Accueil Présentation Lieux 900 photos Cartes - Gravures Thèmes Personnages

 

Les villes et les pays à travers les documents anciens

 

Le Chili en gravures en 1840 et les Araucans lors de la conquête espagnole

 

Place de Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Place de Santiago vers 1840, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

 

Sauf mention particulière, toutes les gravures en n&b et le texte de César Famin proviennent de l'ouvrage : l'Univers - Histoire et description de tous les peuples - Chili, édité en 1840.

Comme souvent à cette époque (1800-1900), les écrits sont remplis de considérations morales sur les peuples colonisés ou conquis - l'auteur de ce site ne cautionne en aucun cas ce type de propos.

Pour les Indication de note laissez quelques secondes votre curseur sur l'icône, le texte sous-jacent apparaîtra ; celui-ci disparaîtra au bout de cinq secondes - recommencez l'opération si vous n'avez pas eu le temps de lire la totalité.

.../...

LES ARAUCANS.
La partie basse du Chili, ou Chili proprement dit, forme deux divisions : la première, qui s’étend au nord, depuis le Pérou jusqu’au fleuve Biobío, est le Chili espagnol ; la seconde, qui commence au Biobío, vers le 30° 49’ de latitude, et s’étend jusqu’à l’archipel de Chiloé vers le 41°, est le Chili indien, ou partie indépendante. La république n’y possède plus que la ville de Valdivia, celle d’Osorno, quelques forts limitrophes et l’archipel. Les Molouches, que les Espagnols appellent Araucans, sont les maîtres de cette vaste contrée, qui n’a pas moins de cent cinquante lieues de longueur sur trente environ de profondeur. Le mot Araucans, tiré de la langue chilienne, équivaut maintenant chez les Espagnols à une injure ; il est le synonyme de brigands, hommes féroces, tandis que ces Indiens se donnent à eux-mêmes le nom de Molouches, qui, en leur langue, veut dire guerriers, ou celui d'Aucas, qui correspond à hommes libres, et appellent les Espagnols Chiapi, mauvais soldats, ou Huinca, assassins.
Les Araucans sont les fils aînés de la famille chilienne. Ce peuple n’a jamais pu être dompté ; il est le seul, sur la surface des deux Amériques, qui se soit maintenu chez lui en opposant la force à la force. Les Espagnols avaient élevé sur son territoire des villes importantes : Villarica, Impériale, Osorno, Canete, Angol, Chillan et Valdivia. Il en est plusieurs parmi elles dont aujourd’hui il serait difficile de retrouver même l’emplacement, et c’est sans fondement que quelques géographes modernes s’obstinent encore a les faire figurer sur leurs cartes : telles sont Villarica, Impériale et Canete. Une autre circonstance vient ajouter encore à la confusion qui règne dans la géographie de certaines contrées de l’Amérique du Sud. Ce que les Espagnols nomment villa n’est souvent ici qu’une réunion de cabanes dressées par une tribu nomade, qui, après avoir épuisé le sol, va chercher ailleurs de nouveaux pacages pour ses troupeaux, et emporte avec elle la prétendue villa.

Portraits d'Araucans au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Portraits d'Araucans, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Les Araucans ont une taille élevée, mais des formes peu agréables ; ils ont le visage aplati et les pommettes saillantes comme les Mongols, le regard féroce et méfiant, le teint cuivré ou d’un brun rougeâtre, le nez court, la bouche grande, le menton épilé, et une longue chevelure noire ; ils sont robustes, adroits et excellents cavaliers. Les premiers ils se sont occupés à dompter ces chevaux espagnols dont la race sauvage s’était prodigieusement multipliée depuis la conquête. Une simple lanière de cuir leur sert de bride, une peau ou un morceau d’étoffe leur tient lieu de selle ; quelques-uns cependant, mais en petit nombre, font usage d’étriers en bois, et de selles grossières assez semblables à celles dont on se sert pour les mulets. Leurs armes de guerre consistent en flèches, lances, massues et lasso. Les Espagnols leur ont procuré quelques armes à feu, mais ils en font peu de cas ; c’est la lance qu’ils préfèrent à tout, aussi s’en servent-ils avec une dextérité prodigieuse. Cette arme, dont le fer a quelquefois deux pieds de long, est emmanchée d’une tige de bambou longue et pleine. Ils manient également le lasso avec une grande habileté, le faisant tournoyer sur leur tête jusqu’à ce qu’ils aient jugé le moment favorable pour lancer les terribles bolas, et arrêter ainsi dans sa fuite l’ennemi qui se croyait déjà hors de tout danger. L’Araucan, ainsi que le Llanero de la Colombie, combat sans ordre et sans tactique, à la manière des Cosaques. II se suspend quelquefois à la crinière de son cheval, se cache derrière son flanc, et, la lance en arrêt, il se précipite sur son adversaire et le frappe avant de se montrer. Ses armes défensives consistent en cuirasses, boucliers et casques de cuir.

Religion. La base sur laquelle ce peuple a assis sa religion est le dualisme, la lutte du bon et du mauvais génie, de Meulen et de Wancubu. Il a conservé la tradition d’un déluge universel, ouvrage de Wancuba, et celle d’un patriarche, juste entre les justes, conservé par la protection de Meulen. Il reconnaît un Être suprême, qu’il nomme tour à tour Pillan ou Guénu-Pillan, esprit du ciel, Puta-Gen, grand être, Thalcave, le tonnant, Vilvemvoé, le créateur de toutes choses,  Vilpelvilvoé, le tout-puissant, Molyhelle, l’éternel, et Aunonolli, l’infini. Le dieu de la guerre se nomme Épunamum. Viennent ensuite les ulmènes et apo-ulmènes, divinités secondaires des deux sexes, qui rappellent les rêveries mythologiques de la Grèce. Cette troupe immortelle a ses vertus et ses faiblesses : elle fait la guerre et l’amour ; elle chante ses triomphes ou noie ses chagrins dans le nectar. Tous combattent pour Meulen, le génie du bien, et s’attachent à éloigner de la cabane des fidèles Araucans l’esprit maudit, le cruel Wancubu. Chacun a son ulmène particulier qu’il invoque dans les moments de péril. C’est ce génie tutélaire qui s’attache à l’homme dès le premier moment de la naissance ; c’est lui qui le conduit par la main sur la route de la vie, qui s’afflige ou se réjouit avec son élève, qui l’assiste de ses conseils, le couvre de son bouclier, et ne le quitte qu’aux portes du tombeau.

La superstition des Araucans, bien qu’elle ait ses analogies avec celle de toutes les nations incultes, porte encore l’empreinte d’un caractère de pusillanimité bien extraordinaire chez un peuple aussi belliqueux. Il suffit du passage fortuit d’un oiseau sinistre pour faire pâlir d’effroi le guerrier le plus intrépide. La nuit, il croit voir des fantômes se dresser sur la cime des monts, et des spectres livides qui sortent de leurs tombeaux pour danser sur la verte prairie ; il écoute et croit entendre craquer leurs ossements. Si la tempête gronde au front de la Cordillère, c’est un combat acharné que les esprits des guerriers morts viennent livrer au génie du mal. Avec de pareilles idées, il est bien naturel que ce peuple entretienne des sorciers ou machis ; mais ce qui l’est beaucoup moins, c’est de le voir quelquefois punir la sorcellerie de la peine de mort ; aussi les machis se bornent-ils prudemment à exercer la médecine. Ils prétendent guérir leurs malades au moyen des exorcismes, et autres jongleries de même nature.

Dans les actes importants de leur vie politique, les Araucans immolent des animaux, et trempent dans le sang qui en découle des branches d’arbres odoriférants ; ils brûlent du tabac ou d’autres herbes, et consultent leurs augures sur l’éventualité des projets qu’ils méditent. Ce sont là des sacrifices à la manière antique, et cependant la religion des Araucans ne revêt aucune forme extérieure ; ils n’ont ni temples, ni fétiches, ni cérémonies religieuses ; seulement, ils se bornent, dans les moments de danger, à invoquer les génies bienfaisants. Ils admettent d’ailleurs deux substances dans l’homme : le corps, être matériel et périssable, et l’âme, substance incorporelle et éternelle.

Gouvernement. Le gouvernement des Araucans est celui d’une aristocratie militaire. Les emplois y sont héréditaires de mâle en mâle, mais par élection, et non par ordre de primogéniture. Le pays est divisé en tétrarchies, appelées Uthal-Mapus, gouvernées par des toquis ou caciques (Tétrarchie, du grec tettara, quatre, et archi, pouvoir. C’est donc la quatrième partie d’un gouvernement ; et on a lieu de s'étonner de la distraction de quelques voyageurs qui ont écrit que l’Araucanie était divisée en quatre tétrarchies, comme s’il pouvait y en avoir 3 ou 5 !). Ces tétrarchies sont les suivantes : 1° le pays de la mer, Languen-Mapu ; 2° le pays de la plaine, Lelbun-Mapu ; 3° la basse Cordillère, Mapire-Mapu ; 4° la Cordillère, Pire-Mapu. Ces gouvernements sont autant de zones parallèles avec la mer d’un côté et la Cordillère de l’autre, et à peu près égales entre elles. Chacune d’elles embrasse cinq provinces ou allarégues, et chaque province neuf districts ou régues (Plusieurs écrivains et géographes prétendent que chaque tétrarchie est divisée en neuf provinces ; mais Molina dit positivement qu’il n’y en a que cinq, et il les nomme, ce qui nous semble résoudre la question.). Le gouvernement de la mer comprend les provinces d'Arauco, de Tucapel, d’Illicura, de Boroa et de Nag-Tolten ; celui de la plaine, Angol, Puren, Repocura, Maquega et Mariquina ; celui de la basse Cordillère, Marven, Colhue, Ciacaico, Queceregua et Guanagua  ; enfin, le gouvernement de la Cordillère embrasse toutes les tribus de montagnards appartenant à la famille chilienne. Les quatre toquis de l’Araucanie sont indépendants l’un de l’autre, mais confédérés. Les gouverneurs des cinq provinces d’une tétrarchie prennent le titre de apo-ulmènes, et les chefs de districts celui d'ulmènes. On voit donc que ce mot indique à la fois un pouvoir spirituel et une autorité temporelle : dans les cieux, les ulmènes sont les divinités bienfaisantes  ; sur la terre, ce sont des hommes revêtus du pouvoir. Les toquis portent, pour marque distinctive de leur autorité, une hache de porphyre ou autre pierre ; les apo-ulmènes portent un bâton surmonté dune tête d’argent ; un anneau du même métal est enchâssé dans le milieu du bâton. Les simples ulmènes portent également cette marque d’honneur, mais sans anneau. Les divers fonctionnaires d’une tétrarchie forment le conseil simple ou yogi chargé de statuer sur les affaires civiles ou militaires qui ne concernent que la province. L’assemblée composée des fonctionnaires de toutes les tétrarchies, constitue le grand conseil, appelé ciucaco ou butaco-yog. C’est là que se débattent les affaires qui intéressent la confédération, telles que les traités de paix, les alliances, les déclarations de guerre, etc.

Guerres. Quand le grand conseil a résolu de faire la guerre, il envoie de tous côtés des guerchenis ou messagers en porter la nouvelle. Alors les guerriers se rassemblent au son de la trompe, chacun apportant avec lui ses armes et ses provisions. Les piques, les lances, les frondes, les dards, les flèches et les massues hérissent la plaine ; les chevaux hennissent et caracolent ; les fantassins, namuntulico, s’organisent en régiments, et les femmes courent çà et là afin de tout disposer pour le départ des guerriers. Enfin, le cacique paraît, tout rentre dans l’ordre, et la troupe enthousiaste, affamée de carnage, se dirige à marches forcées vers le lieu désigné pour servir de rendez-vous général. Le commandement en chef est déféré à l’un des quatre toquis ; mais il n’est pas rare cependant de le voir confié à un simple ulmène, quand celui-ci en est jugé plus digne. Ces expéditions militaires se font ordinairement avec tant de célérité, que l’ennemi n’a pas le temps de prendre ses mesures de défense. Les villes de Concepción et de Talcahuano, sur la limite septentrionale de l’Araucanie, et celle de Valdivia, enclavée dans la partie sud, ont été souvent détruites par de semblables irruptions. Reprises et relevées plusieurs fois, elles conserveront toujours les traces de ces désastres. Autrefois les Araucans ne faisaient pas de prisonniers ; mais aujourd’hui la coutume barbare de les immoler est à peu près entièrement éteinte, et peut-être doit-on cette circonstance à l’introduction qui s’est opérée parmi eux d’une population métissé, provenant de l’union des indigènes purs avec les femmes espagnoles qu’ils ont enlevées. Des couvents de religieuses ont, plus d’une fois, servi de motifs à la guerre. La passion de ces Indiens pour les femmes blanches est si grande, qu’on n’a pas d’exemple de prisonnières rendues à leurs familles. Les hommes sont emmenés dans l’intérieur du pays et réduits à l’état d’esclavage. L’étendard des Araucans porte une étoile blanche sur champ d’azur.

