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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de L'Univers de Jules Janin - reproduction © Norbert Pousseur

Interlacken vers 1840

 

Interlacken en Suisse - reproduction © Norbert Pousseur
Interlacken au bord de l'Aar, gravure non signée vers 1840

 

Texte et gravure
extraits de l'ouvrage "L'Univers - collection des vues les plus pittoresques du globe" de Jules Janin - édition ~1840

L’autre jour nous étions à Thun et la vapeur nous emportait mollement sur ce beau lac à travers ce transparent et calme paysage ; la Suisse nous apparaissait dans toute sa simplicité rustique ; les belles filles, du haut de leur balcon de bois, sculpté à jour, nous envoyaient de frais baisers, accompagnés de frais sourires; elles te saluaient doucement, elles te souriaient doucement : tout cela était calme, frais et naïf; de temps à autre, et pour augmenter par ce contraste la beauté de ces beaux lieux, se présentaient à nous, dans leur décrépitude décente, les vieux monuments du moyen-âge, Stroetligen, l’antique tour, puis le vieux château Hilter-Fingen, la vieille église du roi Rodolphe, en 933 ; puis, chemin faisant, et tout en admirant toutes choses autour de nous, nous prêtions l’oreille aux antiques légendes aussi bien qu’aux histoires modernes dont le lac de Thun a été le témoin.
Un jeune homme, sur le pont du léger navire, la tête penchée tristement vers l’onde transparente, nous racontait le récit suivant d’une catastrophe dont il avait été le témoin :
— Vous voyez bien, nous disait-il, cet endroit où l’eau s’engouffre dans un tourbillon souterrain, impatiente de prendre son cours autre part ? Là sont morts volontairement deux beaux jeunes époux qui en étaient encore aux premières et limpides clartés de la lune de miel. Le mari avait vingt-cinq ans, la femme en avait à peine dix-huit; elle était aussi belle qu’il était beau ; ils s’aimaient de ce premier amour qui ne revient plus quand il est parti. Moi, qui vous parle, j’ai été l’ami du jeune homme; c’était un hardi voyageur, c’était un hardi tireur de carabine : même il avait eu le prix du tir à la dernière fête d’Arenenberg. Cependant il quittait rarement sa femme, et quand ils étaient ensemble, nul ne pouvait les approcher. Nous autres cependant, les habitants de la rive gauche, nous aimions ce jeune couple pour sa douceur, pour sa bonté, pour sa beauté; il nous semblait que cet homme était notre frère, que cette femme était notre sœur.
Ils avaient ainsi parcouru, bras dessus, bras dessous, toute la Suisse ; ils avaient visité nos glaciers et nos vallons, nos lacs et nos montagnes, et ils s’étaient arrêtés ici même comme au plus doux recoin de notre république. A force de s’aimer en paix et d’être heureux ensemble, l’idée leur vint que le bonheur n’était pas de ce monde, qu’ils étaient trop heureux pour des habitants de cette terre, et que ce serait faveur et sagesse de sortir de la vie par cette belle porte d’or et d’ivoire de leurs vingt ans. Singulière influence du bonheur poussé à l’excès.
D'abord cet homme parla ainsi à cette femme, tout comme s’il eût soutenu un paradoxe: ces choses-là lui venaient en riant, et il les disait en riant ; puis, peu à peu, cela fut dit d’un ton plus sérieux. Cette idée de mort, qui avait été cachée sous les fleurs de l’hymen, finit par jeter de profondes racines ; la peur de voir enfin s’épuiser cet amour dont il était si fier s’empara de ce malheureux, et il finit par proposer bien sérieusement à sa jeune compagne le suicide, comme le. plus sur moyen d’éviter les malheurs à venir. — Or, voici pourquoi, peu à peu, de jour en jour, nous vîmes cette jeune et fine beauté, languir et pâlir. Ces beaux yeux, d’abord bleus et limpides comme le ciel, se remplirent de larmes cachées; ce pauvre cœur si plein de vie se resserra dans cette poitrine oppressée; le sourire disparut de cette lèvre blanchie : c’était triste à voir cette démarche languissante, cette prière muette, ces touchants regards tournés vers le ciel !
A la fin cependant, à force d’éloquence, de prières, de caresses, de larmes ; à force de la tenir pressée dans les bras et de lui dire : Je t’aurai pour l'éternité ! il paraît que le jeune homme décida la jeune femme à mourir. Le combat avait été long et terrible. Elle ne comprenait guère, la pauvre enfant, pourquoi il lui fallait dire ainsi en toute hâte les derniers adieux à la douce lumière du jour, à la verdure des forêts, au sommet neigeux des montagnes, au lac limpide, à ses dix-huit ans non accomplis, à ce bonheur qui pour elle commençait à peine ? Mais tel était ce dévouement si complet, telle était cette abnégation entière, qu'elle céda. Elle dit donc aussi, tout comme son mari, qu’elle voulait mourir. Elle sourit à cette idée de perdre la vie tout comme lui dans ces heureux flots, témoins de leurs serments d’amour. Nous autres cependant qui les voyions ainsi errer à l’aventure et comme des amoureux, sur nos rivages, nous étions loin d’imaginer que leur dernière heure allait sonner.
Un matin donc, le mari me vient emprunter une barque; c’était par un beau soleil d’automne, si pâle et si doux, qu’on eût dit qu’il allait éclairer à regret une si horrible mort. Le jeune étranger était fort tranquille; seulement, en prenant ma barque, il me pria de garder sa montre d’or comme un souvenir de lui. Il monta seul dans la nacelle, car c’était un habile rameur, et, longeant le gazon, il alla à cette maison blanche, qui se cache là-bas dans les ondes, pour prendre sa femme qui l’attendait. La victime était déjà toute parée; elle portait une robe blanche, parsemée de petites fleure bleues, comme il en croît aux bords de notre lac. Elle monta la dernière dans ma barque, et même je crus voir qu’elle nous faisait des gestes d’adieu. Moi, debout sur un tertre, je suivis la nacelle des yeux; la rame violemment conduite fendait le lac qui élevait parfois son eau ridée jusque vers le rameur. La jeune femme, blanche comme une apparition, était assise tout en face de l’ardent jeune homme, à qui elle semblait parler avec une grande émotion. Un instant le bateau s’arrêta, mollement bercé par l’onde frissonnante, et alors la discussion entre les deux victimes reprit de plus belle. Évidemment la pauvre enfant faisait un nouvel effort pour vivre encore. Lui, cependant, il se mit à lui parler en homme convaincu, et alors elle baissa la tête, elle se résigna ; alors aussi il reprit les rames et il dirigea sa barque vers ce tourbillon qui était un endroit dangereux avant que la vapeur ne l’eût dompté. A cet instant je devinai cette lutte de désespoir, je m’élançai dans une barque attachée au rivage ; je voulais les avertir, je voulais les sauver. Mais, soit pour échapper au secours que je leur portais, soit qu’ils fussent arrivés à leur but, soudain ils se précipitèrent dans le lac, se tenant embrassés, et tout disparut, l'homme, la jeune femme, la nacelle. On n’a pas même retrouvé les deux corps; ils auront été perdus dans le Rhin qui les aura ensevelis dans la mer.

