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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur
Les villes de France décrites
par Aristide Guilbert en 1859

Histoire du Havre jusqu'en 1850



Notre-Dame du Havre, illustrant le texte de l'ouvrage d'Aristide Guilbert - reproduction © Norbert Pousseur
Eglise Notre-Dame au Havre, par Rouargue frères vers 1850

Voir et lire aussi :
- Le Havre vers 1860 par William Duckett
- Le département de la Seine Maritime (ex Inférieure) en 1883

 


Texte d'Auguste Billiard sur l'histoire du Havre, extrait de l'Histoire des villes de France d'Aristide Guilbert, édition de 1859.

 

LE HAVRE.
INGOUVILLE. — GRAVILLE.


On a trouvé des vestiges de port et de navires au pied des coteaux d’Ingouville et de Graville ; la mer y arrivait autrefois. Sans cesse en travail, elle semble n’avoir entrepris la destruction des autres parties de la côte que pour en charrier les débris à l’entrée des ports et des rivières. C’est ainsi qu’elle a converti en prairie la baie d’Harfleur et rétréci l’embouchure de la Seine en étendant le plateau qui en forme aujourd'hui la rive. Si l’on ne s’y fut opposé, elle n'eut pas tardé à combler la crique qu’elle avait elle-même laissée en avant d’Ingouville et qui n’était que l’entrée d’un marais ou d’une lagune dont le fond se fut graduellement exhaussé. On s’empara à temps de celte position pour y établir un port en place de ceux de Graville et d’Harfleur, qu’on n’avait pas eu soin de défendre contre l’invasion de la vase et des galets.
La crique d’Ingouville n’était d’abord qu’un lieu de refuge pour les pêcheurs. Ils avaient élevé sur ses bords une chapelle en l’honneur de la Vierge, patronne des marins. De cette chapelle vint le nom de Hâvre de Notre-Dame-de-Grâce : par abréviation on ne tarda pas à dire : le Hâvre-de-Grâce, et tout simplement le Hâvre (et à présent le Havre, sans accent). Cette place avait déjà quelque importance avant que le roi François Ier y formât un établissement plus considérable. Deux tours, dont l’une s’appelait la grosse Tour, en défendaient l’entrée au temps de Charles VII qui, en 1450, les reprit sur les Anglais, après les avoir chassés d’Harfleur. En 1470, le bâtard de Bourbon équipa, ou du moins rallia au Havre un grand nombre de bâtiments portant les troupes que Louis XI envoyait à Marguerite d’Anjou pour l’aider à délivrer son mari. Une flotte y fut de nouveau réunie en faveur du comte de Richemont depuis Henri VII, qu’elle rendit maître du pays de Galles et qu’on appela le Salomon d’Angleterre (1485). Louis XII fit faire des travaux considérables au Havre (1509) ; les premiers quais, construits en bois, furent, dit-on, son ouvrage. Ce prince étant mort le 1er janvier 1515 (nous précisons les dates), François, qui lui succéda, ne fit sans doute que continuer l’étude et l’exécution d’une œuvre dont la pensée appartenait à son illustre prédécesseur.

Ce fut le 8 octobre 1517, après longue et mûre délibération de son conseil, que François Ier, sur la proposition de l’amiral Bonnivet, donna l’ordre à Guyon-le- Roy, sieur de Chillou, vice-amiral et commandant d'Honfleur, de se rendre au Hâvre-de-Grâce, afin, disait le prince en son ordonnance, d'y percer et construire un port, propre et convenable pour recueillir, loger et maréer les grands navires tant de nostre royaume que aultres de nos alliés. Le sieur de Chillou était en outre chargé de protéger ce port par une enceinte de murs et de bastions, capable de contenir une population considérable. Les savants avaient proposé de donner à la nouvelle ville le nom Franciscopolis, qu’elle ne porta jamais. Le roi voulut qu’elle s’appelât Françoise de Grâce. Ce nom, qu’on retrouve dans les actes officiels jusqu’au temps de Louis XV, ne prévalut pas davantage sur celui qu’elle avait reçu des anciens habitants. « Ce n’est pas la première fois, dit l’auteur d’une Histoire du Havre, qu’on a remarqué qu’il était plus facile de conquérir les villes que de leur imposer de nouveaux noms. »
Au mois d’août 1520, François Ier se rendit lui-même sur les lieux avec les plus gros personnages de sa cour. Il trouva que, « en regard et considération du temps, l’œuvre et édifice du Havre avait été si diligemment et soigneusement besogné par le sieur de Chillou que les grands navires, tant du royaume que des étrangers, y pouvoient desjà poser et maréer sans aucun péril ni danger. » Le travail des fortifications n’était pas moins avancé. La maîtresse tour qu’on voit à l’entrée du port commençait à s’élever plus formidable que celle qui était à la même place auparavant. Les constructions particulières n’avaient pas marché aussi vite, parce que, d'après l'ordonnance de fondation, les franchises accordées à la nouvelle ville devaient expirer au bout de dix ans. Par une seconde ordonnance, rendue au Havre pendant qu’il y était, le roi, « afin de donner espoir et ferme courage à ses sujets de populer la dite ville, » déclara que ses habitants seraient, à l'avenir et pour toujours, dispensés de tailles et de gabelles, leur accordant « le franc saler tant pour leur user que pour saler victuailles, maquereaux et harengs. » Le roi voulut en outre que la ville n'eut pas d’autres armes que les siennes, c’est-à-dire une Salamandre avec cette devise : Nuirisco et extinguo.