Législation. L'homicide prémédité, la trahison, l'adultère, le vol et la sorcellerie, sont punis de mort ; mais le coupable a la faculté de racheter sa vie en transigeant avec la famille qu’il a offensée. Le thaulonco est la peine du talion, qu’ils infligent dans les circonstances moins graves. Le mari a droit de vie et de mort sur sa femme, et le père sur ses enfants ; la société ne leur en demande aucun compte.

Mariages ; condition des femmes. La polygamie est permise chez les Indiens de l’Araucanie ; mais la première femme est seule considérée comme l’épouse en titre ; les autres habitent séparément, et chacune a sa cabane ; aussi compte-t-on les femmes d’un guerrier par le nombre de ses cabanes. Quand un Araucan veut se marier, il rassemble ses amis et ses parents pour enlever sa fiancée, et, à cette occasion, les deux familles se livrent des combats de convention, qui dégénèrent quelquefois en sanglantes mêlées.
La condition des femmes est des plus malheureuses ; ce sont elles qui sont chargées des soins les plus pénibles, non-seulement dans l’intérieur du ménage, mais encore dans les travaux de l’agriculture, à la chasse et même à la guerre. Partout elles remplissent un rôle de servitude humiliant et cruel ; c’est ainsi qu’on les voit panser les chevaux, nettoyer les armes, porter les fardeaux et apprêter les aliments, pendant que leurs maris se reposent, fument ou se promènent. Le même usage existe d’ailleurs chez bien d’autres nations sauvages, et il est à remarquer que, parmi celles qui ne le sont pas, l’infériorité relative de la femme diminue d’autant plus que la civilisation acquiert plus de développement.

Funérailles. Un guerrier vient-il à mourir, ses amis enlèvent le corps processionnellement ; des femmes se joignent au cortège, et chantent les hauts faits d’armes de celui qui n’est plus. Le convoi funèbre se dirige vers l'eltun, ou cimetière de famille, dans lequel une fosse a été préparée. Le guerrier mort est mis en terre avec ses armes, ses habits de luxe, des provisions de bouche, et quelques objets de valeur destinés à payer le prix du passage à la nochère des enfers, la vieille Tempu-Laggi, qui conduira l’âme au séjour de l’immortalité. Si c’est une femme qui a succombé, on enferme avec elle des ustensiles de ménage ou autres objets à son usage ; puis les assistants comblent la fosse, élèvent au-dessus un tertre en pierres et l’arrosent de chicha, leur boisson de prédilection. Les jeux commencent ensuite, et la cérémonie se termine par un festin.
Tel est le curica-huin, ou divertissement noir, qui ressemble beaucoup aux jeux funèbres de la Grèce ; mais on a pu s’apercevoir déjà que les Molouches  ont plus d’un point de ressemblance avec les Spartiates : leurs vices les plus détestables ne sont, en quelque sorte, que l’exagération de la vertu.

Danse. Ce peuple sérieux et farouche offre l’étrange contraste d’aimer la danse avec passion. Leur sapatera est devenue la danse favorite des Chiliens, et cependant elle offre des allusions érotiques, qu’il semble qu’une femme ne saurait tolérer sans un excès d’ingénuité ou d’impudence.

Repas. Les Molouches mangent peu de fruits et d’herbages ; ils se nourrissent habituellement de viande de mouton ou de bœuf, de charque (viande broyée), de volaille, de poisson, et de milcow, pâte faite avec des citrouilles ou des pommes de terre pétries dans du lait. Ils assaisonnent leurs mets avec du poivre et du piment. Dans leurs expéditions, ils emportent de la viande desséchée au soleil et coupée en minces lanières, et du maïs. Ils mangent également, dans ces sortes d’occasions, de la chair de cheval et de mulet. La chicha et le cici sont des boissons faites avec du maïs ou des fruits fermentés. On assure que la préparation de la chicha est réservée aux vieilles femmes, qui mâchent et triturent le maïs, leur salive ayant une propriété convenable à cette opération. .Avant l’arrivée des Espagnols, les Indiens du Chili ne connaissaient ni le blé, ni l’orge, ni l’avoine, ni les légumes, ou les fruits qu'ils cultivent aujourd’hui avec succès. Ils aiment passionnément l'eau de vie et les liqueurs fortes, qu’ils se procurent à la Concepción et à Valdivia.

Habitations. Arauco est la seule ville du territoire indépendant ; partout ailleurs, les Araucans ne possèdent que des villages ou des campements provisoires. Arauco est entourée de murs ; mais sa principale défense consiste dans une fortification peu importante, élevée sur une colline au pied de laquelle la ville est bâtie. L’église se trouve sur la place du marché. Du temps où cette ville appartenait aux Espagnols, la population n’excédait pas 400 âmes. Il y avait un collège de jésuites, devenu plus tard couvent de franciscains. Les maisons, couvertes en chaume, sont divisées intérieurement en plusieurs cases, où l’on trouve quelques meubles qui rappellent le voisinage de la civilisation. Cette ville est située à vingt lieues environ au sud de la Concepción. Dans les autres résidences, les habitations indiennes ne sont que des cabanes grossières ou des tentes en peaux disposées circulairement. La place du milieu est réservée au pacage des bestiaux ; et dès que ceux-ci n’y trouvent plus une nourriture suffisante, la peuplade enlève ses tentes et va camper ailleurs. Le petit hameau de Tubul, à peu de distance d’Arauco, est la résidence d’un toqui ; on y trouve une belle rade et un bon mouillage.

Industrie ; coutumes diverses ; connaissances gégnérales. Les Araucans ne se sont jamais élevés au même degré de civilisation que les Péruviens, les Mexicains et les Muyscas. C’est sans doute dans le but de pallier les défaites qu’ils ont éprouvées en combattant contre cette nation, que les Espagnols ont tant exagéré les progrès de son état social. Un de leurs poètes, Alphonse Ercilla, a même composé sur ces luttes sanglantes, dont nous aurons bientôt à présenter l’historique, un poème épique intitulé l'Araucana. Quoi qu’il en soit, on ne saurait nier que, de toutes les nations indiennes qui vivent encore indépendantes dans l’Amérique du Sud, il n’en est plus d’aussi avancée dans les voies de la civilisation. La passion de ce peuple, et on pourrait dire son culte, pour la guerre, a imprimé à ses mœurs un caractère de cruauté et de violence qui le rend l’effroi de ses voisins ; mais il a plusieurs qualités estimables, telles sont la bonne foi dans les traités, le respect du serment, l’hospitalité, et même l’urbanité à l’égard des étrangers qui voyagent sur son territoire avec l’assentiment des chefs. Quand un marchand étranger veut trafiquer avec eux, il se rend directement chez l'ulmène, et s’assied devant lui sans prendre la parole, ce qui serait une inconvenance. Le chef lui dit alors : Es-tu venu ? à quoi l’étranger répond : Je suis venu. — Et que m’apportes-tu ? — Du vin, des étoffes, etc. Ici commence le détail des présents destinés à l'ulmène. Cette cérémonie terminée, le chef fait publier dans son district qu’un marchand étranger est arrivé, et qu’il apporte avec lui des objets d’échange. On accourt aussitôt ; chacun choisit ce qui lui convient, et retourne ensuite à ses occupations. Au bout de quelques jours, lorsque le marchand veut partir, l'ulmène fait avertir ses administrés qu’ils aient à venir payer le prix des marchandises qu’ils ont choisies, et chacun d'eux alors, avec une religieuse exactitude, vient remettre à l’étranger la valeur, en nature, des articles qu’il a achetés (Voyez Frézier, Relation d’un voyage de la mer du Sud aux côtes du Chili, etc. Paris, 1732, 1 vol. in-4. ). Ce commerce d’échange consiste, pour l’importation, en étoffes européennes, en couteaux, haches, boutons, colliers, bracelets, etc., et pour l’exportation, en ponchos, bœufs, moutons, chevaux, etc.

On a dit que les Araucans avaient des notions en géométrie, qu’ils cultivaient la poésie, la rhétorique et la médecine. C’était en faire un peuple supérieur à certaines nations européennes. La vérité est qu’ils ont dans leur langue des mots pour exprimer la ligne, le point, l’angle, le cône, le cube et la sphère ; que les poètes, appelés gempir ou seigneurs de la parole, improvisent des chansons guerrières ; que leurs amfibes, décorés par les Espagnols du nom de médecins, connaissent assez bien les qualités de certaines plantes médicinales, et qu’ils ont enfin des chirurgiens, ou gutarves, habiles à guérir les plaies et les blessures ; mais on peut faire de semblables observations chez d’autres peuples dont l’ignorance n’est pas mise en question, et nous ne saurions voir en cela autre chose que le caractère d’une simple tendance vers le progrès. Du reste, les Araucans ne connaissent ni l’art de l'écriture, ni celui de la lecture. C’est à l’aide de nœuds, semblables aux quipos péruviens, qu’ils conservent leurs traditions historiques et le souvenir de leurs affaires domestiques. La connaissance des quipos passe chez eux pour une science importante, et souvent ce n’est qu’à son lit de mort qu’un père dévoile à son fils le mystère des nœuds de famille. En 1792, on arrêta à Valdivia des Indiens soupçonnés de tramer une conspiration. L’un d’eux, nommé Marican, avoua qu’un des principaux instigateurs du complot lui avait envoyé une pièce de bois longue d’environ un quart de verge ; que ce bois avait été fendu, et qu’on y avait trouvé, dedans, un doigt humain. Ce doigt était entouré d’un cordon, au bout duquel se trouvait une frange de laine rouge, bleue, blanche et noire. Sur la laine noire on remarquait quatre nœuds, ce qui indiquait que le porteur de ce message était parti de Paqui-Pulli le quatrième jour après la pleine lune. Sur la laine blanche on voyait dix nœuds, c’est-à-dire, que dix jours après le départ du messager la révolte éclaterait. Si l’Indien à qui le message était adressé consentait à prendre part à cet événement, il devait faire un nœud sur la laine rouge ; dans le cas contraire, il en devait faire un sur la laine bleue et la rouge réunies ensemble, afin que les conjurés pussent connaître, au retour du chasqui ou héraut, le nombre d’amis sur lesquels ils pouvaient compter (W. B. Stevenson, Relation d’un séjour de 20 ans au Chili, etc., de 1804 à 1825. Londres et Paris, 3 vol. in-8.).
En astronomie, les Araucans ont quelques notions plus positives. Ils distinguent les planètes, les étoiles ; connaissent les solstices, les équinoxes, les constellations, la voie lactée, et comprennent divers phénomènes célestes, tels que les éclipses et les phases de la lune. Leur année, qu’ils pomment thipantu, commence le 22 décembre, après le solstice méridional, dont la désignation, en leur langue, Correspond à tête et queue de l'année (thaumathipantu). L’année se divise en douze lunes (cujen)  ; la lune en trente jours, le jour en douze heures ; viennent ensuite cinq jours complémentaires. Cette analogie avec l’année égyptienne est vraiment très remarquable. Chaque mois, ou lune, est désigné par une qualité spéciale ; décembre est huevun-cujen, le mois des fruits nouveaux ; janvier, avun-cujen, le mois du fruit ; février, cogi-cujen, le mois de la moisson ; enfin, ce sont les mois de l’écume, désagréable, traître, des nouveaux vents, du maïs, etc.
Le salut de ces Indiens consiste dans les mots marry-marry ; et lorsqu’un chef envoie le marry-marry à un Espagnol, celui-ci peut compter sur son amitié, et même sur son alliance en temps de guerre.
Les femmes indiennes fréquentent les villes espagnoles voisines de leur territoire ; elles y apportent des fruits, des légumes, du poisson et de la volaille, qu'elles échangent contre des marchandises à leur usage, et surtout contre le sel, dont la plupart des tribus manquent complètement.
Les jeunes gens, désignés sous le nom de monotones, fréquentent également les mêmes villes, en temps de paix, dans l’espoir d’y trouver des étrangers qui les prendront pour guides, moyennant un salaire convenu. Ce sont des conducteurs fidèles et intelligents ; ils sont surtout utiles pour un voyage dans les montagnes, ou pour le passage sur des rivières à ponts suspendus.
(Les ponts sont assez rares au Chili ; mais le passage à gué des rivières y est ordinairement facile. Parmi les ponts suspendus on peut citer celui de Cimbra, sur le Rio-Quillota, dans la province d’Aconcagua. Il consiste en un clayonnage soutenu par des lanières de cuir.)

