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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur
Les villes de France décrites
par Aristide Guilbert en 1859

Histoire jusqu'en 1850 d'Abbeville en Picardie


Abbeville vers 1850 - reproduction © Norbert Pousseur
Abbeville vers 1850, faubourg de St Vulphran, gravure des frères Rouargue (vue zoomable en fin de page)

 

La région de la basse Picardie, qui dans les circonscriptions modernes correspond à l’arrondissement d’Abbeville, et à une partie des arrondissements de Montreuil et de Doullens, est désignée, du VIe au XIIe siècle, sous les noms latins de Pagus Pontivus, Provincin Pontiva, et sous le nom roman de Pontiu ; c’est le comté de Ponthieu, le plus ancien fief héréditaire du royaume des Franks. Ce nuage qui grossit toujours quand on recule vers les premiers âges couvre d’une ombre épaisse l'histoire de cette contrée antérieurement au Ve siècle. Le géographe abbevillois Nicolas Sanson croit reconnaître dans les habitants de Ponthieu les Britanni qui abordèrent les premiers en Angleterre et donnèrent leur nom à l’île entière. Sanson prétend même qu’Abbeville est l’antique Britannia, cette puissante ville des Gaules dont Scipion demanda des nouvelles aux députés de Marseille, mais ce n’est là qu’une affaire de patriotisme local. D’autres érudits ont discuté pour prouver que le Ponthieu faisait partie de la Morinie. Cette opinion, qui n’est guère plus plausible que la première, a été rejetée comme elle ; et l’on s’accorde aujourd’hui à placer le Ponthieu dans la cité des Ambiani représentée par le diocèse d’Amiens.

Dès les premières années du Ve siècle, les barbares s’avancèrent jusqu’à la Somme qui formait alors la dernière barrière de l’empire vers la seconde Belgique ; et ils ne tardèrent point à prendre possession du sol. Alkaire, fils du roi de Cambrai assassiné par Chlodwig, reçut, dit-on, de Chlothaire le gouvernement du littoral de l’Océan depuis la Seine jusqu’à l’Escaut ; il prit le titre de dux Franciœ maritimœ seu Ponlicœ, et fixa le siège de son gouvernement à Centule, depuis Saint-Riquier. Du reste, tout ce qui concerne l’histoire de ces maîtres barbares est plein d’obscurité. On sait que l’hérédité du comté de Ponthieu date de 696, mais on ignore quel fut le premier feudataire qui en a joui à ce titre. Les noms de plusieurs comtes ne sont pas même connus.
Cependant, à travers ce chaos de la barbarie, la civilisation frayait lentement sa voie par le christianisme. Saint Firmin avait porté le premier la lumière de l’Évangile dans l’antique cité des Ambiani. L’église d’Irlande poursuivit l’œuvre de prosélytisme commencée par le saint confesseur ; et l’île des Saints, la mystique et rêveuse Érin, rendit au peuple du Belgium la foi qu’elle avait reçue des apôtres de la Grèce. Les Irlandais Caïdoc et Fricor, saint Colomban, abbé de Luxeuil, et saint Milfort, achevèrent dans le Ponthieu la conversion des derniers païens. Ils renversèrent les arbres consacrés par l’idolâtrie celtique, les purifièrent en suspendant à leurs branches les symboles du nouveau culte, et convertirent en quelque sorte les pierres druidiques elles-mêmes en les jetant dans les fondations des églises. Vers 611, Gualaric, dont on a fait saint Valéry, fonda un monastère à l’embouchure de la Somme, sur les terres incultes de Leuconans, qui lui avaient été cédées par Chlothaire II. En 625, saint Riquier jeta les fondements d’une nouvelle abbaye. Les populations se groupèrent auprès de ces pieuses retraites ; on substitua bientôt, dans la désignation des lieux, les noms des saints qui avaient converti le pays, aux anciens noms gaulois ou romains ; Leucône fut appelée Saint-Valéry ; Centule s’appela Saint-Riquier ; ce fut là en quelque sorte le baptême des cités du Ponthieu. Grâce à la piété fervente de ces âges primitifs, les abbayes s’élevèrent rapidement au plus haut degré de puissance. Les abbés de Saint-Riquier furent chargés par les rois de défendre le littoral contre les invasions danoises ; ces abbés étaient en même temps abbés et comtes, et, ainsi que le dit le chroniqueur Hariulfe, « ils observaient les règles monastiques, et, sous l’aile de Dieu même, combattaient dans les armées.»