Les privilèges accordés au Havre et les avantages de son port y firent, en peu de temps, affluer une population considérable. Un grand nombre d’habitations s’élevaient déjà autour de la chapelle de Notre-Dame, lorsque, dans la nuit du 14 ou 15 janvier 1525, la tempête fit tout à coup monter la marée à une telle hauteur que la plupart des maisons furent ébranlées ou détruites et leurs habitants noyés ou écrasés. Ce désastre causa une terreur profonde. Plus tard, on le regarda comme le prélude des maux que la défaite de Pavie attira sur la France. Tous les ans, à pareille époque, un service funèbre était célébré pour le repos des âmes de ceux qui avaient péri dans cette nuit funeste. Jusqu’alors on ne s’était pas inquiété des marées, qui s’élevaient quelquefois à deux ou trois pieds au-dessus du quai : ces jours-là on allait à la messe à cheval ou en bateau, ou bien l'on montait sur les bancs et les chaises quand la mer entrait dans l’église.
Revenue de l’effroi que la male-marée lui avait causé, la ville ne larda pas à se repeupler. Les armements qu'on y faisait y occupaient un grand nombre de bras et d’industries. Vers 1533, François Ier y entreprit la construction d’un bâtiment qui devait dépasser en grandeur et en magnificence tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Ce vaisseau, du port de douze cents tonneaux, se nommait la Grande-Françoise. Il y avait à bord un jeu de paume, un moulin à vent, une forge, une chapelle où l’on disait la messe tous les dimanches ; le grand mât avait cinq brasses de tour et portait quatre hunes ; la poupe était ornée d’un phénix, et la poulaine avait la forme d’une salamandre. Mais on n’avait pas calculé combien il fallait d’eau à ce colosse pour le tenir à flot ; échoué à l’entrée du port, on ne put le relever ; la tempête l’ayant disloqué, plusieurs maisons furent construites avec ses débris. Cet échec ne découragea pas le roi, qui entretenait constamment douze gros vaisseaux dans le port. Le Philippe, ou le Carraquon, avait remplacé la Grande-Françoise ; non moins fort comme tonnage, il portait cent pièces de canon. L’amiral Philippe de Chabot en avait fait hommage au roi. Heureusement sorti du bassin, ce beau navire s’élevait au milieu d’une flotte formidable que François Ier avait rassemblée pour opérer une descente en Angleterre. Ce prince, qu’une indisposition avait empêché de se rendre à bord, y donnait une fête aux seigneurs et aux dames de sa cour, lorsque le feu prit aux cuisines et se communiqua en un instant aux autres parties du navire. Trop pressés de se jeter dans les moindres embarcations, beaucoup de personnes se noyèrent. Les canons, qui étaient chargés, partirent tous ensemble au moment où le bâtiment incendié allait s’engloutir. Au reste, l’armée navale fit une compagne assez heureuse sous les ordres de l’amiral d’Annebaut, bien que la descente en Angleterre ne pût s’effectuer.