Passage du rio Quillota au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Passage du rio Quillota, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Pont suspendu de Quillota au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Pont suspendu de Quillota, dessin d'Elmeric Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition
in 'Voyage autour du Monde et naufrages célèbres' par Gabriel Lafond de Lurcy vers 1830

Pont suspendu de Cimbra au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Pont suspendu de Cimbra, dessin de Vander-Burch Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

 

Les Araucans cultivent le maïs, le blé et autres céréales ; quelques plantes potagères, le chou, le navet, la rave ; plusieurs arbres utiles : la vigne, le tabac, le cotonnier et le psoralier-coulen. Les hommes et les femmes bêchent la terre, les femmes seules ensemencent et récoltent. La principale occupation des premiers, en temps de paix, est de courir, le lasso en main, après les chevaux et les taureaux sauvages. Les chevaux, sont issus de ces beaux coursiers castillans que les Espagnols introduisirent dans le nouveau monde. Ils y ont multiplié prodigieusement, et n’ont rien perdu ni de leurs qualités ni de leur beauté. Seulement on remarque une vieillesse plus précoce chez ceux que les Araucans ont domptés ; mais cette circonstance tient à l’excès des travaux que l’Indien exige de ce noble animal. Les soins qu’ils donnent à leurs grands troupeaux de bœufs prennent encore une large part de l’existence des Indiens. Notre La Pérouse a fait observer avec raison que l’introduction de deux animaux, le cheval et le bœuf, avait complètement changé les mœurs de plusieurs nations américaines. Les intrépides Araucans, les Guaycurus, les Huilliches, les Pehuenches, et bien d’autres encore, montés sur de rapides chevaux, armés de longues lances, et poussant devant eux de nombreux troupeaux de bœufs ou de chevaux, ressemblent plus aux Tatares ou aux Arabes qu'à leurs propres ancêtres, dont l’existence indolente  végétait sur le bord des rivières, ou se traînait sous les hautes graminées des Pampas.
Les femmes des Araucans se livrent avec quelque succès à la fabrication des étoffes. Les ponchos, qui forment la pièce principale du vêlement des guerriers, sont leur ouvrage. Le poncho est un morceau d'étoffe de laine quadrilatère, de trois aunes de long sur deux de large, percé au centre d’une ouverture assez grande pour qu’on puisse y passer la tête, et destiné à couvrir les épaules et le haut du corps jusqu’aux hanches. Ce vêtement, qui peut servir de manteau pendant le jour et de couverture pendant la nuit, a maintenant été adopté dans tout le Chili. Les ponchos araucaniens, tissus avec la laine du guanaco, le chamois des Alpes, sont très estimés. La fabrication d’un poncho de luxe occupe une femme pendant près de deux ans, et vaut cent dollars (environ 5oo franc). Il est ordinairement bleu-turquoise, c’est la couleur favorite des Chiliens, qui l’extraient de diverses substances végétales. Les autres couleurs sont le jaune, le vert et le rouge. Cette nation se livre encore à la fabrication d’une grossière poterie, et à celle des armes. Avant l’arrivée des Espagnols, les Indiens se servaient, au lieu de fer, de pierres dures ou d’une sorte de bronze natif, appelé campanile par les Espagnols, mélange de cuivre, de zinc et d’antimoine. Cependant ils n’ignoraient pas l’art d'extraire l’or et l’argent du minerai ; ils les faisaient fondre dans des vases d’argile au moyen d’un courant d’air. Les Araucans connaissent encore l’art de se servir du coton pour tisser des hamacs et de la toile, ouvrages grossiers, il est vrai, mais enfin qui prouvent que ce peuple a fait déjà plus d’un pas dans la voie de la civilisation. La guerre et la chasse étant l'occupation favorite des hommes, la navigation et la pèche tiennent peu de place dans l’histoire de leur industrie. Ils font usage, sur les côtes et les rivières, d’un sorte d’embarcation appelée balsa. Elle consiste en deux peaux de phoques cousues avec soin et ballonnées au moyen de l’air atmosphérique, de maniéré à former deux énormes vessies qui conservent encore assez bien la forme primitive de ranimai. Ces deux ballons supportent des bandes transversales, recouvertes en peaux de bêtes fauves et en branches d’arbre. Le navigateur s’assied sur ce pont, en tachant de maintenir son embarcation en parfait équilibre.

Le territoire araucan est une vaste contrée aussi riche que fertile, et bien propre à éveiller la convoitise des Européens. Indépendamment de ses nombreuses mines de métaux précieux, de ses vignes, de ses vergers, on y voit errer d'immenses troupeaux des plus précieux animaux domestiques introduits par les Espagnols, tels que le cheval, la vache, la chèvre et le mouton.

Costume de la Conceptión au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Costume de la Conceptión, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Costume du peuple chilien vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Costume du peuple chilien, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Costume. Nous avons dit déjà que le poncho est la partie essentielle des vêtements d’un Araucan. Il faut y joindre une veste qui descend jusqu’à la ceinture, une culotte courte, une ceinture de cuir, un chapeau en pain de sucre, des sandales de peau nommées ojotes, et quelquefois une paire d’éperons. Les femmes vont la tête et les pieds nus ; elles portent des robes longues, de couleur ordinairement bleue, sans manches, et ouvertes sur le côté. Un manteau de même couleur, retenu sur les épaules par des agrafes d’argent, des bracelets et des pendants de même métal complètent à peu près leur costume. Leurs cheveux, qu’elles portent très longs par derrière, sont tressés, et coupés courts sur le front. Ces Indiens sont assez propres ; ils se baignent souvent, et nettoient leurs cheveux avec l’écorce du quillay. Les hommes s’arrachent la barbe au moyen de pinces faites avec des coquilles.

Langue. La langue des Araucans est le chilien proprement dit ; les naturels la nomment Chilidugu. Molina, qui la connaissait parfaitement, assure qu’elle est douce, harmonieuse, expressive, régulière et riche. Elle n’a ni verbes ni noms irréguliers, et ses règles sont d’une telle simplicité, que peu de langues sont aussi faciles à apprendre.
Telle est la nation belliqueuse des Molouches ou Araucans ! On ne peut lui refuser la première place parmi les peuples indigènes qui, à l’époque de l’invasion européenne, ne s’étaient pas élevés déjà à un état de civilisation complet ; et qui sait si elle ne l’eut pas atteint également sans l’arrivée de ces Européens affamés d’or, qui, tranchant avec le glaive les liens sacrés de l’humanité, ont fourni aux Américains des motifs légitimes de haine, de discorde et de destruction !
( Les matériaux sur les mœurs et l’histoire des Molouches sont très nombreux. Les ouvrages qui nous ont été le plus utiles en cela sont les suivants : Chilidugu, sive Res Chilenses, etc. Opéra Bernardi Havestad, etc. Munster, 1777-79. - Alf. Ercilla, L’Araucana, poème, etc. Madrid.
Molina, Storia civile del Chili ; Frézier, id. ; W. B. Stevenson, Relation d’un séjour, etc., déjà cité ; Falkener, Description of Patagonia and the adjoining parts, etc. - Lesson, Journal d’un voyage pittoresque autour du monde, 1830. — Histoire de l’homme, suites à Buffon.
)

Tribus diverses de la famille chilienne. Les Puelches et Pampas qui habitent la partie méridionale de la confédération du Rio de la Plata, mais dont plusieurs tribus sont errantes sur le territoire chilien ; les Cunches, qui sont établis au-delà de Valdivia en redescendant vers la Patagonie ; les Chonos et Poyus des archipels de Chiloé et de Chonos ; les Huilliches, qui habitent au sud des Cunches ; les Pehuenches, enfin, que l’on trouve dans les Andes du Chili, entre le 34° et le 37°, appartiennent, comme les Araucans, à la famille chilienne, ou plutôt, ne sont que des tribus dispersées d’une seule nation. Ils parlent a peu près le même langage, et adorent les mêmes dieux ; mais ils n’ont suivi que de loin la marche progressive des Araucans. Les Puelches sont considérés comme les Araucans de l’Est. Les Pehuenches tirent leur nom du Pehuen ou Pinal, le Pinus araucanus, et qui croît en abondance sur leur territoire. On trouve, d’ailleurs, dans les écrits des voyageurs espagnols, les noms d’une foule de tribus indiennes qui couvraient le sol chilien à l’époque de la conquête ; ce sont, entre autres, les Copiapinis, les Coquimbis, les Quillotanes, les Mapocines, les Promauques ou Promauciens, les Curis, les Cauquis, les Pencones, et autres. C’étaient autant de peuplades de la nation des Araucans, vivant sur le bord des rivières ou dans les vallées qui portent encore leurs noms ; le Copiapo, le Coquimbo, le Quillota, le Mapoco, la contrée de Penco, etc.

Population indigène. Un savant statisticien, M. Ad. Balbi, a dit avec raison que les géographes anglais ou allemands ont singulièrement exagéré le chiffre de la population indépendante des deux Amériques. Il ne faut pas perdre de vue que ce qu’on appelle nation nombreuse dans les solitudes du nouveau monde n’a qu’une importance relative, et ne se compose souvent que de quelques centaines d’individus. « Les Araucans (dit le même écrivain), que M. Hassel et  d’autres savants géographes estiment  encore quatre cent mille et même  quatre cent cinquante mille âmes, ne comptent que soixante à soixante-dix mille individus, selon des renseignements  positifs que nous ont fournis  des Chiliens instruits qui ont visité cette intéressante peuplade du nouveau continent. Cette évaluation s’accorde avec celle qu’ont donnée des voyageurs français qui ont visité  dernièrement le Chili (A. Balbi, Essai statistique sur le nouveau monde. — Revue encyclopédique, 1828, tom. X.XX.V1II, pag. 307 et suivantes.).»

 

HISTOIRE

Les Incas. Les premières notions historiques sur le Chili ne remontent pas au delà du milieu du quinzième siècle. Pendant que les hommes de l’ancien continent se disputaient avec acharnement la possession de quelques provinces épuisées et incendiées, des peuples, dont l’existence n’était pas même soupçonnée, étendaient aussi ce prétendu droit de conquête sur les bords fertiles de l'Orénoque, dans les brûlantes Pampas, et jusqu'aux cimes glacées de la Cordillère. Le Pérou était à l’apogée de sa gloire. Yupanqui, le dixième Inca, ayant entendu vanter la fertilité des contrées situées au delà de la limite méridionale de ses États, sur le revers occidental des Andes, se rendit lui-même à Atacama, ville frontière de l’empire péruvien, pour y organiser une armée de dix mille hommes, qu’il confia à Chinchiruca, son général. Celui-ci, après avoir livré aux Copiapinis des combats sanglants qui affaiblirent beaucoup son armée, pénétra enfin dans la vallée de Coquimbo, où il attendit une seconde division de dix mille hommes que l’Inca lui envoyait. Dès que ce renfort fut arrivé, Chinchiruca entra dans le pays des Quillotanes et des Mapochos (Le Quillota et le Mapocho, qui ont donné leur nom aux Indiens établis sur leurs rives, comme la plupart des fleuves du Chili, offraient peu d’obstacles à l'envahissement. Ils sont toujours guéables en de certaines localités.). Ces belliqueuses tribus de la famille chilienne résistèrent avec un courage digne d’un meilleur succès. Vaincues à la fin, elles se soumirent à payer le tribut qu’on exigeait d’elles, et à reconnaître Yupanqui pour leur maître. Cette conquête importante avait coûté aux Péruviens une armée entière et six années de guerre, et l’Inca n’était pas satisfait ! Il envoya de nouvelles troupes à son général, avec l’ordre de poursuivre sa marche vers le sud. Chinchiruca franchit donc le Rio-Maule à la tête de vingt mille hommes. Le pays était habité par les Promauques (purumauquas), nation guerrière, plus disposée à mourir qu’à se soumettre. Alliés avec les Pencones, les Antales et les Cauquis, les Promauques livrèrent une sanglante bataille aux Péruviens. La lutte dura, indécise, pendant trois journées consécutives, chaque parti cherchant à lasser l’opiniâtreté de l’ennemi. Enfin, le quatrième jour, Chinchiruca donna le signal de la retraite, et repassa le Maule pour y attendre les ordres de l’Inca. Celui-ci lui enjoignit de fortifier les bords de la rivière, de cultiver le pays conquis, de traiter avec paternité íes nations soumises, et d’établir des relations amicales avec celles qui ne l’étaient pas. Afin d’ôter à ces dernières tout espoir de le troubler dans la possession de ses nouvelles acquisitions, il porta à cinquante mille hommes la force de l’armée d’occupation. Cette conduite lui réussit, et, peu d’années après, les fiers Promauques, séduits par le voisinage de cette demi-civilisation, reconnurent spontanément la suprématie du fils du Soleil. Le Rio-Maule devint ainsi la limite méridionale de l’empire des Incas, et, de nos jours, on voit encore, près de ses rives, quelques traces des fortifications élevées par les Péruviens.

Découverte du Chili. L’an 1520, un Portugais au service d’Espagne, Hernando Magalhaës ou Magellan, découvrit, entre la Patagonie et la Terre de Feu, un passage auquel il imposa son nom. Parvenu dans le grand Océan par cette route nouvelle, il dut être le premier à voir l’archipel de Chiloé et les côtes du Chili. Mais ce ne fut que seize années après, que les Européens mirent le pied sur cette terre que leur insatiable cupidité avait tant convoitée.

