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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de L'Univers de Jules Janin - reproduction © Norbert Pousseur

La ville de Venise vers 1840

 

Venise vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Venise, gravure non signée,anciennement Venice en italien, Venezia à présent

 

Texte et gravure
extraits de l'ouvrage "L'Univers - collection des vues les plus pittoresques du globe" de Jules Janin - édition ~1840

Reine détrônée de l’Océan, elle naquit un jour toute parée et toute ornée, au milieu des flots charmés de l’Adriatique ; elle avait pour remparts et pour ceinture les abîmes de la mer ; elle était l’entrepôt poétique de toutes les richesses du monde ; elle commandait en souveraine aux plus belles îles, aux plus beaux rivages ; un jour elle fit sentir son joug à Byzance, elle prêta ses vaisseaux à la sainte croisade de l’Europe, et quand le christianisme, un instant vainqueur, eut abandonné enfin en toute propriété aux fils de Mahomet le tombeau de Jésus-Christ, seule contre tous les enfants de Mahomet Venise se battit encore.
Malheureusement, pour conserver toute cette puissance miraculeuse, pour garder intacte toute cette gloire, la liberté manqua à la reine des mers. Reine en tous lieux, elle fut esclave chez elle, elle courba la tête sous le plus triste des pouvoirs, la terreur; ce pouvoir qui est une honte, qui flétrit celui qui obéit, en même temps qu’il tue celui qui résiste. Quelques familles patriciennes, à force de lâcheté, d’insolence, de vanité, d’orgueil et d'égoïsme, vinrent à bout de la puissance vénitienne, si bien que lorsque enfin, après tant de siècles de puissance, Bonaparte, le jeune vainqueur de l’Italie, se présenta à cette ville de marbre, Bonaparte ne rencontra pour lui résister que quelques jeunes patriciens qui s’étaient faits les croupiers des jeux publics, et quelques vieux sénateurs qui se plaignaient vivement que les canons des Français les eussent empêchés de dormir !
Donc la ville se rendit sans coup férir. Bientôt le vainqueur lui-même ne voulut plus de ce jouet inutile, et il donna presque pour rien Venise tout entière à son vaincu de la veille, qui lui-même l’échangea contre quelque autre frivolité politique. Ainsi, en dix-huit ans, cette Venise superbe, dont les ancêtres se regardaient comme autant de rois, changea trois fois de domination.
Triste reine celle-là, mais puissante encore, et d’une élégance et d’une richesse sans égales : rues désertes, mais remplies de souvenirs ; palais de marbre et chargés de peintures, et pourtant déserts; prisons terribles dont les portes sont brisées ; canaux sans nombre, mais remplis de fange ; mer azurée et sans une voile; solitude, silence, misère et mort ; c’est dans ces ruines lamentables que Child Harold s’écriait les yeux remplis de larmes :

« Le lion de Saint-Marc, emporté par Bonaparte, est retourné à sa place les ailes étendues : fidèle emblème de cette puissance déchue, Venise, autrefois la souveraine de l’Orient.
A cette même place où le Souabe a courbé la tète, l’Autrichien est le maître. Un empereur foule aux pieds ce pavé de marbre sur lequel s’est agenouillé un empereur. Ce qui était un vaste royaume n’est plus qu’une humble province: la ville victorieuse reçoit des fers. Pauvre cité dont la puissance s’en va comme fait l’avalanche qui roule du haut des monts ! »

Mais voici encore une page plus triste que les vers de lord Byron. — Lisez! c’est un procès-verbal authentique de la ruine complète, achevée, de Venise, Bientôt Venise ne sera plus Venise; elle n’appartiendra plus à la mer, on la doit rattacher par un lien de fer à la terre ferme. Lisez ces tristes lignes, et il vous semblera entendre cette malheureuse cité perdue s’écrier à son tour comme Jérusalem : Voyageurs qui passez, dites-moi si, dans vos longues traversées, vous avez rencontré une douleur pareille à ma douleur !
On nous écrit de Venise :

« II s’agit depuis quelque temps de la construction d’un chemin de fer de Venise jusqu’à Milan, traversant les villes de Padoue, Vicence, Vérone, etc., etc. Depuis long-temps on a compris chez nous que la pauvre Venise ne pourrait être préservée de sa ruine entière que par une jonction de la ville avec la terre ferme; une brochure publiée par un Vénitien, il y a déjà dix ans, avant qu’il fût encore question des chemins de fer, a prouvé cette vérité jusqu’à l’évidence. A cette époque, un tel projet ne pouvait avoir de suite, parce qu’on n’eût eu égard qu’à la ville de Venise seule, et que son exécution présentait beaucoup de difficultés. Aujourd’hui qu’il s’agit de la construction d’une ligne de communication parcourant tout le royaume lombardo-vénitien, on espère voir bientôt surmonter tous les obstacles.
Si le pont qui joindra les lagunes avec la terre ferme, servait en même temps d’aqueduc, ce qu’on espère pouvoir réaliser, cette nouvelle communication apporterait aux Vénitiens un nouvel élément, comme autrefois un élément montra la route à leur commerce. On dit que le pont commencera dés Fundamenti-Nuovi (près du palais Manfrini), et qu’après avoir traversé les lagunes il finira dans les environs de Mesire.
Les Vénitiens, les derniers de tous les Italiens qui perdirent leur caractère original, se sont habitués peu à peu à déposer cet orgueil particulier à tous les habitants d’îles. Convaincus que leur ville, dont la chute est si déplorable, ne pourrait ressaisir quelques débris de son ancienne prospérité que par de tels moyens, les Vénitiens supporteront avec résignation les pertes historiques et poétiques que leur causera une jonction avec la terre ferme; car personne ne se dissimule qu’alors Venise ne sera plus Venise, et que plus tard on ne comprendra même plus les pages les plus belles de son histoire et de ses anciens poètes. »
Oui, c’est cela, il n’y aura plus de Venise, pas plus de Venise qu’il n’y a de ville de Delphes. La place Saint-Marc et son cortège de palais sera rasée, le palais du doge sera démoli, le pont des Soupirs sera chargé d’un railway ; la bibliothèque, trésors amoncelés et impayables, sera jetée aux vents ; cet escalier de marbre, du haut duquel tomba la tète de Marino Faliero, tombera à son tour; l’église de Saint-Marc, merveilleux assemblage de tous les efforts combinés, de toutes les ressources réunies, de l’architecture grecque, de l’architecture asiatique, vaste chef-d’œuvre d’agate, de jaspe, de porphyre, de mosaïques brillantes, sera renversée, et le bronze de ses cinq coupoles ne sera plus qu’une machine à vapeur. — Hâtons-nous donc si nous voulons la revoir encore, cette Venise, dans les ruines éphémères de sa beauté, de sa tristesse, de sa poésie, de sa grandeur !
»

Voir aussi la page consacrée à la place Saint Marc

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