Au premier rang de ces moines guerriers il faut citer Angilbert, gendre de Charlemagne ; le fils d’Angilbert, l’historien Nithard, qui fut tué vers 859, en repoussant une invasion des Normands dans le Ponthieu, et Rodolphe, frère de l’impératrice Judith. L’amitié qui unissait Angilbert et Charlemagne contribua puissamment à la splendeur de l’abbaye de Saint-Riquier. Aidé par la munificence de l’empereur, Angilbert fit reconstruire sur les plus vastes proportions les bâtiments de son monastère. Le cloître était disposé en triangle, figure symbolique de la triade chrétienne. A chaque angle s’élevait une église. Chaque église était desservie par cent moines et trente-trois enfants de chœur ; le nombre trois, inscrit sur les autels, les candélabres, rappelait partout le mystère de la Trinité, et l’hymne qui ne se taisait pas, Laus perennis, résonnait sans jamais s’interrompre dans le sanctuaire des trois églises. La ville de Saint-Riquier, qui renfermait alors deux mille cinq cents manses et 14,000 habitants (elle compte à peine aujourd’hui 1,300 âmes), payait aux moines des redevances de toute nature ; chaque métier, qui avait sa rue particulière, fournissait à l’abbaye les objets de première nécessité : la rue des marchands devait chaque année une pièce de tapisserie de la valeur de cent sols d’or ; la rue des fabricants de boucliers était chargée de donner les couvertures des livres, de les coudre, de les relier, ce qu’on estimait trente sols d’or ; la rue des foulons confectionnait les sommiers de laine des moines, et dans la rue des cent dix chevaliers, chaque chevalier entretenait pour le service de l’abbaye un cheval, un bouclier, une épée, tout l’attirail d’un homme de guerre. Les offrandes en argent, faites au tombeau de saint Riquier, s’élevaient chaque année à quinze mille six cents livres de poids, près de deux millions numériques de la monnaie d’aujourd’hui. L’abbé distribuait chaque jour aux mendiants cinq sols d’or, et, de plus, il nourrissait trois cents pauvres, cent cinquante veuves et soixante clercs.
C’est dans le dénombrement des biens de l’abbaye de Saint-Riquier, dressé vers 831 par le moine Héric, que le nom d’Abbeville est mentionné pour la première fois. Était-ce alors une simple métairie, une bourgade populeuse, une forteresse ? On ne peut répondre que par des conjectures, car les détails manquent complètement. Le père Ignace, auteur d’une Histoire des mayeurs d'Abbeville, prétend qu’à la première apparition des Romains, les habitants du pays se réfugièrent dans une île formée par la Somme sur l’emplacement de la ville moderne, et que cette île devint pour eux un lieu de défense, un oppidum. Bien que cette opinion ne soit justifiée par aucun texte, elle est vraisemblable. Les antiquités découvertes dans l’intérieur d’Abbeville, témoignent qu’il y existait des habitations pendant la période romaine. Ce qu’il y a de positif, c’est que pour mettre obstacle aux irruptions des Normands, Hugues-Capet enleva aux moines de Saint-Riquier le domaine d’Abbeville, Abbatis villa, et qu’il en fit une forteresse dont il confia le commandement au comte de Montreuil, Hugues son gendre. Ce fait est affirmé par le moine Hariulfe, auteur d’une chronique de l’abbaye de Saint-Riquier, écrite au XIe siècle. Abbeville aurait donc été fermée de murailles dès 990 ; mais quelle était alors son importance ? on ne saurait le dire, car Hariulfe ne donne aucun détail. Du reste, cette ville s’agrandit rapidement, et elle ne tarda pas à devenir la résidence des comtes de Ponthieu, qui jusqu’alors avaient habité Montreuil. Ces comtes avaient pour devise : nunquam polluta ; on battait monnaie en leur nom dans leur château d’Abbeville.

Les comtes de Ponthieu, dont la puissance s’était considérablement accrue du Xe au XIIe siècle, se trouvent mêlés à tous les grands événements de leur temps, et par leurs alliances ils touchent aux familles souveraines. Hugues Ier soutient les prétentions de Hugues-Capet à la couronne ; il les favorise par les armes et reçoit le prix de son dévouement à la cause de ce prince en obtenant la main de Gisèle, sa troisième fille. Enguerrand Ier, son successeur, passe sa vie à guerroyer contre les comtes de Boulogne et les ducs de Normandie. Enguerrand II se ligue avec Henri Ier, roi de France, et Guillaume de Talou contre Guillaume le Conquérant.
Guy Ier continue la lutte ; il pénètre dans la Normandie, et se fait battre à Morte-mer-sur-Eaulne ; retenu deux ans prisonnier par Guillaume, son vainqueur, il ne recouvre sa liberté qu’en s’obligeant à lui faire hommage. A peine était-il rentré dans le Ponthieu, que le prince Harold, depuis roi d’Angleterre, vint aborder, poussé par la tempête, dans la rade du Hourdel, à l’embouchure de la Somme ; en vertu du droit que lui donnait la coutume barbare connue sous le nom de lagan, Guy fit saisir Harold, et le tint quelque temps renfermé dans une tour dont les restes subsistent encore à Saint-Valery-sur-Somme, et qu’on désigne sous le nom de tour d'Harold. Le comte de Ponthieu suivit Guillaume en Angleterre, et fit ensuite la guerre en Flandre avec Philippe 1er, roi de France.