Conquête du Chili. La conquête du Pérou devait amener celle du Chili. Poussé par cette soif de l’or dont tous ses compatriotes étaient alors haletants, l’Espagnol Vasco Núñez de Balboa s’était aventuré dans l’intérieur du pays de Panama, à la suite d’un jeune cacique qui lui promettait de le conduire en une terre où le métal, objet de son adoration et de tous ses désirs, était aussi commun que les cailloux sur le bord de la mer et que le sable au fond des rivières. Aucun obstacle ne put arrêter l’avide Espagnol, ni les solitudes, ni les fleuves, ni les gigantesques montagnes, ni la désertion des Indiens qui lui servaient de guides. Enfin, arrivé sur l’un des sommets de la Cordillère, il aperçoit l’Océan qui se déroule à ses pieds, immense et sans horizon. Son premier mouvement fut de tomber à genoux et de rendre grâces à Dieu d’une découverte si glorieuse et si importante ; puis il descend précipitamment de la Cordillère, s’avance sur le bord du rivage, entre dans l’eau jusqu’aux genoux, et, tirant son épée, il prend possession de la mer du Sud au nom de son illustre maître, le puissant roi de Castille et de Léon. Balboa termina là son excursion, et revint sur ses pas après avoir reçu de riches tributs que lui apportèrent les caciques voisins ; mais il avait appris dans ce voyage l’existence du Pérou, de cette terre promise que rêvait alors la cupidité des conquérants, et, à son retour, il en fit un récit qui excita l’enthousiasme général. Une expédition fut concertée ; l’intrigue et la jalousie lui en ravirent le commandement ; bien plus, le malheureux, accusé de crimes imaginaires, périt sur un échafaud ; tel fut le bon plaisir du roi d’Espagne ! Pedro Arias, bourreau et successeur de Balboa, découvrit le pays qui depuis a été appelé successivement Terre ferme de l'Occident, Nouvelle-Grenade et Colombie. Il fut suivi par une foule d’aventuriers, dont aucun ne pénétra au delà. Mais en 1524, époque où l’on commençait à reléguer dans le domaine de la fable les brillants récits que Nunez de Balboa avait transmis sur le Pérou, trois habitants obscurs de Panama conçurent l’espoir de voir ce rêve brillant se réaliser en leur faveur. Francisco Pizarro, d’abord gardien de pourceaux, et plus tard soldat ignoré, Diego d’Almagro, enfant de troupe, qui avait autrefois suivi Gonzalve de Cordoue dans les guerres d’Italie, et Fernand de Luque, prêtre et maître d’école à Panama, mirent en commun leur mince patrimoine et leur immense ambition. Le détail des revers et des succès de ces trois aventuriers appartient à l'histoire du Pérou. Nous nous bornerons à dire ici que, réunis et solidaires dans les temps d’adversité, la fortune les désunit. Pauvres ils s’aimaient, riches ils se haïrent. La jalousie, une insatiable cupidité, une aveugle ambition, toutes les passions mauvaises que l’éducation n’a pas comprimées, servirent de base aux rapports qu’ils conservèrent, l’un avec l’autre, dans les jours de prospérité. Nous laissons à un autre historien le soin de flétrir l’infâme conduite de Pizarro à l’égard de l’infortuné Athualpa,  et de dire comment cet Inca, plein de générosité et de candeur, se rendant auprès du général espagnol sur la foi des traités et de ses promesses, fut lâchement assailli et jeté dans les fers, pendant qu’on massacrait ses fidèles Péruviens  ; comment, après sa condamnation, il .demanda vainement à être conduit en Espagne pour y être présenté au monarque dont il avait reconnu la suzeraineté, et comment, enfin, après avoir religieusement accompli deux promesses qu’il avait faites à Pizarro pour obtenir la vie et la liberté, savoir celle de se faire baptiser, et celle de remplir d’or une chambre de vingt-deux pieds de long et seize de large, à la hauteur que peut atteindre un homme, il fut attaché à un poteau et étranglé(Voyez Herrera, dec. 5, liv. III — Garcilasso de la Véga, liv. 1. — Xérès, liv. 1, etc.). A cette époque les chefs espagnols faisaient la guerre en héros, et exploitaient la victoire en brigands. Fernand de Luque fut promu à la dignité d'évêque, Francisco Pizarro élevé à celle de capitaine général du Pérou, et Diego de Almagro fut nommé adelantade, ou gouverneur général d’un territoire qui devait avoir deux cents lieues d’étendue, depuis la frontière du Pérou, en redescendant vers le sud. Il partit donc pour conquérir ses nouveaux États, et mit à cette expédition un empressement d’autant plus grand, qu’il avait entendu parler du Chili par des naturels qui vantaient la fertilité et les richesses de cette contrée. Almagro, après avoir pris les mesures que commandait sa position, fit don à ses soldats de cent quatre-vingts charges d'argent et de vingt charges d’or, à valoir sur leur part du butin qu’ils allaient conquérir. Manco, successeur d’Atahualpa, lui fournit une armée de quinze mille Indiens, et fit même partir son frère Paullo Topa, et un grand prêtre nommé Vilehoma, pour lui préparer les voies. L’adelantade se fit en outre précéder par son lieutenant Saavedra, à qui il enjoignit de s’arrêter à cent cinquante lieues de Cuzco et d’y fonder une colonie. Cet ordre fut exécuté ponctuellement, et Saavedra jeta les fondements de la ville de Paria. Ceci se passait en 1535. Almagro se mit en route lui-même, accompagné de cinq cent soixante-dix Espagnols, indépendamment des Indiens que l’Inca lui avait donnés. Arrivé à Tupisa, ville de la province péruvienne de Chicas, il y trouva le grand prêtre Vilehoma, ainsi que Paullo Topa, qui lui remit quatre-vingt-dix mille pesos d’or fin, que les nations tributaires du Chili envoyaient à l'Inca. Ainsi, dans toutes les occasions, les Indiens se montraient aussi généreux que les Espagnols étaient insatiables. À quelques jours de là, et avant son départ de Tupisa, Almagro fut abandonné par le grand prêtre Vilehoma et par un interprète indien, qui emmenèrent avec eux plusieurs de leurs compatriotes. L’interprète fut repris et écartelé. A Iujuy, ville du Tucuman, Almagro s’arrêta deux mois, eut quelques démêlés avec les naturels du pays, et se décida enfin à s’acheminer vers les montagnes neigeuses, où il arriva vers la fin de l’année. Les fatigues de cette route dans le désert et l’intempérie de la saison lui firent perdre une partie de ses gens, avant d’avoir atteint la vallée des Turquoises, la riche province de Copayapo ou Copiapo. Alors seulement le Chili fut véritablement découvert par les Espagnols.
Diego de Almagro, lieutenant d’un prince à qui le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, avait octroyé tous les pays découverts ou à découvrir dans le nouveau monde, prit possession de cette terre nouvelle en récitant la formule d’usage, que le pape avait fait rédiger par une commission spéciale de théologiens et de jurisconsultes (Le pape à qui les rois d’Espagne doivent celle étrange concession est Alexandre VI. Le premier Espagnol qui ait fait usage de la formule de prise de possession est Alonzo d’Ojeda (1509). ). Couvert de ses armes et revêtu des insignes de sa dignité, entouré de ses lieutenants et des principaux caciques qui étaient venus lui rendre hommage, il tira son épée, ramassa quelques poignées de terre, et s'écria d’une voix forte, en s’adressant aux Indiens :

« Moi, Diego de Almagro, serviteur du très haut et très puissant empereur Charles-Quint, roi de Castille et de Léon, son adelantade et ambassadeur, je vous notifie et vous déclaré, avec toute l’étendue des pouvoirs que j’ai reçus, que le Seigneur notre Dieu, qui est un et éternel, a créé le ciel et la terre, ainsi qu’un homme et une femme, de qui sont descendus vous et nous, et tous les hommes qui ont existé ou  qui existeront dans le monde. »

Ici l’adelantade explique aux Indiens que les générations successives, pendant plus de cinq mille ans, ont été dispersées dans les différentes parties du monde, et se sont divisées en plusieurs royaumes et provinces, attendu qu’un seul pays ne pouvait ni les contenir ni leur fournir la subsistance nécessaire, et que Dieu a remis le soin de tous ses peuples à un homme nommé Pierre, qu’il a constitué seigneur et chef du genre humain, afin que tous les hommes, en quelque lieu qu’ils soient nés, ou dans quelque religion qu’ils aient été instruits, lui obéissent. Cet homme et ses successeurs ont été nommés papes, ce qui veut dire admirable, grand, père et tuteur. L’un de ces pontifes, comme maître du monde, a fait la concession de la terre ferme et des îles de l’Océan aux rois de Castille et à leurs successeurs. En conséquence, l’adelantade leur enjoint de se reconnaître sujets et vassaux de son propre souverain, et de consentir à ce que les missionnaires leur prêchent la foi.

« Alors, ajoute-t-il, Sa Majesté, et moi en son nom, nous vous recevrons avec amour et bonté, et nous vous laisserons vous, vos femmes et vos enfants, exempts de servitude, jouir de la propriété de tous vos biens, de la même manière que les habitants des îles ; Sa Majesté vous accordera en outre plusieurs privilèges, exemptions  et récompenses. Mais si vous refusez ou si vous différez malicieusement d’obéir à mon injonction, alors, avec le secours de Dieu, j’entrerai par force dans votre pays, je vous ferai la guerre la plus cruelle, je vous soumettrai au joug de l’obéissance envers l’Église et le roi ; je vous enlèverai vos femmes et vos enfants pour les faire esclaves et en disposer selon le bon plaisir de Sa Majesté ; je saisirai tous vos biens, et je vous ferai tout le mal qui dépendra de moi, comme à des sujets rebelles qui refusent de se soumettre à leur légitime souverain. Je proteste d’avance que tout le sang qui sera répandu, et tous les malheurs qui seront la suite de votre désobéissance, ne pourront être imputés qu’à vous seuls et non à Sa Majesté, ni à moi, ni à ceux qui servent sous mes ordres ; c’est pourquoi, vous ayant fait cette déclaration et réquisition, je prie le notaire ici présent de m’en donner un certificat dans la forme requise (Herrera, dec. 1, liv, VII. — Dufey de l’Yonne, Résumé des révolutions de l'Amérique méridionale. Paris, 1826, 2 vol. in-8. ). »

