pour ornement les oreilles pointues du jeune renne de la peau duquel il est fait; il est bordé d'une bande de peau de chien à long poil. On peut dire qu’un Ostiak ainsi affublé ressemble à un ours blanc, car il choisit pour composer ces vêtements les parties du corps du renne qui sont blanches. L’accoutrement est complété par une ceinture large d’un pouce ; elle aide à tenir le malitsa soulevé, et l'espace vide qu’il laisse entre la surface et la peau sert de poche à l’Ostiak. La ceinture est en cuir; il l'achète des Russes, il couda une extrémité une petite plaque de cuivre avec trois œillets, et à l’autre un crochet de même matière. Enfin il la décore de boutons de métal, et y pend un couteau à large lame et à manche de bois, renfermé dans une gaine en cuir (Pl. I — 3).

Les femmes sont vêtues comme les hommes ; elles se distinguent par un voile dont elles se couvrent la tête aussitôt qu’un étranger et même un parent entre dans l'iourte.
Quant au caractère des Ostiaks, je dirai que les Russes louent sans réserve et admirent leur probité. Le vol est inconnu parmi eux ; si, par hasard, un marchand qui passe la nuit dans une de leurs iourtes ne retrouve pas le pain qu'il a apporté, il est sûr qu'il a été mangé par les chiens : un Ostiak ne manque jamais à la promesse qu'il a faite. Néanmoins, on a ordinairement recours à de singuliers moyens de confirmer un témoignage. Le bailli du cercle de Beresov m’a raconté que, dans les cas litigieux entre un Russe et un Ostiak, une tête d’ours est apportée dans la salle du tribunal, et que cet animal, regardé par le peuple comme sachant tout, est invoqué comme témoin par l'Ostiak. Celui-ci, après avoir juré, consent à être dévoré par l'ours s’il a parlé contre la vérité.
On ajoute que la parole donnée est valable, même après la mort de l’homme qui s’est engagé ; car le fils paie volontairement la dette du père ; après plusieurs générations, des familles ont rempli les obligations contractées par un de leurs membres défunts, aussitôt que les demandeurs en produisent des preuves manifestes ; elles consistent en entailles faites à des morceaux de bois qui restent dans les familles. Souvent on a montré des entailles semblables faites depuis long - temps aux pièces de charpente d'une iourte; on les a, en conséquence, regardées comme constatant que toute la maison était réclamée par un créancier depuis long-temps oublié, et on l'a obtenue. Des nœuds à un cordon ou à une courroie servent également d'indications et de chiffres de convention ; j'en avais vu, sans connaître leur signification, dans quelques-unes des iourtes qui sont avant Beresov; j'appris ici qu'ils leur tiennent lieu de livres de compte pour les. attelages qu'ils fournissent aux voyageurs russes, et dont ils viennent demander le paiement à la ville.
Je ne dois pas oublier de faire mention de différents exilés que nous rencontrâmes ici ; ils avaient été condamnés pour avoir pris part au mouvement du 14 décembre 1825. La plupart étaient vêtus à l'ostiake ; mais aux jours de fête, un exgénéral et un capitaine portent des redingotes européennes pour faire voir les traces des ordres dont ils étaient décorés. Les femmes de plusieurs de ces infortunés les ont suivis dans les déserts de la Sibérie ; exemple de fidélité qui est très-commun en Russie.
On débite, dans l'Europe occidentale, beaucoup de contes sur la Sibérie ; on répète, par exemple, que les exilés sont tenus de faire, pour le compte de l'Etat, la chasse aux zibelines ou à d'autres animaux ; mais on ne voit de condamnés aux travaux forcés que dans les mines de l’Oural et de Nertchinsk, ou dans les forges et les manufactures de la couronne. Plusieurs des bannis qui se trouvaient à Beresov avaient passé déjà un an occupés de cette manière à Nertchinsk. Tous les autres malfaiteurs russes, et c'est le plus grand nombre, sont déportés en Sibérie pour y devenir colons ; s’ils appartiennent à la classe des ouvriers, ils sont obligés de fournir à leur subsistance : en revanche, ils cessent d'être serfs. Mais les criminels politiques, qui appartiennent presque tous, en Russie comme ailleurs, à un ordre de la société non habitué au travail des mains, ne sont envoyés que dans les villes de la Sibérie pour s'y établir, parce qu'il est plus facile de leur y assurer l'entretien que l'Etat leur fournit.
J'ai souvent entendu des Russes très-réfléchis citer comme un paradoxe difficile à expliquer, que les paysans condamnés à s’établir en Sibérie s’étaient très-promptement, et sans aucune exception, distingués par une conduite exemplaire; mais cet heureux changement doit être certainement attribué à la liberté personnelle dont ils jouissaient. Du reste, cette obligation de s’établir en Sibérie, imposée pour peine au condamné au lieu de détention, me paraît un trait honorable de |a législation de l’empire russe, par les excellents effets qui en résultent.


Gravure de Bérésov - reproduction © Norbert Pousseur
Bérésov

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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