En 1096, Abbeville fut le rendez-vous des troupes que le duc de Normandie, les comtes de Flandre et de Boulogne avaient réunies pour la conquête de la Terre Sainte. Godefroy de Bouillon lui-même se rendit dans la capitale du Ponthieu, où Guy le reçut avec magnificence. C’est pour perpétuer, dit-on, le souvenir du séjour des croisés dans Abbeville, qu’on érigea l’église du Saint-Sépulcre, sur le lieu même où ces guerriers avaient planté leurs tentes. Quatre ans plus tard, le jour de la Pentecôte, Guy arma chevalier, à Abbeville, l’héritier de la couronne de France, Louis le Gros. Guy mourut en 1100, et sa fille Agnès porta le Ponthieu dans la maison d’Alençon, en épousant Robert, surnommé Talvas ou le Diable. Guy II, fils et successeur de Robert, se croisa avec Louis le Jeune, et mourut à Éphèse, après s’être illustré par ses exploits. Jean, son fils, l’avait suivi en Orient, ainsi que sa fille, et, s’il fallait en croire une tradition longtemps accréditée, cette fille, d’une beauté remarquable, tombée aux mains des Infidèles, aurait orné le séjour du chef des Aïoubites d’Égypte, et donné le jour à l’un des plus grands hommes de l’islamisme, à Salah-Eddin, Soudan d’Égypte et de Syrie.
Jean de Ponthieu revint de la Palestine sur le vaisseau qui avait ramené Louis le Jeune, et après un long séjour dans ses domaines il se joignit, en 1190, aux chefs de la troisième croisade qui s’étaient réunis à Abbeville pour tenir conseil et discuter les ordonnances que les rois de France et d’Angleterre ne tardèrent point à promulguer, dans le but d’assurer le succès de l’expédition. Jean marcha de nouveau contre les infidèles, et périt au siège de Saint Jean d'Acre avec l’élite de ses vassaux. La fondation de l'Hôtel Dieu et l’affranchissement de la commune ont consacré à Abbeville la mémoire du comte Jean.

Ce fut le 9 juin 1184 qu’il octroya une charte aux habitants de cette ville, ou plutôt qu’il leur ratifia les franchises et libertés que son aïeul, Guillaume Talvas, leur avait vendues en 1130, pour les mettre à l’abri des vexations des nobles, ce qui est formellement exprimé en ces termes dans le préambule de l’acte d’affranchissement : « Cum avus meus, cornes Villelmus Talevas, propter injurias et molestias a potentibus terrœ suœ burgensibus de Abbatisvilla frequenter illatas, eisdem communiam vendidisset. » La charte d’Abbeville, dont le titre original est religieusement conservé aux archives de cette ville, est tout à la fois un pacte politique, un code de droit pénal, de droit civil, et un règlement de police. Voici l’analyse sommaire des dispositions les plus remarquables qui s’y trouvent contenues :

« Les bourgeois doivent se prêter mutuellement secours ; il est défendu d’occasionner aucun dommage aux marchands qui viennent dans la banlieue, sous peine d’être déclaré violateur de la commune ; tout habitant qui recèle sciemment un ennemi de la commune est traité lui-même en ennemi ; tout bourgeois qui aura frappé un autre bourgeois jusqu’à effusion de sang sera banni, et on démolira sa maison. En cas de rappel, s’il n’a pas de maison, il doit, avant de rentrer dans la ville, en fournir une de cent sols qui sera abattue ; ce que le blessé aura dépensé pour se faire guérir, lui sera entièrement remboursé par le coupable ; et si ce dernier est insolvable, il aura le poing coupé, à moins que les échevins ne lui fassent merci. Lorsqu’un bourgeois en tue un autre, par hasard ou par inimitié, sa maison est démolie, et les bourgeois lui font son procès. S’il parvient à s’échapper, et qu’au bout d’un an il implore la miséricorde des échevins, il doit d’abord recourir à celle des parents ; si ceux-ci sont absents, après s’être livré à la miséricorde des échevins, il peut en toute sûreté rentrer dans la ville, et si ses ennemis l’attaquent, ils sont déclarés violateurs de la commune. Tout individu qui se rend coupable de forfaiture, par parole ou par action, soit envers le comte, soit envers un noble ou non noble, est, de par les échevins, condamné à l’amende. »

Plusieurs articles établissent une distinction marquée entre la justice ou police municipale et la justice du comte, exercée par son vicomte ; mais la charte attribue aux chefs de la commune la connaissance de toutes les matières criminelles relatives à la sûreté publique et individuelle, par la raison que chaque habitant se trouvait sous la sauvegarde de la communauté.
Dès ce moment, Abbeville fut constituée comme une véritable république, dont la puissance s’accrut en raison de l’affaiblissement des comtes. Quelques nobles, trop faibles pour résister aux attaques des seigneurs voisins, vinrent s’y réfugier, et l’association de ces hommes accoutumés à la guerre accrut la force de la commune.