Les habitants de la vallée de Copiapo étaient alors divisés en deux factions. Leur cacique légitime avait été chassé par un usurpateur, son parent, qui n’avait pu réussir à faire oublier par sa justice et sa bravoure la tache originelle de son autorité. Le vaincu errait dans les bois et les montagnes, cherchant à recruter des partisans, et à rassembler surtout auprès de lui les mécontents du parti contraire, lorsqu’il entendit parler de l’arrivée des Espagnols. Ne prenant conseil que de son désespoir, il courut immédiatement se livrer aux mains de ces étrangers, dont il invoqua la générosité et la protection. Almagro fut assez bon politique pour comprendre tout ce qu’il pouvait y avoir d'avantageux pour lui a mettre sur le trône un prince qui lui devrait son autorité, et lui serait entièrement dévoué. Il accueillit donc le fugitif avec une bonté paternelle, et, peu de jours après, il le réinstalla à la tête de son peuple, et fit périr l’usurpateur sur un bûcher. Les Indiens approuvèrent généralement cette action, et proclamèrent que le juste et puissant Almagro était un envoyé du dieu Vizacocha. Cette bonne harmonie ne fut pas de longue, durée. Trois Espagnols qui marchaient isolés furent tués à Guasco, et cet événement fournit à l’adelantade le prétexte de la plus odieuse exécution. Il fit saisir l’ulmène et son frère, ainsi que vingt-sept Indiens pris parmi les guerriers, et les fit brûler vifs. Les Espagnols eux-mêmes qui obéissaient à l'adelantade furent indignés de cette atrocité ; quant aux Indiens, ils jurèrent dès ce moment une haine implacable à ces barbares étrangers. Almagro, poursuivant sa route, arriva à Concomicagua, résidence du cacique et principale bourgade du pays des Copiapinis. Rodrigue Orgonez et Jean de Rada le rejoignirent en ce lieu avec quelques renforts qui portèrent son armée à cinq cent soixante-dix Espagnols, indépendamment de quinze mille Péruviens qu’il avait amenés avec lui. L’adelantade, suivi de toutes ses forces, pénétra dans le pays des Promauques, où il essuya un échec sur les bords du Rio-Claro. Ses soldats, consternés de ce revers, et peu satisfaits de l’aspect du pays où l’armée campait alors, le pressaient de retourner dans les vallées de Copiapo, et l’adelantade flottait indécis entre le désir de venger son affront et la crainte d’éprouver de nouveaux désastres en s’obstinant à la poursuite d’une chimère, lorsqu’il reçut l’avis qu’une révolte sérieuse venait d’éclater dans le Pérou. Le même messager qui lui apporta cette nouvelle lui remit sa patente de nomination au grade de gouverneur du Chili. Dès ce moment toutes ses incertitudes furent fixées. Sa réconciliation avec Pizarro n’avait jamais été sincère, et le moment de se venger de ce rival odieux lui parut arrivé. Il lève le camp et annonce à ses troupes qu’il va les ramener sous les murs de Cuzco, où les frères de Pizarro se trouvaient assiégés par des forces imposantes. Quelques mots sur ce qui s’était passé au Pérou sont indispensables à l’intelligence des événements que nous avons à raconter.
Manco-cápac régnait alors sous le bon plaisir des Espagnols. Ce prince se trouvait à Cuzco, antique résidence des Incas, et il y vivait sous la surveillance des trois frères de Francisco Pizarro. Plus d’une fois il avait tenté de s’évader, et n’avait pu y parvenir ; cependant les principaux officiers de sa cour, fidèles et dévoués à son malheur, le consolaient dans sa captivité, et lui fournissaient même les moyens de correspondre avec les partisans dans tous les coins de l’empire. Une conspiration s’ourdit dans le secret, et l’échange des quipos (Zarate, loc. cit. — Herrera, dec. v et VI. — Ovalle, liv. IV. — Gomara, liv. v. — Molina, liv. 1, etc. — Warden, l’Art de vérifier les dates, IIIe partie, t. XI, ), langage symbolique et mystérieux, se faisait journellement dans son palais, et presque sous les yeux des Espagnols. Francisco Pizarro, que sa politique tenait éloigné de l’Inca, avait fondé une nouvelle capitale dans la riche vallée de Lima ; c’était là qu’il méditait d’abjurer la fidélité qu’il avait promise à son souverain, et de se faire reconnaître pour fils du soleil et successeur des Incas. En attendant que les circonstances lui permissent de réaliser ce rêve, il voulut honorer la fondation de Lima par une fête splendide qui devait se célébrer aux environs de cette capitale. Manco-cápac obtint de Ferdinand Pizarro la permission d’assister à cette solennité, et ce fut le moment qu’il choisit pour mettre ses projets à exécution. A peine était-il sorti de Cuzco, que les Péruviens se levèrent armés sur tous les points de l’empire. Le cri de guerre retentit de montagne en montagne, et trouva partout des échos. Deux cent mille guerriers accoururent se ranger sous l’étendard de l’Inca, et cette armée formidable vint, incontinent, mettre le siège devant Cuzco, pendant qu’une autre division bloquait étroitement la nouvelle capitale du Pérou. Manco-cápac montra, en cette circonstance, la hardiesse d’un chef de parti, la valeur d’un brave soldat et le talent d’un capitaine expérimenté. Convaincu par une funeste expérience de l’infériorité des armes péruviennes, il fit distribuer à une division d’élite les casques, les épées, les lances, les boucliers ainsi que les chevaux pris aux Espagnols, et lui-même, armé d’une lance, il s’exerça à combattre a cheval. Cependant les frères de Pizarro, enfermés dans Cuzco avec une poignée d’Espagnols, soutinrent vigoureusement pendant neuf mois un siège que les ennemis poussaient avec une rare intrépidité. Tel était l’état des choses lorsque Diego de Almagro quitta le Chili. Ce capitaine prit une nouvelle route pour rentrer dans le Pérou, celle qui lui fut désignée comme la plus courte, mais la plus périlleuse. Ce ne fut qu’après des efforts inouïs que son armée put atteindre le sommet des Andes ; et là, les plus cruels désastres lui étaient réservés. Le sol était couvert d’une épaisse couche de neige, et les routes impraticables. Les ouragans, si terribles dans ces montagnes, se succédaient avec une opiniâtreté désespérante, et nul secours n’était à espérer dans ces affreuses solitudes, nul autre que celui de la Providence, qui, cette fois, se montra inflexible : Almagro perdit ses chevaux, son bagage, deux cents Espagnols et dix mille Indiens, indépendamment de ceux qui eurent les pieds ou les mains gelés. Cinq mois après, une division espagnole, qui franchit ce même passage, retrouva les malheureux qui avaient ainsi succombé à l’excès du froid. Plusieurs, appuyés contre des rochers, tenaient encore la bride de leurs chevaux. La chair de ces animaux, dit Zarate (liv. III, ch. 1 et 2), était encore assez fraîche pour que les voyageurs pussent en manger une bonne quantité.

Aujourd'hui les péons ou pâtres d’origine espagnole, «qui servent ordinairement de guides pour le passage des Andes, ont su vaincre à peu près tous les dangers de ce voyage. Leur audace et leur sang-froid en ces graves circonstances sont vraiment inconcevables. Rien de plus curieux que de les voir descendre la Cordillère à la ramasse, c’est-à-dire, en se laissant glisser sur la neige depuis la cime d’une montagne jusqu’à son pied, sans autre précaution que celle de s’asseoir sur une peau de bœuf dont ils tiennent fortement l’extrémité inférieure. Pour se guider, ils font usage de leurs longs bâtons, et quelquefois d’un grand couteau qu’ils enfoncent dans la neige durcie quand ils veulent s’arrêter.

Péons descendant les cordillères au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Péons descendant les cordillères, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

 

Arrivé devant Cuzco avec les débris de son armée, Almagro y fut rejoint par plusieurs transfuges du parti des Pizarro. Ayant ainsi repris de nouvelles forces, il livra bataille aux Péruviens, les vainquit, et mit à son tour le siège devant la ville où s’enfermaient les trois frères, qu’il força bientôt à se rendre à discrétion. Vaincu à son tour, après une alternative de bons et de mauvais succès, dont le détail appartient à une autre histoire, il tomba au pouvoir de Francisco Pizarro, qui le condamna à mort. Le prisonnier fit valoir en vain, auprès de son juge, l’ancienne amitié qui les avait unis, les services qu’il avait rendus à la cause commune, et vainement il le conjura, en versant d’abondantes larmes, d’avoir pitié de ses cheveux blancs (il avait alors 75 ans). Ainsi ce vieux soldat qui, dans le cours de sa longue carrière, avait toujours montré une bravoure à toute épreuve, eut peur de la mort, et s’abaissa à mendier un pardon qui lui fut refusé. Il fut étranglé dans sa prison, et décapité ensuite sur la place publique. Nous avons fait l’éloge de la bravoure d’Almagro ; la vérité exige que nous ajoutions que c’était là, à peu près, la seule qualité de cet aventurier féroce, ambitieux et cupide. Il périt au mois d’avril 1538, laissant un fils qu’il avait eue d’une Indienne. Il légua sa succession à ce jeune homme et à l’empereur (*).

Expédition de Valdivia ; fondation de plusieurs villes (de 1541 à 1554). Après la mort d’Almagro, Pizarro songea à achever, pour son propre compte, la conquête du Chili ; et, à cet effet, il jeta les yeux sur un officier, nommé Pierre dé Valdivia, natif de Villeneuve-la-Séréna, en Estramadure, qui avait servi avec honneur en Italie, et qui vivait alors à Charcas, où il avait un petit commandement. Pizarro lui adjoignit Sanchez de Hoz, en qualité de lieutenant, et lui confia un corps de cent cinquante Espagnols. On est surpris, en passant en revue l’histoire de la conquête des deux Amériques, de voir avec quelles misérables forces les Européens se hasardaient aux expéditions les plus périlleuses dans des contrées inconnues, hérissées de montagnes, couvertes de fleuves et de marais, et défendues par des peuplades belliqueuses. Ils recrutaient, il est vrai, des auxiliaires, mais c’était parmi cette race ennemie des indigènes, toujours disposée à les abandonner ou à les trahir. Valdivia emmena avec lui un corps de plusieurs milliers de Péruviens, indépendamment des femmes et des prêtres qui le suivirent pour former une colonie. Cette troupe conduisait aussi avec elle plusieurs animaux domestiques d’Europe. Telle est l’origine de ces grands troupeaux de chevaux, de boeufs et de moutons qui forment aujourd’hui la principale richesse de cette partie de l’Amérique du Sud. Les Espagnols aimaient assez à les échanger contre des animaux propres au Chili, surtout contre ceux à précieuse fourrure, tels que les mouffettes et les chinchillas. Valdivia, résolu à pénétrer aussi avant que possible dans l’intérieur du Chili, arriva sur les bords du Rio-Mapocho, dans une province qui lui parut fertile et populeuse, et là il jeta les fondements d’une ville qu’il plaça sous l’invocation de saint Jacques, ajoutant à ce nom celui de Nueva Estramadura, qui lui rappelait sa patrie. Ce dernier est tombé en désuétude, et le nom de Santiago a seul prévalu. Cette ville est aujourd’hui la capitale du Chili ; mais on ne s’explique pas pourquoi, ayant la faculté de choisir remplacement qui convenait le mieux, il a préféré les bords du Mapocho, qui n’est qu’un simple affluent du Maypo, à ceux de ce dernier fleuve, que peu de travaux auraient suffi pour rendre navigable depuis son embouchure jusqu’à la ville. Les premiers fondements de Santiago furent posés le 25 février 1541. Les Indiens, cependant, ne cessaient de harceler les travailleurs ; chaque jour les combats recommençaient, et n’amenaient aucune solution à ce débat entre le droit delà propriété et celui de la conquête. Valdivia, voulant enfin pousser la guerre avec plus d’ardeur, feignit quelque temps de renoncer au projet d’établir une colonie sur cette terre étrangère ; puis, à la faveur de la sécurité que cette conduite avait inspirée aux indigènes, il fit arrêter leurs principaux chefs, et les enferma dans la forteresse sous la garde de son lieutenant Alonzo de Monroy. Lui-même, à la tête d’une soixantaine de cavaliers, fit une incursion dans l’intérieur de la province pour observer les mouvements de l’ennemi ; mais celui-ci, trompant sa vigilance, réunit toutes ses forces, et vint, pendant son absence, assaillir la nouvelle colonie, dont il incendia les maisons, dévasta les champs et arracha les semailles. Les colons se retirèrent dans le fort, déterminés à s’y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Pendant que les Espagnols se battaient sur les couronnements du fort, les chefs indiens que Valdivia avait fait enlever complotèrent de s’évader ; mais une femme, dont l'histoire a conservé le nom, dona Inez Suarez, voulant prévenir un événement qui pouvait avoir la plus fâcheuse influence sur le sort de la colonie, tua ces prisonniers à coups de hache. La principale force des assiégés consistait dans leur cavalerie, et celle-ci leur était devenue inutile depuis que les Indiens avaient pris la précaution de se retrancher derrière des palissades. Monroy, dans une pareille extrémité, ne vit d’autre ressource que celle d’abandonner le fort et d’attirer l’ennemi en rase campagne. Cet expédient lui réussit, et, bientôt après, Valdivia ayant rejoint la colonie, les Espagnols reprirent l’avantage, et se mirent en devoir de relever leurs fortifications, et d’achever les constructions commencées. Valdivia se fit nommer ensuite (1542) gouverneur de la ville, et, en cette qualité, il fit mettre à mort plusieurs de ses gens qui avaient ourdi un complot dont le but était de ramener les Colons au Pérou. Vers cette même époque, ayant découvert une mine d’or dans la vallée de Quillota, il la fit exploiter sous la protection d’un fort qu’il éleva dans es environs. L'année suivante (1543), huit de ses officiers, sous la direction de Monroy, et accompagnés d’une trentaine de cavaliers, se mirent en route pour le Pérou, dans l’intention d’ouvrir une voie de communication entre les deux pays. Les Copiapinis attaquèrent cette troupe, et tuèrent tout, à l’exception de Monroy et de Pedro Miranda. Ces deux capitaines obtinrent leur grâce par l’intercession d’une Indienne, femme de l’ulmène de Copiapo, à qui ils avaient promis, pour prix de cette faveur, qu’ils apprendraient à son fils l’art de monter à cheval. Cette malheureuse mère ne tarda pas à se repentir cruellement de sa générosité ; les deux Espagnols poignardèrent leur jeune élève, et se sauvèrent dans le Pérou. Vasca de Castro, gouverneur de Cuzco, informé par ces déserteurs de la détresse des colons de Santiago, leur envoya un détachement de cavalerie sous le commandement de Monroy.