Ainsi parla le jeune Suisse. Comme il achevait son récit, une belle fille des environs, qui pleurait, jeta dans le gouffre la fleur qui parait ses cheveux, et la fleur disparut, comme si elle eût voulu rejoindre sur leur tombeau les deux amants.
Ainsi parlant, nous arrivâmes à l’extrémité du lac ; alors l’Aar, la petite rivière, se présenta comme le complément agité du lac tranquille. Sur le côté gauche de l’Aar est situé Interlacken, Autrefois Interlaken était un village suisse. De modestes chalets, de frais pâturages, de belles filles éclatantes, tel était ce beau petit royaume consacré à la vie des champs. Interlaken, aujourd’hui, n’est plus un simple village de la Suisse, c’est un riche village de l’Angleterre. Figurez-vous Bleinheim ou Richmond transplanté au bord de cette douce petite rivière, qu’on dirait sortie du lac. C'est la même richesse, la même élégance, le même peuple de dandies ennuyeux, ou de ladies ennuyées ; on n’entend plus que le sifflement désagréable des beaux messieurs de Londres : la Suisse n’est plus à Interlaken. Mais cependant traversez l'Aar, abordez franchement à Unterseen; là vous retrouverez dans toute sa naïveté la Suisse agreste et sauvage, les beaux villageois au noble maintien, à la démarche hardie, les vallées rustiques remplies de légendes, les chalets en sapin, tout le mouvement de cette belle nature que les Anglais n’ont pas encore gâtée.
Si vous voulez bien voir Interlaken, allez habiter Unterseen ; mettez l'Aar entre vous et l’Angleterre, et échappez ainsi à cette triste surprise du voyage.

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