Arrêtons-nous ici quelques instants pour tracer, en partant de leur origine même, le tableau rapide des institutions municipales d’Abbeville.
La magistrature urbaine qui régissait cette ville présente, au XIIIe et au XIVe siècle, l’organisation d’un gouvernement complet, indépendant, et qui suffit, dans son isolement même, à tous les besoins d’une société barbare. Au premier rang on trouve le mayeur ; il préside les assemblées de la commune, commande en chef les milices bourgeoises, donne le mot d’ordre pour la garde de la ville, et remplit en outre des fonctions de judicature et de police industrielle et administrative. Au second rang viennent les échevins, dont le nombre a varié depuis quatre jusqu’à douze. Ce sont eux qui forment le conseil exécutif de la commune ; ils surveillent la voirie, les constructions, les foires, les marchés, les vivres, les boissons ; ils siègent comme juges aux assises civiles et criminelles, et administrent les finances municipales. Les mayeurs des bannières, au nombre de soixante-quatre, occupent le troisième rang : leurs fonctions sont annuelles et gratuites ; ils assistent à l’ouverture et à la fermeture des portes, vérifient les comptes des agents financiers de la commune, fixent les amendes, surveillent les archives, les sceaux, et en temps de guerre, ils portent les bannières des milices bourgeoises. Parmi les officiers de l’échevinage on comptait en outre, à dater du XVe siècle, le siéger, le procureur fiscal et son substitut, qui étaient élus par les magistrats municipaux, et qui avaient mission de défendre les droits de la ville dans les procès ou les débats qui survenaient entre la commune et les pouvoirs coexistants. Il y avait de plus des portiers, des sergents, un geôlier, des waites, ou gardes de nuit, un bourreau, payés par la ville, et des massiers, qui précédaient le mayeur dans les cérémonies publiques, en écartant la foule avec des bâtons à tête d’argent, aux armes d’Abbeville.
Les assemblées du corps municipal étaient, selon l’urgence et le nombre des assistants, ordinaires, composées, et générales extraordinaires. Dans l’assemblée ordinaire siégeaient le mayeur, les échevins, le procureur fiscal et son substitut. Quand les affaires présentaient des difficultés, quand il y avait partage de voix, on convoquait l'assemblée composée, à laquelle assistaient les anciens mayeurs ; enfin, dans l'assemblée générale, on réunissait les chanoines de l’église collégiale de Saint-Wulfran, les religieux de l’abbaye de Saint-Pierre, les officiers du présidial, de la sénéchaussée, de l’élection, du grenier à sel, de la juridiction consulaire, les soixante-quatre mayeurs des bannières ; c’était en quelque sorte une convocation solennelle des trois ordres. Les décisions prises dans ces assemblées étaient soumises en dernier ressort, soit au parlement, soit au conseil d’état.
Pour jouir, à Abbeville, du droit de bourgeoisie, il fallait être sain et légitime, et payer, selon sa fortune, vingt ou trente sols, quelquefois moins. Pour être mayeur, échevin, mayeur de bannière, et même sergent, la loi voulait qu’on fût sans reproche et né en loyal mariage. Un règlement de 1465 porte que les officiers royaux ne pourront entrer dans le corps de ville sans se démettre de leurs charges ; les nobles, sans renoncer à leurs prérogatives. Les élections des magistrats municipaux avaient lieu chaque année le 24 août. Le collège électoral de la commune était formé par les chefs des corporations, qui désignaient, au choix du mayeur et des échevins sortant déchargé, les candidats qui devaient entrer dans la nouvelle magistrature. A Abbeville, comme dans toutes les villes de loi, le maire et les échevins avaient la haute, moyenne et basse justice, excepté dans les fiefs. Ils condamnaient à mort, sans appel, et avec exécution dans les vingt-quatre heures. L’instruction des affaires était rapide, et presque toujours incomplète ; quelquefois même on n’attendait pas la preuve, et des condamnations capitales furent souvent prononcées sur le simple soupçon. Les peines les plus fréquentes étaient la mort, la mutilation, le bannissement à temps ou à perpétuité, la démolition des maisons ; les animaux eux-mêmes étaient les justiciables de l’échevinage, et on procédait à leur égard comme à l’égard des hommes ; les sergents étaient chargés de les arrêter ; on les tenait en prison pendant l’instruction de l’affaire ; on les conduisait au supplice dans une charrette, sous bonne escorte, et le bourreau qui les exécutait recevait soixante sols pour sa peine. Quand une condamnation capitale avait été prononcée, on sonnait une cloche nommée hideuse ; le mayeur proclamait le jugement en présence du peuple ; il plaçait ensuite une corde au cou du coupable, et l’accompagnait jusqu’au pilori, où il l’attachait lui-même. Le patient restait ainsi quelques heures exposé ; on le conduisait ensuite aux fourches patibulaires ; et, avant de le lancer dans l’éternité, le bourreau lui présentait un gobelet rempli de vin. Mais reprenons le récit des faits.