De 1543 à 1550, on ne trouve dans les historiens espagnols que les détails peu importants de la guerre des Quillotanes et des Copiapinis avec les nouveaux colons : ils briûent une frégate que ceux-ci faisaient construire à l’embouchure du Rio-Quile, incendient leurs moissons, tendent des embûches aux hommes qu’ils assassinent, et aux femmes qu’ils enlèvent, se retirent dans les déserts quand ils sont battus, et reparaissent bientôt avec de nouvelles forces. Valdivia, de son côté, poursuit ses projets avec une admirable  constance ; il fonde à l’embouchure du Coquimbo, par le 29° 55' de latitude, une ville à laquelle il donne le nom de celle où il avait reçu le jour, la Serena, qu’on a depuis appelée indistinctement de ce nom ou de celui de Coquimbo. Il soumet les Promauques, qui habitaient au sud de Santiago, et trouve en eux des alliés qui lui seront toujours fidèles. Aujourd’hui la nation des Promauques est presque entièrement éteinte, et ses rares débris sont encore pour les Araucans l’objet d’une plus grande haine que les Espagnols eux-mêmes. Ceux-ci sont désignés, ainsi que nous l’avons déjà dit, par le nom de huinca,  assassins, tandis que les Promauques le sont par celui de culme-huinca, misérables assassins. En 1547, les Araucans détruisent la ville de Coquimbo, que les Espagnols, persévérants autant que braves, s’empressent de relever. En cette même année, Valdivia fait un voyage au Pérou pour y chercher les secours qu’il attendait vainement. Il eut, dans cette occasion, à se disculper auprès du président La Gasca des inculpations portées contre lui par quelques colons auxquels il avait demandé l’or qu’il avait porté au Pérou. Pendant son absence, son lieutenant, Francisco de Villagra, avait eu non-seulement à soutenir contre les Indiens une lutte de tous les moments, mais encore il lui avait fallu étouffer les germes d’une guerre civile. Pedro Sanchez de Hoz, nommé par une commission royale gouverneur des pays découverts où a découvrir au sud du Pérou, s’était d’abord opposé à ce que Valdivia reçût le même titre. Obligé de céder à la force, il dissimula jusqu’à ce qu’une occasion, favorable se présentât pour faire valoir ses droits. Cette occasion, il avait cru la trouver dans l’absence de son rival, et avait en conséquence ourdi un complot dont l’objet était d’arriver au pouvoir qui lui avait été injustement refusé, et de faire périr le lieutenant François de Villagra. Mais celui-ci, informé à temps de ce qui se tramait, fit arrêter de Hoz et son complice Roméro, et leur fit trancher la tête.
A son retour, Valdivia, dont les forces s’étaient considérablement accrues par les renforts qui lui avaient été accordés, s’occupa sans relâche à pacifier le pays, et maître désormais de tout le territoire qui avait appartenu aux Incas depuis les frontières du Pérou, il fonda des commanderies qu’il répartit entre ses officiers et ses soldats, s’arrogeant également le droit de leur donner les naturels établis sur leurs propriétés respectives. Jugeant, enfin, que le moment était venu d’étendre ses conquêtes vers les contrées méridionales, où il se flattait de trouver cette profusion de richesses métalliques qu’il avait jusque là vainement cherchée dans le nord, il se dirigea vers la province d’Arauco. Les Pencones, coalisés avec les Indiens des vallées de Tucapel et de Comareas, défendirent bravement leur territoire contre l’envahissement des Espagnols ; mais leur courage désordonné dut céder au courage uni à la tactique. Vaincus, ils se retirèrent chez les Molouches, au delà du fleuve Biobío, les exhortant à se joindre à eux pour chasser ces avides étrangers qui menaçaient de se fixer à jamais sur une terre qui ne leur appartenait pas. Et, en effet, Valdivia, parvenu dans la vallée du fleuve andalien, près de la baie de Penco, par 36° 43' de latitude, y bâtit une nouvelle ville qu’il appela Concepción (1550). Les Araucans ou Molouches, ces fils aînés de la famille chilienne, se présentèrent alors pour défendre l’intégrité du territoire sur lequel la Providence les avait fait naître. Ils étaient au nombre de quatre mille, et obéissaient à un cacique ou toqui, nommé Aillavilu. L’air déterminé de ces guerriers, leur physionomie sombre et féroce, leurs cris, leurs armes nouvelles pour les Espagnols, leur nombre enfin, tout contribuait à donner aux soldats de Valdivia une juste défiance sur l’issue de leur entreprise. Cependant, après une mêlée sanglante et longtemps douteuse, dans laquelle Aillavilu fut tué d‘un coup de feu, les Espagnols demeurèrent maîtres du champ de bataille. Mais les Molouches revinrent bientôt à la charge sous la conduite d’un nouveau toqui, Lincoyan, à qui sa stature colossale et sa forfanterie avaient acquis une réputation de bravoure ; mais dans le fond, c’était un homme timide et irrésolu, plus fait pour obéir que pour commander. Il amenait avec lui des renforts si considérables, que les Espagnols effrayés se retirèrent précipitamment derrière leurs fortifications. Lincoyan n’eut pas le courage de les y attaquer ; il ramena ses troupes dans l’intérieur du pays où elles se dispersèrent. Les Espagnols s’attendaient si peu à une délivrance aussi prompte, que, dans le transport de leur joie, ils en attribuèrent l’honneur à saint Jacques. Dans ce temps-là on était dévot et batailleur, et le peuple espagnol plus que les autres ; il ne manqua pas de gens, dans cette armée, qui affirmèrent avoir vu saint Jacques monté sur un cheval blanc, chargeant les ennemis et les mettant en fuite. Cependant les Indiens ne s’étaient pas éloignés à la manière de gens qui fuient, mais en bon ordre et lentement, comme des guerriers qui, ne voyant plus l’ennemi devant eux, rentrent dans leurs foyers, où les travaux de l’agriculture et les besoins de la subsistance réclament leur présence. Valdivia put enfin sortir de ses retranchements et continuer les opérations de la campagne qu'il avait projetée, grâce aux renforts que lui envoya le vice-roi du Pérou. Jéronimo de Aldérète, François de Villagran et Martin de Avendano lui amenèrent successivement environ cinq cents hommes de cavalerie. Cette arme faisait alors la principale force des conquérants ; les indigènes qui, depuis, sont devenus de si habiles écuyers, manquaient encore de chevaux, et n’étaient pas aguerris contre cette manière de combattre, dont la rapidité et le fracas leur inspiraient tant d’effroi.

Les Molouches et la nation des Cunches battus en diverses rencontres, Valdivia put croire que l’Araucanie entière allait se soumettre à ses armes. Ayant franchi les Llanos qui s’étendent au sud de la province d’Arauco, il s’arrêta au confluent des rivières Cauten et Damas, par le 38° degré 42' de latitude, et y bâtit, à trois lieues de distance de la mer, une ville qu’il dédia à l’empereur ; nous saurons bientôt que les destinées de la Villa-Impériale répondirent mal au puissant patronage de Charles-Quint. Valdivia espérait sans doute, en multipliant le nombre des villes espagnoles, affermir la possession des provinces qu’il avait envahies, car nous allons le voir en fonder trois encore ; mais l’événement a prouvé, depuis, qu’en disséminant ainsi les forces dont il pouvait disposer, au lieu de les réunir en faisceau, il commettait une faute grave dont les conséquences devaient lui être funestes. A soixante-cinq lieues au sud de la Concepción, sur une péninsule formée par l’embouchure d’une grande rivière de la vallée de Guadallanquen, Valdivia  jeta les fondements d’une ville à laquelle il donna son nom ; il en fit de même pour la rivière qui baignait cette nouvelle colonie. La rade de Valdivia est une des plus sûres et des plus étendues de tout le littoral. A peine les premières constructions étaient-elles achevées, que le gouverneur envoya Jérôme de Aldérète reconnaître l’intérieur du pays, en remontant le Rio-Valdivia. Arrivé au pied des montagnes neigeuses, Aldérète découvrit une vallée où les courants d’eau charriaient des parcelles d’or, et ayant fait explorer les environs, il y trouva plusieurs mines du même métal, circonstances qui le déterminèrent à s’arrêter en ce lieu pour y fonder une colonie qu’il nomma la Ville-Riche, Villarica. Il était alors par le 39e degré 9' de latitude, à quatre lieues des Andes et à dix-huit d’impériale, sur le bord du grand lac de Tauquen (Cette ville, et nous l’avons déjà dit, n’existe plus, bien que les cartographes en fassent toujours mention.). Enfin une nouvelle cité, celle de la Frontera, aussi appelée par quelques historiens Villeneuve des Infants (Villanuéva de los Infantes), fut construite par les soins de Valdivia, à seize lieues de Santiago, dans la vallée d’Angol, abondante en mines d’or (1552). Ainsi, dans l’espace de dix ans, nous venons de voir le même capitaine élever successivement sept villes, savoir : Santiago de la Nueva Estramadura, destinée à être la capitale des possessions espagnoles ; la Séréna ou Coquimbo, qui devait assurer une libre communication entre le Chili et le Pérou ; la Concepción ou Penco, Impériale, Valdivia, Villarica, et Angol ou la Frontera ; ces cinq dernières avant pour objet, non-seulement d’assurer la tranquillité du pays, mais encore de protéger les Indiens que Valdivia employait à l’exploitation des mines dans le voisinage desquelles elles étaient placées. Chacune de ces villes se composait de quadras, ou îles carrées, alignées au cordeau, et régulièrement disposées sur une surface plane autant que la localité le permettait. Les maisons étaient en bois, en briques ou en torchis (sorte de mortier de terre grasse et de paille), recouvertes en paille, et, plusieurs années après, en tuiles ; de vastes jardins, clos de murs, étaient attenants à la plupart des habitations. Le père Feuillée dit qu’on voyait à Coquimbo, vers le dix-huitième siècle, des rues longues d’un quart de lieue, qui comptaient à peine cinq ou six maisons. Chacune de ces villes, grossièrement fortifiée et palissadée, était placée sous la protection d’un fort armé d’un petit nombre de pièces d’artillerie ; c’était là que les mineurs et leurs familles se retiraient quand les Araucans  se présentaient dans le voisinage. Ces malheureux colons vivaient dans des transes continuelles, toujours exposés à être emmenés en esclavage, à être égorgés même, ou, au moins, à voir détruire en quelques minutes le fruit de leurs veilles et de leurs sueurs. Tant que vécut Valdivia, leur condition fut pourtant moins affreuse qu’elle ne le devint après, car ce général déployait une rare activité à se transporter sur tous les points menacés ; il franchissait sans hésiter, et retraversait de nouveau les grandes solitudes de Coquimbo, les montagnes neigeuses de Villarica, les fleuves, les marais et les bois, renversant tous les obstacles, et méprisant tous les dangers lorsqu’il s’agissait de secourir une de ses colonies en danger. Sa prévoyance s’étendit même à faire élever plusieurs forts à Tucapel, à Arauco, sur les bords du Quillota, du Biobío, et du Valdivia.

Non content, cependant, de la possession d’une si vaste contrée, l’adelantade voulut y joindre deux provinces situées au delà des Andes, dont il avait entendu vanter la fertilité et les richesses, le Cujo et le Tucuman. Ces provinces, qui appartiennent aujourd'hui à la confédération du Rio de la Plata, ont fait longtemps partie du Chili sous le nom de Chili oriental ou Transmontain ; elles furent conquises à Valdivia par un de ses lieutenants, François de Aguirre. Vers la même époque, il envoya Jérôme de Aldérète en Espagne pour y porter l’argent qui revenait à la couronne sur les produits des mines et sur les tributs payés par les Chiliens. Il y joignit une partie de l’or qui lui appartenait, et il y en avait pour des sommes considérables. Ses officiers et ses soldats furent tous richement dotés par ce gouverneur qui partagea entre eux les provinces conquises, leur conférant le droit de propriété sur les naturels eux-mêmes. Quelques-uns reçurent ainsi des cadeaux de douze, quinze ou vingt mille Indiens, suzeraineté illusoire autant que dangereuse. Valdivia s’était réservé une redevance de cent mille pesos (2,500,000 francs) par an. Aldérète, qui naviguait vers la métropole, devait faire à la cour une pompeuse description des richesses du Chili, et demander pour Valdivia le titre de marquis d’Arauco. Ce chef ambitieux voulant enfin reconnaître toute l’étendue des terres dont la conquête lui avait été confiée, fit équiper deux navires dont il donna le commandement à François Ulloa, avec ordre de pousser jusqu’au détroit de Magellan, et de chercher la route la plus convenable pour communiquer directement avec l’Europe Ce fut vers la même époque que Valdivia créa les trois officiers généraux qui, sous la domination espagnole, ont commandé aux armées royales, savoir : le mestre de camp, le sergent-major et le commissaire.