En 1196, le comte de Ponthieu, Guillaume III, épousa la princesse Alix, sœur de Philippe-Auguste. Ce comte se signala dans la croisade contre les Albigeois, et à la journée de Bouvines, à la tête de ses vassaux et des milices communales d’Abbeville. Il mourut en 1221 ; sa fille Marie lui succéda. Le Ponthieu passa ensuite, en 1251, à la comtesse Jeanne, l’aînée des filles de Marie, puis à Éléonore, qui épousa, en 1272, Édouard Ier, roi d’Angleterre, et lui apporta le comté pour dot. Édouard vint à Abbeville recevoir l’hommage de la commune. On stipula, dans une assemblée solennelle, les droits respectifs du monarque anglais et des bourgeois, et on jura de part et d’autre de les observer. L’un des principaux officiers d’Édouard en fit le serment sur l’Évangile, au nom de son maître, dont le royal orgueil refusait de s’abaisser devant de simples bourgeois.
Le Ponthieu fut un des pays qui, en 1346, souffrirent le plus cruellement de l’invasion du royaume. Édouard III, roi d’Angleterre, débarqua en Normandie à la tête de quarante mille hommes, pour soutenir ses prétendus droits à la couronne de France. Après avoir dévasté cette province, il se replia sur le Ponthieu, dans l’espoir d’y trouver des partisans, car il était là sur l’héritage de sa mère. Mais les habitants s’armèrent pour le repousser, et rompirent les ponts. Il se rencontra, par malheur pour la France, parmi les prisonniers que les Anglais traînaient à leur suite, un traître qui indiqua au monarque ennemi un gué dans la Somme, le gué de Manquetaque, à deux lieues au-dessous d’Abbeville. Édouard passa la rivière avec son armée, en écrasant les milices communales qui gardaient la rive opposée ; ranimé par ce succès, il résolut de livrer bataille à Philippe de Valois, et prit position sur le plateau de Crécy. La bataille eut lieu le 26 août 1346 ; on sait quelle en fut l’issue. Les Abbevillois, dans cette journée fatale, payèrent au pays la dette de leur sang, et pendant le siège de Calais ils s’associèrent glorieusement à l’héroïque défense de cette place, en y faisant passer des vivres et des soldats.
En vertu du traité de Brétigny, Abbeville et le Ponthieu furent cédés à l’Angleterre ; mais le joug de l’étranger était trop lourd pour qu’on le supportât longtemps, et le pays fut bientôt mûr pour la révolte. Un riche bourgeois d’Abbeville, nommé Ringois, s’était particulièrement signalé dans la lutte ; il fut arrêté dans une émeute, et l’on tenta vainement de le délivrer. Les officiers anglais exigèrent qu’il prêtât serment de fidélité à Édouard. Ringois refusa obstinément, et fut conduit dans la forteresse de Douvres. Là, on le plaça sur le parapet d’une tour qui dominait la mer. «  Reconnaissez-vous pour maître Édouard III ? lui cria-t-on. — Non, répondit Ringois, je ne reconnais pas d’autre maître que Jean de Valois. » Et il fut à l’instant précipité dans les flots. Ce dévouement d’un bourgeois obscur, dont le nom n’est guère connu que de sa ville natale, peut rivaliser avec les plus beaux souvenirs de l’antiquité. Ringois ne tarda point du reste à être vengé par ses concitoyens, qui expulsèrent bientôt les Anglais de leur ville après trois jours de sanglants combats. Charles V, en récompense du patriotisme que les Abbevillois avaient montré dans cette circonstance, anoblit le mayeur et les échevins, et permit d’ajouter, aux armoiries de la ville, des fleurs de lys d’or, avec cette devise : Fidelis. Abbeville et le Ponthieu furent dès lors inséparablement unis à la couronne.

Malgré les maux inévitables que la guerre traîne à sa suite, Abbeville, dans le le cours du XIVe siècle, jouissait d’une grande prospérité. Agrégée à la hanse teutonique et à la hanse de Londres, cette ville faisait un commerce considérable avec l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la Hollande et la Suède. Elle avait des ateliers d’armes, des chantiers de construction, des fabriques de draps, de nombreuses tanneries, des teintureries renommées. Le travail donnait l'aisance, et avec l’aisance se développait le goût des plaisirs. Le premier dimanche de carême on célébrait des joutes et des tournois. L’échevinage faisait jouer des bijoux d’or au noble jeu de l'arbalète, et des hérauts d’armes parcouraient les villes voisines pour inviter les archers des milices communales à venir disputer les prix. On envoyait chaque année des ménestrels aux écoles de Beauvais, de Soissons et de Saint-Omer, pour apprendre des chansons nouvelles, et le jour des Quaresmiaux, les chanteurs des villes voisines faisaient assaut de gai savoir avec les chanteurs abbevillois, dans une fosse nommée la fosse aux ballades. Le théâtre avait aussi ses solennités, et quand on représentait des mystères, des allégories par personnaiges ou des jeux sur des chars, un trompette à cheval parcourait les rues pour appeler les acteurs et annoncer la représentation, qui durait souvent plusieurs jours. Pendant ce temps, des gardes veillaient à la sûreté des portes, et parcouraient les rues pour empêcher les noises et larcins, car la population tout entière se portait aux théâtres, et la ville restait déserte.

Le séjour de Charles VI, en 1398, et la réunion, dans les murs d’Abbeville, d’une partie de l’armée qui combattit à Azincourt en 1415, sont les seuls faits qui méritent d’être mentionnés dans les dernières années du XIVe siècle et au commencement du siècle suivant. Les guerres continuelles dont le Ponthieu fut le théâtre pendant cette triste période avaient réduit la province aux dernières extrémités. Dans l’espoir d’un meilleur avenir, les Abbevillois se liguèrent bientôt avec Jean-sans-peur, duc de Bourgogne ; mais cette alliance, qui, du reste, ne fut jamais sincère, attira sur le pays de nouveaux malheurs. Toutes les places du comté étaient sans cesse prises et reprises ; Abbeville seule échappa, grâce à la force de ses murailles, aux ravages des sièges, mais elle n’en eut pas moins à souffrir des maux innumèrables. En 1438, une femme y fut brûlée vive, pour avoir tué ses enfants et mis leur chair en vente après l’avoir salée. Le traité d’Arras avait livré le comté de Ponthieu et les villes de la Somme à  Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en réservant aux rois de France le droit de rachat. Louis XI traita du rachat en 1463, mais la ligue du bien public le contraignit bientôt à signer le traité de Conflans ; le Ponthieu, par suite de ce traité, passa de nouveau sous la domination des ducs de Bourgogne, et la guerre ne tarda point à se rallumer. Charles le Téméraire, qui avait peu de confiance dans le bon vouloir des Abbevillois, envoya pour les contenir le sire d’Esquerdes avec un corps de trois mille hommes. D’Esquerdes entra dans la ville par surprise, et désarma les habitants. Peu de temps après, le duc, au mépris des franchises municipales, fit construire une forteresse dans l’enceinte de la ville ; les bourgeois s’indignèrent ; d’Esquerdes fit exécuter les plus notables et brûla plus de dix-sept cents maisons, appartenant à ceux qui tenaient le parti français. La mort de Charles le Téméraire vint heureusement mettre un terme à ces violences, et la ville rentra avec joie sous la domination de la France.