La métropole apprit avec enthousiasme le succès de l’expédition de Valdivia, et, dans l’effusion de sa joie, le roi voulut que la capitale du Chili, Santiago, portât le titre de ville très noble et très loyale. Des religieux appartenant aux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, des moines de la Merci et autres réguliers, accoururent dans l’espoir d’opérer de nombreuses conversions parmi les indigènes du Chili. Valdivia les installa à Santiago, à la Concepción, à la Villa-Impériale et dans celle qui portait son nom ; mais les Araucans montrèrent une grande répugnance à abjurer la religion de leurs pères ; bien plus, ils conçurent pour ces religieux une haine, si profonde qu’ils n’en voulaient pas même pour esclaves, et qu’ils faisaient périr tous ceux qui leur tombaient entre les mains. On vit aussi se former à Santiago et à la Concepción des couvents de femmes appartenant à divers ordres. Cette institution, dans un pays où chaque habitant était un ennemi, eut des résultats funestes ; elle servit plus d’une fois de prétexte à la guerre ; les saints asiles furent profanés, et ces malheureuses femmes, qui s’étaient vouées à Dieu et à la virginité, furent emmenées dans l’intérieur du pays, et condamnées à servir de concubines à leurs ravisseurs.
Une nouvelle ville ne tarda pas à s’élever auprès de celles qui devaient leur fondation à Valdivia ; ce fut Valparaiso, qui est en quelque sorte le port de Santiago. Les premières constructions y furent commencées par les soins des négociants de la Concepción, qui avaient besoin de magasins et d’entrepôts pour les marchandises qu’ils expédiaient au Pérou. Cette ville acquit rapidement une grande importance ; mais rien n’y justifie d’ailleurs le nom de Vallée du Paradis (Val-Paraiso) que lui imposèrent ses fondateurs. Les montagnes y sont nues et rougeâtres, et la végétation des parties basses est triste, chétive et rabougrie.
La fortune de Valdivia était arrivée à son apogée. Un crime, que ni la raison d’État, ni la nécessité, ni la vengeance, que rien enfin ne justifie, vint mettre un terme à sa prospérité. Il avait annoncé qu’il donnerait une fête dans l'une des nouvelles forteresses. Ainavillo, général en chef des Araucans, sollicita la faveur d’y assister, et l’autorisation lui en fut accordée. Si Valdivia craignait l’espionnage de cet Indien, il pouvait repousser sa demande ; mais l’ayant admise, il ne devait pas violer à son égard les lois sacrées de l’hospitalité. Des rafraîchissements furent offerts à Ainavillo ; il les accepta, et mourut empoisonnée (Ovalle, Herrera, Ercilla, etc. Ce fait ne se trouve pas mentionné dans Molina ; mais la partialité de cet historien pour Valdivia en est sans doute la cause.). A peine la nouvelle de cet attentat se fut-elle répandue parmi les Indiens, qu’elle excita chez eux, au plus haut degré, le désir de la vengeance. Un long cri retentit du fond des vallées jusqu'aux sommets de la Cordillère, et les guerriers de chaque tribu se mirent en marche, sous les ordres de leurs caciques respectifs, vers le pays de Tucapel, où le plus âgé d’entre les chefs, l’ulmène d’Arauco, les avait convoqués. Après une grave délibération, précédée de sacrifices religieux, le cacique de Palmeyquen, nommé Caupolican (Caopolicano), fut élu généralissime. Son armée présentait un effectif de quatre-vingt mille hommes ; les provinces d’Arauco, de Puren et d’Ulicura, avaient fourni chacune un contingent de six mille hommes ; les autres en avaient envoyé de trois à cinq mille.

Nous avons dit plus haut que la population totale des Indiens indépendants est aujourd'hui de 70,000 hommes au plus. Le dénombrement de l’armée de Caupolican, que nous empruntons à Ovalle, liv. V, démontre à quel point cette population a été décimée par le voisinage des espagnols.
En ne perdant pas de vue que chez les peuples guerriers, et surtout dans les pays où la civilisation n’a point pénétré, les armées se grossissent de tous les hommes en état de porter les armes, qu’ils soient encore enfants ou déjà vieillards, on arrivera à ce résultat que l’armée de Caupolican, se composant du cinquième environ de la population indigène, les Chiliens formaient, à cette époque, une famille de 400,000 individus.

La première opération de Caupolican fut dirigée contre le fort d’Arauco. Ayant surpris un détachement de quatre-vingts Indiens auxiliaires qui portaient des vivres à la garnison du fort, il s’était servi de leurs vêtements pour en couvrir un nombre pareil de guerriers araucans, à qui il avait prescrit de se diriger vers le fort, de s’emparer de l’une des portes, et d’y tenir bon jusqu’à son arrivée. Celte ruse ne put réussir, et l’artillerie des Espagnols fit même un tel ravage dans les rangs ennemis, que Caupolican crut devoir s’éloigner hors de la portée des canons. Les assiégés tentèrent quelques sorties et y perdirent beaucoup de monde. Manquant de vivres et de munitions, ils se décidèrent à abandonner le fort, et à se retirer dans celui de Puren, projet qu’ils exécutèrent avec succès au milieu de la nuit. Maîtres d’Arauco, les Indiens détruisirent cette ville et se portèrent immédiatement vers le fort de Tucapel. Les quarante hommes qui en formaient la garnison se replièrent également à Puren. La destruction de la place abandonnée était à peine consommée, que le capitaine Diego Maldonado, envoyé par Valdivia, y arrivait avec six hommes d’escorte. Tombé entre les mains des vainqueurs, il réussit à leur échapper après avoir perdu trois de ses gens.

La faute que Valdivia avait commise en disséminant ses forces sur divers points de l’Araucanie commença alors a porter ses fruits. Les Indiens, rassemblés au nombre de plusieurs milliers auprès des mines, sous la surveillance d’une centaine d’Espagnols, de moins encore quelquefois, apprirent à mieux connaître leurs ennemis et à les moins redouter. Ces soldats européens, vus sur les champs de bataille, inspiraient une profonde terreur aux indigènes. Ceux-ci n'avaient point encore appris l’art de dompter les chevaux ; ils combattaient a pied, mal armés et mal vêtus, tandis que les Espagnols bardés de fer, armés de longues lances, de fortes épées et d’armesà feu, protégés par leur artillerie et montés sur d’excellents chevaux, avaient un avantage immense, qui ne pouvait être balancé que par une grande différence numérique. Mais de près il n’en était pas de même, et les Indiens rougissaient de leur lâcheté, en voyant ce petit nombre d’hommes au visage pâle, aux formes délicates, faits de chair et d’os comme eux, vulnérables, exposés aux maladies, à la faim, à la soif, mortels enfin ! « Ce ne sont pas des dieux, leur répétaient les vieillards, ce sont des hommes de même nature que les Molouches, et n’ayant ni plus de courage ni plus de force qu’eux. » Ainsi la révolte allait se propageant avec rapidité, lorsque Valdivia accourut lui-même dans la province de Tucapel, et trouva l’armée de Caupolican retranchée derrière les ruines du fort dont il venait de s’emparer. Dix hommes, que l’adelantade avait détachés pour reconnaître l’ennemi, tombèrent dans une embuscade et furent mis à mort ; leur capitaine Diego Doro éprouva le même sort.
Le lendemain, 2 décembre 1553, à la pointe du jour  les Araucans sortirent  des retranchements et marchèrent, en bon ordre, vers le camp des ennemis. Ils étaient au nombre de treize mille, tandis que Valdivia ne comptait que deux cents Espagnols et cinq mille Indiens auxiliaires. Ces derniers appartenaient, pour la plupart, à la nation des Promauques, demeurée fidèle à la cause des conquérants. Caupolican avait imaginé un ordre de bataille que ses Indiens conservèrent jusqu’à la fin de la journée. Il avait réparti ses forces en treize bataillons, chacun de mille hommes, marchant à la suite les uns des autres. Le bataillon de tête se trouvait ainsi le seul à combattre, et à peine les Espagnols commençaient-ils a prendre sur lui un léger avantage, que les Indiens se débandaient subitement pour se réorganiser plus loin ; alors un nouveau bataillon de troupes fraîches se présentait, sans laisser à l'ennemi le temps de respirer. Était-il enfoncé à son tour, il ouvrait ses rangs, et allait aussi se reformer sur les derrières de l’armée. Les Espagnols, de leur côté, combattaient avec une grande bravoure, et la terre autour d’eux était jonchée des cadavres de leurs ennemis. Après trois heures de combat ils avaient renversé deux mille hommes ; leurs forces commençaient à s’épuiser, et onze bataillons de troupes fraîches étaient encore devant eux ! A la voix de leur chef ils se raniment pourtant, et, pendant quatre heures encore, ils continuent à soutenir le choc des Araucans. Cinq bataillons sont de nouveau mis en déroute ; reformés immédiatement après, il en restait dix à combattre. Du côté des Espagnols, les chevaux haletaient, les hommes tombaient de lassitude, et ne soutenaient plus le combat que dans l’espoir de prolonger leur existence de quelques heures. A la chute du jour, la partie n’était plus tenable pour Valdivia, et devant lui se présentaient huit bataillons prêts à en venir aux mains ! Il fit alors sonner la retraite, se dirigeant vers un défilé éloigné de deux lieues environ du champ de bataille. En ce moment, un jeune Indien promauque, nommé Lautaro, fils de Pillan, auxiliaire dans l’armée espagnole, et page lui-même de l’adelantade, déserte la cause de Valdivia, et, se présentant aux chefs araucans, il les engage à s’emparer du défilé avant que les ennemis ne puissent y atteindre. Ce projet, adopté sur le champ, et exécuté par le transfuge Lautaro, qui fit des prodiges de valeur, causa la perte des Espagnols et de leurs auxiliaires. Ceux-ci, couverts de blessures et ne se traînant qu’avec peine, arrivèrent les derniers, et, enveloppés de tous côtés, ils furent tous massacrés, à l’exception de trois Promauques qui parvinrent à gagner une caverne, où ils se cachèrent pendant le reste de la nuit. Valdivia et un prêtre espagnol tombèrent seuls vivants entre les mains de leurs farouches ennemis. Ivres de carnage, exaltés par la victoire, affamés de la chair des Européens, les Indiens commirent à l’égard de leurs prisonniers des cruautés inouïes. Ayant attaché ces deux infortunés à un arbre, ils coupèrent un morceau de leur chair, que les chefs firent griller et mangèrent sous les yeux de leurs victimes. Valdivia, ayant vu périr son compagnon d’infortune, implora la pitié de Caupolican, et lui promit, s’il lui accordait la vie, que les Araucans n’auraient pas désormais d’ami plus dévoué que lui. Lautaro, de son côté, touché de compassion à la vue d’une si grande infortune éprouvée par un nomme dont il n’avait reçu que de bons traitements, intercéda pour lui auprès de Caupolican, et ce chef, à qui les sentiments généreux n’étaient point inconnus, était sur le point de faire grâce, lorsqu’un vieillard, indigné de l’hésitation que montrait son général, saisit une massue et en asséna un coup violent sur la tête de Valdivia, qui tomba privé de sentiment. A ce signal, les Araucans se précipitent sur ce corps inanimé et lui font subir mille outrages ; ses chairs servirent à un affreux repas, et de ses os les Indiens firent des flûtes et des trompettes. Telle fut la fin malheureuse de cet illustre capitaine, dont le nom inspire encore de la terreur aux descendants de cette nation qu’il combattit avec succès pendant treize années consécutives (Quelques écrivains espagnols ont prétendu que les Indiens le firent périr en lui versant de l’or fondu dans le gosier, et lui disant : « Rassasie-toi de cet or dont tu étais si affamé. » Cette version ressemble beaucoup à un conte.).
Le lendemain, les vainqueurs célébrèrent leur triomphe par des danses et des jeux. Ils avaient placé sur les arbres dont ils étaient environnés les têtes de leurs ennemis, formant ainsi des trophées et de hideuses guirlandes pour cette fête militaire. Toutes les populations voisines étaient accourues pour jouir de ce spectacle, et contempler les ossements de ces soldats réputés invincibles. L’orgie fut digne de l’importance de la victoire et de la férocité de ce peuple ; il n’y manqua que des sacrifices humains ; mais tout avait été égorgé après le combat, et, pour la première lois, les Araucans regrettèrent de n’avoir épargné aucun ennemi

.../...

J'arrête ici la transcription de l'ouvrage. Si vous désirez en connaître la suite, merci de me l'indiquer - je m'efforcerai alors de rajouter quelques pages...


 

 

 

La Cañada à Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
La Cañada à Santiago, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

 

Le texte qui suit est extrait du Dictionnaire général de Géographie universelle de Ennery et Hirth, publié à la même période (1840)

CHILI ou Chile (le), une des républiques de l’Amérique méridionale, est situé entre 72° et 77° de longitude occidentale. (en y comprenant l’archipel de Chiloé), et entre 25° et 44° de latitude Sud. Il est borné au Nord par la république de Bolivia à l’Est par les Etats-Unis du Rio-de-la-Plata et la Patagonie, au Sud par la Patagonie, à l'Ouest par l’Océan Pacifique. Sa superficie est de 20,000 lieues carré. Le rivage de l’Océan forme de nombreuses saillies et s’élève comme une muraille au-dessus de la mer profonde; les ports sont peu nombreux. Le Chili est isolé du Pérou par le long désert d’Atacama et par des montagnes arides, et de la république Argentine par la chaîne des Andes. Sa longueur du Nord au Sud est de 456 lieues; sa largeur varie de 14 à 66 lieues. La Cordillère des Andes, qui domine cette région longue et étroite, y a 50 lieues de large et présente dans sa configuration une image effrayante du chaos. Ses cimes neigeuses s’élèvent à 1987 toises (Maypo - ~3500m) et a 3300 toises (Descabozado - ~5900m) au-dessus du niveau de la mer. Un grand nombre de volcans lancent des flammes ou jettent de la fumée ; tels sont: le Copiapo, le Chilian, l’Antoco et le Péteroa; mais comme la plupart se trouvent dans le cœur même des montagnes, leur éruption n’a rien de dangereux pour les campagnes, tandis que de fréquents tremblements de terre produisent au Chili d’affreux désastres.