Au milieu des ravages dont Abbeville et le Ponthieu furent le théâtre dans le cours du XVe siècle, l’industrie eut beaucoup à souffrir ; mais la patiente activité des habitants répara toujours heureusement les maux de la guerre. Dès l’année 1486, il existait à Abbeville une imprimerie à laquelle on doit une fort belle édition de la Cité de Dieu, de saint Augustin, un Psautier, la Somme rurale de Bouteiller, et le Triomphe des neuf Preux. Au XVIe siècle, les fabriques d’armes et d’orfèvrerie de cette ville étaient célèbres, même à l’étranger ; l’on y comptait alors cent trente ateliers d’armurerie. Ajoutons que les marins d’Abbeville et ceux du littoral du Ponthieu fournirent un glorieux contingent aux plus aventureuses expéditions de leur temps. En 1541, François de La Roque, seigneur de Bienfay, se rendit au Canada, et y fonda la colonie du cap Breton. En 1604, un Abbevillois, Jean de Biencourt, alla former dans ces mêmes régions un établissement au Port-Royal, et jeter les fondations de Québec.

Le mariage de Louis Xll, en 1514, dans l’hôtel de la Grutuse, l’entrevue de François Ier et du cardinal Wolsey, en 1527, entrevue dans laquelle fut confirmée la ligue offensive et défensive que l’Angleterre et la France avaient formée contre l’empereur, tels sont, dans les annales d’Abbeville, les deux faits les plus notables du commencement du XVIe siècle. L’hérésie s’introduisit dans cette ville vers 1550 ; mais les partisans des nouvelles doctrines, peu nombreux d’abord, n’osaient point célébrer publiquement leur culte, et ils s’assemblaient la nuit dans le château bâti par Charles le Téméraire. Le gouverneur de cette forteresse, Robert Saint-Delis d’Haucourt, partageait les opinions des novateurs et les protégeait ouvertement. Le 6 juillet 1562, la populace ayant pillé la maison d’un calviniste, les magistrats municipaux firent appeler d’Haucourt à l’échevinage, pour aviser au moyen de tenir la ville en paix. Le gouverneur, escorté par une vingtaine de soldats, arriva peu d’instants après ; un attroupement nombreux stationnait aux abords de l’hôtel de ville, et proférait des cris sinistres contre les religionnaires. D’Haucourt répondit par des menaces ; la foule s’émut, força les portes de l’hôtel de ville, et massacra d’Haucourt avec les hommes de son escorte. En 1566 il y eut encore quelques violences contre les religionnaires ; ces excès provoquèrent des représailles sanglantes. Un chef calviniste, François Cocqueville, entra dans le Ponthieu à la tête de trois mille hommes, et exerça, contre les prêtres et les moines, des cruautés inouïes.
Aux désordres causés par les dissensions religieuses, succédèrent bientôt les troubles de la Ligue. En 1584, Roncherolles, baron de Pont-Saint-Pierre, gouverneur d’Abbeville, et quelques magistrats municipaux s’associèrent à la sainte Union, mais d’abord timidement et sans éclater, jusqu’au moment où l’on apprit l’assassinat du duc de Guise. A cette nouvelle, la plus vive agitation se manifesta dans la ville ; le crime de Henri III jeta les plus modérés eux-mêmes dans le parti des violences, et l’autorité de la Ligue s’établit définitivement, le 12 janvier 1589. Dès ce moment, les milices communales prirent part aux opérations militaires. Mais la guerre civile n’amena pour elles que des désastres ; elles furent battues en plusieurs rencontres, entre autres aux environs de Senlis, et, plus tard, sous les murs de Neufchâtel, par Henri IV en personne. La lutte se prolongea cinq ans. Enfin, lassés des maux sans nombre que la Ligue attirait sur le pays, les Abbevillois se décidèrent, le 9 décembre 1594, à prêter serment de fidélité à Henri IV ; peu de jours après, ce prince vint à Abbeville où il fut reçu avec enthousiasme.

La paix de Vervins rendit le repos au pays, et des jours de calme succédèrent aux agitations des guerres civiles et des guerres étrangères ; mais, en 1635, une rupture ayant éclaté entre la France et la maison d’Autriche, le Ponthieu fut exposé aux ravages des Espagnols, qui occupaient Hesdin. L’année suivante, Jean de Werth et Piccolomini, à la tête d’une armée de trente mille hommes, se présentèrent sous les murs d’Abbeville, et les habitants se montrèrent si bien disposés à les recevoir, qu’ils s’éloignèrent sans avoir osé tenter une attaque sérieuse. Une maladie contagieuse, qui enleva, dans le cours de cette même année, plus de six mille personnes, le supplice de Balthasar de Fargues, qui s’était révolté dans Hesdin à la tête du régiment de Bellebrune, le passage de quelques grands personnages, des solennités pieuses, la fondation de plusieurs couvents, l’établissement de la manufacture de drap par le Hollandais Josse Vanrobais, l’apparition de quelques partis ennemis pendant l’invasion d’Eugène et de Marlborough, tels sont les seuls faits dont le souvenir se rattache au règne glorieux de Louis XIV.

Le XVIIIe siècle s’écoula avec la même uniformité, et à part quelques agitations causées par les querelles du jansénisme, nous n’avons guère, dans cette période, que deux événements à rappeler, l’explosion du magasin à poudre, et le procès du chevalier de La Barre.
 Pendant la nuit du 8 au 9 août 1765, un crucifix de bois, placé sur un pont d’Abbeville, le Pont-Neuf, avait été mutilé avec un instrument tranchant. Cet événement excita dans la ville une rumeur générale. On procéda à une information, et l’un des officiers de justice du présidial éveilla les soupçons sur le chevalier de La Barre, petit-fils du lieutenant général qui a laissé plusieurs ouvrages sur la Guyane. De La Barre, ainsi que deux autres jeunes gens d’Abbeville, d’Étallonde et Moisnel, ses amis, furent décrétés de prise de corps. D’Étallonde prit la fuite ; de La Barre fut arrêté bientôt, et, par sentence du 28 février 1766, le présidial le condamna à un supplice atroce. Moisnel fut absous à cause de son extrême jeunesse. On sait aujourd’hui de la manière la plus certaine, que de La Barre n’était point coupable, qu’il connaissait le véritable auteur de la mutilation, et qu’il aima mieux mourir que de le dénoncer.
Le présidial d’Abbeville ressortissait au parlement de Paris. De La Barre fut transféré dans la capitale. Le 5 juin 1766, la cour souveraine, présidée par Maupeou, confirma la sentence ; et le malheureux jeune homme fut ramené à Abbeville pour y subir le dernier supplice. Il reçut la torture le 1er août de grand matin, et le même jour, vers les cinq heures de l’après-midi, on le fit monter dans un tombereau, en chemise, la corde au cou, tête et pieds nus. avec écriteau devant et derrière portant ces mots : impie, blasphémateur, sacrilège exécrable et abominable. Parvenu sur la place du marché au blé, de La Barre, après avoir entendu lire sa sentence, monta sur l’échafaud sans hésitation et sans effort ; il aperçut un tas de bûches entremêlées de fagots et de paille. « C’est donc là ma sépulture ! » dit-il ; et s’adressant aux bourreaux : « Qui de vous me tranchera la tête ? — Moi, dit le bourreau de Paris. — Tes armes sont-elles bonnes ? Voyons-les ? — Cela ne se montre pas,  monsieur. — Est-ce toi qui as exécuté le comte de Lally ? — Oui, monsieur. —Tu l’as fait souffrir. — C’est sa faute, il était toujours en mouvement : placez-vous bien.  — Ne crains rien, je ne ferai pas l’enfant, » répondit l’intrépide jeune homme. Puis il s’agenouilla et embrassa le crucifix Le bourreau lui enleva la tête d’un seul coup, et ses restes furent brûlés avec le Dictionnaire philosophique. Le bois qui n’avait point été consumé et toutes les pièces de l’échafaud, abandonnés à la populace par les moines mendiants qui avaient droit de s’en emparer, furent vendus à l’enchère, et le prix de cette vente dépensé pour boire à la santé du défunt. Ce fut là le dernier des autodafé qui souillèrent la France ; ce fut aussi, sous le régime de l’ancienne monarchie, le dernier événement historique dont Abbeville ait été le théâtre.

Bien que la population fût considérablement réduite à l’époque où nous sommes parvenus, Abbeville occupait encore un rang très notable parmi les villes les plus importantes du nord de la France. On y comptait, au XVIIIe siècle, quatorze églises paroissiales, quinze couvents, trois hôpitaux, une commanderie, un prieuré, deux sièges de justice royale, la sénéchaussée, qui ressortissait depuis 1369 au parlement de Paris, et le présidial, créé par Henri II. Il y avait en outre un bailliage, une maîtrise des eaux et forêts, une juridiction du grenier à sel et de l’amirauté, une justice consulaire, qui fut établie en 1567. La milice bourgeoise, qui s’était souvent signalée pendant le moyen âge, se composait alors de deux compagnies de cinquanteniers, de huit compagnies de jeunesse et de vingt-quatre autres compagnies non privilégiées. Cette milice nommait annuellement ses officiers, et faisait, en temps de guerre, un service fort actif. Les Abbevillois, qui avaient reçu des rois de France le privilège de se garder eux-mêmes, étaient si fiers de cette distinction, qu’il fallut souvent recourir à l’autorité souveraine pour qu’ils cédassent les postes aux troupes royales.

Pendant les jours terribles et glorieux de la révolution française, un grand nombre de villes de la province sont fécondes en catastrophes, en scènes tragiques, qui méritent de trouver place dans l’histoire nationale ; telle est, au contraire, à cette époque, la stérilité des annales d’Abbeville, qu’on y rencontre à peine, même au point de vue de la curiosité locale, quelques faits dignes d’attention. Au mois d’août 1793, le représentant du peuple André Dumont y fut envoyé en mission ; mais, ainsi qu’il l’a dit lui-même, il y fit couler plus d’encre que de sang. Quand on proclama la patrie en danger, les Abbevillois payèrent avec honneur leur dette au pays. Au mois d’août 1792, six cents volontaires marchèrent au secours de Lille assiégé par les Autrichiens. Le 6 septembre de la même année, un nouveau bataillon de huit cents hommes se rendait volontairement à Dunkerque, et peu de jours après, trois bataillons ruraux, formant un effectif de trois mille quatre cents hommes, partirent pour la frontière. Absorbée désormais par la grande unité nationale, Abbeville s’efface complètement dans l’histoire, et les dernières années du XVIIIe siècle, l’Empire et la Restauration, ne présentent aucun souvenir d’une importance réelle. La population, lassée par les guerres de Napoléon, accueillit avec une vive sympathie le retour de Louis XVIII ; elle oublia même en ce moment sa modération habituelle, et le petit torysme provincial, aidé du clergé, parvint en peu de temps à égarer à tel point l’opinion publique, que le désastre de Waterloo fut salué avec des cris de joie, des danses et des repas au milieu des rues. L’histoire d’Abbeville, sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, offre la même stérilité ; et tout se borne à une visite de la duchesse de Berry en 1825, et au passage du roi Louis-Philippe, en 1831.