La position des Andes, qui laissent peu d’espace entre elles et la côte, rend extrêmement borné le cours des nombreux fleuves qui arrosent le territoire de celte république; ils se jettent tous dans le Grand-Océan ; on porte leur nombre à 120 ; en voici les principaux en allant du Nord au Sud : le Salado, qui forme la limite entre le Chili et la république de Bolivia, le Copiapo, le Huasco et le Coquimbo, qui baignent les villes du même nom ; le Limari, le Guillota, dit aussi Aconcagua, et son affluent le Mapocho, et le Maypo dans la partie centrale du Chili ; la Maule et le Biobio, les principaux fleuves de cet état, sont navigables sur la moitié de leur cours ; le premier servit de limite à l’empire des Incas, et le second sépare aujourd'hui  Chili de l’Araucanie ; le Chillan, qui prend sa source au pied du volcan de ce nom; enfin le Caulen, le Tolten et le Valdivia, qui traversent l’Araucanie.

 

Le climat du Chili est tempéré pour la latitude et très salubre ; l’air y est pur, et l’on n’y éprouve pas, comme dans les autres parties du Nouveau-Monde, ces changements brusques de température si nuisibles à la santé. Ses saisons sont opposées aux nôtres. Le printemps règne de septembre en décembre ; c’est alors que commence l’été, dont les chaleurs sont tempérées par les brises de mer qui s’y font régulièrement sentir, et par l’abondance des rosées, qui donnent aux végétaux une prodigieuse fécondité. Les vents du nord soufflent pendant les mois de juin, juillet, août et septembre ; mais les pluies, toujours de courte durée, ne tombent que pendant les mois d’avril et d’août.

Huttes de Péhuenches au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Huttes de Péhuenches, dessin de Vander-Burch Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Vallon du Rio-Quile au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Vallon du Rio-Quile, dessin de PetitCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Vallée du Rio Forbido au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Vallée du Rio Forbido, dessin de Vander BurchCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Le sol du Chili est inégalement productif ; le long de la mer, le désert d’Atacama s’étend jusqu’à Copiapo et Coquimbo ; plus au Sud, la côte est aride loin des rivières, mais productive près des eaux courantes. Les avant-monts, les vallées et les plateaux sont couverts des plus belles forêts, et le sol en est fertile. Dans les montagnes peu boisées du Nord sont les districts des mines d’or, d’argent, de plomb et de cuivre ; mais les métaux y sont beaucoup moins abondants qu’au Pérou et au Brésil. Les plus célèbres mines d’argent sont dans les provinces de Coquimbo, d’Aconcagua et de Santiago ; ainsi que les mines d’or, elles ont été abandonnées à la suite des guerres et surtout à cause de la suppression de la mite ou corvée des mines. Les étrangers, et particulièrement les Anglais, sont les seuls qui s’occupent aujourd’hui de l’exploitation de quelques-unes d’entre elles. Les provinces du Nord produisent les plantes et les fruits des contrées équinoxiales, du sucre, du tabac, du manioc, du coton, de l’indigo, de la cannelle, du poivre, des dattes, etc., etc. Au S. de la Maule, la végétation est si belle que le Chili peut être considéré comme le jardin du Nouveau-Monde. Ce pays, où ne croissent plus le café, le sucre et le coton, est le grenier et le vignoble du Pérou, et il offre des forêts d’orangers, d’oliviers, de figuiers, de pêchers, de poiriers, de pommiers.

On trouve dans cette contrée des animaux remarquables. Les forêts sont peuplées de lamas, de vigognes et de viscaches ; la vigogne, dont il y a trois variétés, est le chameau américain sans bosses ; elle sert de bête de somme, sa chair est délicieuse et elle se reproduit avec une fécondité qui tient du prodige. La viscache ressemble au renard et au lapin ; son poil est employé dans la chapellerie. On y trouve aussi le guanuco, une des variétés de la vigogne, le guemul, qui tient du cheval et de l’âne, plusieurs variétés d’armadilles, le yaguaroundi et le pagi, tigre et lion du Chili ; le castor, commun sur le bord des lacs et des rivières, qui ne bâtit point de demeure comme celui de l’Amérique septentrionale, le rat laineux (mus cianeus), l’écureuil du Chili mus ( manlinus ), et une loutre à queue comprimée. Parmi les oiseaux nous ne citerons que le condor, le catharderoi, l’aruba, le calquin, espèce d’aigle qui a dix pieds d’envergure, le nanda, autruche ; le cygne à tête noire, la trenca, grive qui chante comme le rossignol et contrefait les autres oiseaux, etc. Les insectes fourmillent au Chili; les papillons sont parés des plus riches couleurs, et les abeilles sauvages déposent partout leur cire et leur miel ; la nuit, des espèces phosphorescentes éclairent les bois, les monts et les plaines. Les serpents, les grandes araignées et les scorpions n’y sont pas dangereux pour les hommes.

Le commerce du Chili avec l’Europe augmente de jour en jour, malgré la longueur de la traversée. Notre continent y importe de l’acier, du mercure, des laines, de la chapellerie, des articles démodés, en échange desquels il reçoit de l’or, de l’argent, du cuivre, de la laine de vigogne et des peaux. Le commerce intérieur consiste en tapis, couvertures, manteaux, selles, draps, grains, vins, eaux-de-vie et cuirs. Il se fait un grand commerce d’échange avec le Pérou.

La population du Chili est de 1,300,000 habitants. Elle se compose d’Européens et de créoles, qui habitent les villes, d’indiens nomades, de métis et de nègres. Les créoles sont de haute taille, bien faits, vigoureux, pleins d’intelligence et d’activité industrielle ; on vante dans l’Amérique du Sud leur obligeance et leur hospitalité. Parmi les Indiens on remarque d’abord les Auras ou Araucans ; au Sud de ceux-ci sont les Wuta-Huilliche, dont les principales tribus portent les noms de Cunchi, Chonos, Poy-Yus et Key-Yus. Ces montagnards sont de haute taille; montés sur de petits chevaux, à la manière des Tartares, ils se réunissent subitement et font des marches de 300 lieues pour aller piller leurs ennemis. Tous ces peuples indigènes sont idolâtres ; leur gouvernement est un mélange d’aristocratie et de démocratie. Le rapport entre ces divers éléments de population est pour les blancs 9 %, pour les races mêlées et les nègres 26 % et pour les Indiens 65 %.

Jeu de la Cineca au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Jeu de la Cineca, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Jeu de los porotos et danses au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Jeu de los porotos et danses, dessin de Vernier Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

 

La république du Chili correspond à l’ancienne capitainerie générale de ce nom. L’isolement de cette contrée entre la mer et les Andes, qui ne laissent que quatre passages escarpés et presque impraticables, en a rendu la conquête difficile ; le Chili a coûté aux Espagnols plus de sang que toutes leurs autres possessions américaines, et les Araucans ont conservé jusqu'à ce jour leur indépendance. Depuis 1541, époque de la première apparition de Valdivia, jusqu’en 1773, les Espagnols ne s’y sont maintenus que les armes à la main. Cependant ils en jouissaient paisiblement au moment de l'occupation  de l’Espagne par l’armée de Napoléon. Dès que la nouvelle en arriva au Chili, il y éclata, comme au Mexique et ailleurs, un mouvement révolutionnaire. Le 10 septembre 1810, les Chiliens, fatigués de la longue oppression de la métropole, qui frappait d’immobilité leur industrie et leur commerce, limitait l’instruction et excluait tous les indigènes des fonctions publiques, se soulevèrent et convoquèrent un congrès. Deux parties s’y agitèrent: le gouverneur de Lima, profitant de ces discordes, parvint, en 1814, à rétablir, en partie, la domination espagnole. Le nouvel état de Buenos Aires  s’émut de ce voisinage dangereux. En 1817 le général San-Martin passa, avec 4000 hommes de cet état, les Andes, réputées infranchissables, et battit les Espagnols près de Chacabuco. Une nouvelle armée envoyée par le vice-roi du Pérou balança le succès pendant quelques temps, mais San-Martin l’anéantit complètement le 5 avril 1818, dans les plaines de Maypo. San-Martin refusa la présidence du Chili, qu’on lui offrit, mais recommanda son ami, le vaillant général O’Higgins, né au Chili de parents irlandais. Délivrés à peine des soldats de la métropole, les Chiliens songèrent à porter  secours à leurs voisins et préparèrent une expédition pour le Pérou. Mais l’épuisement du pays était si grand que ce ne fut qu’en 1820 qu’on put envoyer une flottille commandée par l’Anglais Cochrane et portant 5000 hommes de débarquement. Cette armée sortit victorieuse de plusieurs combats et occupa Lima au mois de février de l’année suivante. Cependant une nouvelle révolution éclata au Chili en 1823. O’Higgins, San-Martin et Cochrane furent renversés et le pouvoir confié au général Freyre. Ce nouveau chef réforma la constitution, et soumit, en 1825, l’île de Chiloé, position importante d’où les débris des armées espagnoles inquiétaient les côtes de la république.

La rade de Valparaíso au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
La rade de Valparaíso, dessin de PetitCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

La tremblement de terre à Valparaíso au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
La tremblement de terre à Valparaíso, dessin d'ArnoutCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Valparaíso au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Valparaíso, dessin de PetitCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Naufrages de 19 navires à Valparaíso au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Naufrages de 19 navires dans la baie de Valparaíso, dessin de SkeltonnCette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition
in 'Voyage autour du Monde et naufrages célèbres' par Gabriel Lafond de Lurcy vers 1830

Le Chili est aujourd’hui une république une et indivisible. Le pouvoir exécutif appartient à un président nommé pour quatre ans, le pouvoir législatif à un sénat élu pour  six ans, et à une chambre nationale élue pour huit et renouvelée par huitième tous les ans. Le sénat se compose de neuf membres, la chambre nationale de cinquante au moins, et de deux cents au plus. La personne des représentants est inviolable. Ils sont choisis dans les assemblées électorales. Sont électeurs les citoyens âgés de vingt et un ans qui possèdent un immeuble de la valeur de 1000 francs, ou exercent une industrie exigeant un capital de 2500 francs, où se trouvent à la tête d’une fabrique, ou qui ont importé dans le pays une invention ou une industrie dont l’utilité est approuvée par le gouvernement. Des conditions à peu près semblables déterminent l’éligibilité aux fonctions de sénateur et de député. Un conseil d’état permanent est chargé de tous les projets de lois, de toutes les affaires importantes et de la nomination des ministres. La presse est libre, pourvu qu’elle ne s’immisce ni dans la vie privée, ni dans les questions théologiques. La religion catholique est la religion de l’état; l’exercice de toute autre religion est défendu.

Hôtel de la Monnaie à Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Hôtel de la Monnaie à Santiago, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Le Tajamar à Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Le Tajamar à Santiago, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

Vue générale de Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Vue générale de Santiago, dessin d'Arnout Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition

L’armée chilienne se compose de huit mille hommes de troupes de ligne, et de vingt mille gardes nationaux ou miliciens. L’escadre se compose de 12 bâtiments, dont une frégate. Les revenus s’élèvent à 10,000,000 fr.

Le Chili est divisé, depuis 1826, en huit provinces subdivisées en districts. Ces huit provinces et les villes principales qui s’y trouvent sont :
1° Santiago: Santiago la capitale, Valparaiso, Santa-Cruz.
2° Aconcagua : San-Felipe, Quilota.
3° Coquimbo: Coquimbo, Copiapo, Huasco. 4° Golchagua : Gurico.
5° Maulé : Cauquenes.
6° Concepción  : Concepción.
7° Valdivia ; Valdivia.
8° Chiloé (l’archipel de) : Chiloé.

Île de Juan Fernandez au Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Île de Juan Fernandez, dessin de Vander-Burch Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition


Nous ferons observer que le gouvernement du Chili réclame comme siennes les deux îles désertes de Juan-Fernandez et de Mas-Alfuera, situées à 160 lieues au large, dans l’Océan Pacifique. Deux Anglo-Américains et six Tahitiens  s’étaient dernièrement établis dans la première.

 

 

Costume de Santiago du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Habitant de Santiago et jeune péruvienne,
gravure de Demoraine (Louis Pierre René de Moraine)
Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition extrait de l'ouvrage 'Histoire de tous les peuples' édité vers 1840

Guaso et nègres libres du Chili vers 1840 - reproduction © Norbert Pousseur
Guaso et nègres libres du Chili,
Cette illustration peut être transférée, sur demande, en haute définition gravure non signée, in 'Voyage autour du Monde et naufrages célèbres'
par Gabriel Lafond de Lurcy vers 1830


 

 

 

 

Haut de page

Le contenu de cette page est disponible pour toute utilisation personnelle et/ou dans le cadre d'enseignement
droits déposés
Dépôt de Copyright contre toute utilisation commerciale
des photographies, textes et/ou reproductions publiées sur ce site
Voir explications sur la page "Accueil"

 

Plan de site Recherches Qualité Liens e-mail