Le temps et la Révolution ont fait disparaître la plupart des monuments du moyen âge. Une maison du XIIIe siècle, située rue Barbafust, quelques maisons de bois du XVIe siècle, la tour du beffroi de l’hôtel de ville, la salle des archives municipales et l’église de Saint-Vulfran, commencée en 1488, sont les seuls débris du passé qui méritent de fixer l’attention. D’après le dernier recensement officiel, la population de l’ancienne capitale du Ponthieu était en 1486 de 17,035 habitants. Cette ville, chef-lieu de sous-préfecture et place de guerre, a une direction du génie militaire, un collège communal, des écoles gratuites de géométrie appliquée, de dessin et de musique, une école modèle d’enseignement mutuel, deux hôpitaux, une bibliothèque publique de quinze mille volumes environ, un comice agricole et une société nationale d’émulation, présidée par M. Boucher de Perthes, l’un des hommes les plus distingués et les plus dévoués au bien dont s’honore la province. Outre son musée d’antiquités et d’histoire naturelle, Abbeville renferme des collections particulières qui pourraient rivaliser avec plus d’une grande collection publique, entre autres les cabinets ornithologiques de MM. Bâillon et Jules de La Motte, les collections de plantes de M. Emmanuel Fouques, le cabinet archéologique de M. de Perthes. L’arrondissement, un des plus considérables du département de la Somme, renferme 137,111 habitants.

Abbeville a donné à l’Église Saint Bernard, abbé de Tyron, le cardinal Jean Halgrin, Gérard, professeur en Sorbonne, et le théologien Louis Bail ; aux sciences géographiques, Nicolas Sanson et ses trois fils, le jésuite Briet et Pierre Duval ; à la médecine, Philippe Hecquet, que ses contemporains ont surnommé l'Hippocrate de la France ; aux beaux arts, les graveurs Mellan, de Poilly, Daret (en lien 155 gravures inédites de Pierre Daret, publiées sur un autre de mes sites), Lenfant, Daullé, Aliamet, Dequevauvillers, Beauvarlel, Dennel, Flipart ; les frères Voyez, Hubert, Duponchel, Levasseur, Macret, Danzel, etc. De nos jours encore, MM. Delegorgue-Cordier, Bridoux, grand prix de Rome, et Lacour, soutiennent dignement la vieille réputation des graveurs abbevillois. Parmi les militaires nés dans cette ville, nous citerons le général Duval de Haut-Maret, qui se distingua sous Dumouriez ; le général Martial Thomas et le commandant du génie Wallois, si honorablement connu par la défense de Maubeuge en 1814. Millevoye, un des chaînons les plus riches et les plus brillants de cette poétique chaîne dont les deux extrémités touchent à André Chénier et à Lamartine, est aussi un enfant d’Abbeville ; et nous sommes fiers de citer, parmi les illustrations vivantes de cette ville, MM. de Pongerville, membre de l’Académie française, et Louis Cordier, de l’Académie des sciences. Nous ajouterons que c’est à une lieue d’Abbeville, au village du Plessiel, que naquit, en 1760, le célèbre compositeur Lesueur.

 

Bibliographie : . Chroniques d' Enguerrand de Monstrelet, liv. I, chap.xcvii. — Mémoires de Pierre de Fenin, p. 215 et 216. — Louis Pâris, Négociations et pièces diverses relatives au règne de François II, p. 526. — Manuel historique du département de l'Aisne, p. 280. — Essais historiques sur Vervins, p. 169. — Sismondi, Histoire des Français, t. XXI, chap. VIII. Britannia ou recherches sur l’antiquité d’Abbeville, par Nicolas Sanson, 1636, in-8°.— Histoire ecclésiastique d’Abbeville et de l'archidiaconé de Ponthieu, par le P. Ignace de Jésus- Maria, 1646, in-4°.— Histoire généalogique des comtes de Ponthieu et des mayeurs d’Abbeville, par le même, 1657, in-folio. — Histoire du comté de Ponthieu et de la ville d'Abbeville sa capitale, par Devérité, 1767, 2 vol. in-12. — La Collection des anciens almanachs de Picardie. — Les Mémoires de la Société royale d’Émulation d'Abbeville. — Biographie d’Abbeville et de ses environs, par M. Lonandre père, 1829, in-8°. — Histoire ancienne et moderne d'Abbeville et de son arrondissement, par le même, 1834, in-8°. Ce livre, considérablement augmenté, et rédigé sur un nouveau plan, paraîtra bientôt sous ce titre : Histoire d’Abbeville et du comté de Ponthieu jusqu’en 1789. — Les sources manuscrites les plus importantes sont les archives municipales d’Abbeville, qui ont été en grande partie conservées, et les manuscrits du bénédictin dom Grenier.

 

Voir, aussi, en ces pages, le département de la Somme en 1883

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