Les fondateurs du Havre, Louis XII et François Ier, avaient présagé les hautes destinées que lui promettaient son heureuse position à l’entrée d'un grand fleuve, le développement du commerce extérieur et la découverte d un monde vers lequel se tournaient tous les yeux. L’enceinte de la ville était immense : bien qu’elle réunît déjà une nombreuse population qui s’était groupée dans les quartiers de Notre-Dame et de Saint-François, il y avait encore un grand espace nommé Parc-en-Ville, ou, par corruption, Percanville, terrain réservé pour les établissements qui auraient successivement à se former. Sans s’inquiéter de l'avenir, et pour que la place fût d’ailleurs plus facile à défendre, Henri II la réduisit aux quartiers habités. Déjà employé aux fortifications du Havre, 1'Italien Hieronimo Bellarmato, qui passait pour un des plus habiles ingénieurs du temps, fut chargé des nouveaux travaux. Ils étaient terminés quand Henri II, accompagné de Catherine de Médicis et de sa cour, visita le Havre en 1550. La peste venait de désoler la ville, que sa position dans un marais rendait fort malsaine. Le roi en fit exhausser le sol ; il ordonna de paver les rues, et, au moyen de canaux et de fossés, il rendit l'écoulement des eaux plus facile. Après avoir confirmé les privilèges que son père avait accordés à la ville, il y établit un bailliage, à raison du temps que prenait aux bourgeois l’obligation de se rendre aux plaids et assises de Montivilliers. L’ordonnance ajoutait que « le chemin du Hâvre-de-Grâce à Montivilliers était en bois et dangereux, qu’il s’y commettait meurtres, larcins et autres crimes » (I551). Henri II établit aussi un corps de ville dont les membres étaient électifs ; ce corps se composait de quatre échevins et d’un procureur syndic. Dans les cérémonies publiques ils portaient un manteau de fine serge de Florence avec parements et chaperon en velours violet. On les disait fort jaloux de leurs prérogatives.

Ce fut sous Henri II que l'on construisit, en grande partie du moins, l’église actuelle de Notre-Dame, joli monument de la renaissance. Elle occupe la place de l’ancienne chapelle qui était couverte en chaume. La tour contiguë à l’église est de 1536. Sa plate-forme était autrefois armée de plusieurs pièces de canon. Cet édifice et la grosse tour de François 1er sont aujourd’hui les seules constructions du Havre qui remontent à l’époque de sa fondation. Plusieurs rues de la ville nous la montrent encore telle qu’elle était sous Henri II et sous les derniers Valois, avec ses maisons en colombages ou entièrement revêtues en ardoises qui en rendent l’aspect triste et sombre.

Nous sommes arrivés aux guerres de religion. Établis à Sanvic, paroisse voisine du Havre, les protestants s’emparèrent de cette ville en 1562 ; une trahison leur en ouvrit les portes. Maîtres du Havre, et dans la crainte de ne pouvoir s’y maintenir, ils eurent la coupable pensée d’appeler les Anglais à leur aide. Élisabeth s’empressa de leur envoyer une armée de six mille hommes, sous les ordres du comte de Warwick. La première chose que fit ce dernier fut d’expulser de la ville les misérables qui la lui avaient livrée ; il ne tarda pas à en chasser les autres habitants.
Mais les Anglais ne profitèrent pas longtemps de la trahison qui les avait rendus maîtres du Havre. Le connétable de Montmorency, le maréchal son fils, le vieux Brissac, aussi maréchal, Rhingrave, d'Estrées, et d’autres capitaines illustres, accourus avec une nombreuse armée, enveloppèrent la place du côté de la terre et eurent bientôt forcé l’ennemi à capituler. Accompagnée de ses deux fils, Charles IX et Henri de Valois, qui n’étaient encore que des enfants, Catherine de Médicis encourageait les assiégeants. La famine et les maladies décimaient chaque jour la garnison, qui s'estima fort heureuse de quitter la ville en y laissant son artillerie et ses vaisseaux. Les secours qu’elle attendait d’Angleterre n’arrivèrent qu’après l’évacuation de la place. La capitulation fut signée le 29 juillet 1563 : longtemps les Havrais célébrèrent l’anniversaire de cet heureux jour. La ville était sortie de la main des Anglais dans un état déplorable : on eut un moment la pensée d’en détruire les fortifications pour que l’ennemi ne fut pas de nouveau tenté de s'y établir. Les Anglais prétendaient que le Havre devait leur rester, en dédommagement de Calais qu’on leur avait repris quelques années auparavant. Au lieu de démanteler le Havre on en exhaussa les murs, et l’on y ajouta un fort qu’on appelait la citadelle de Charles IX. Le frère de ce prince, Henri III, revint au Havre en 1576 le commerce y avait repris quelque activité. Dans la même année, quoique du parti de la Ligue, le duc de Villlars, qui était gouverneur de la ville, la livra de nouveau aux protestants. Il finit par se rendre indépendant et resta maître de la place jusqu’en 1594, époque où il se vendit à Henri IV. Les Havrais le regrettèrent, soit qu’il les eût favorisés dans leurs opérations maritimes, soit par comparaison avec son frère qui le remplaça et qui n’était qu’un odieux tyran.
De tous les actes de violence auxquels le nouveau gouverneur se porta, aucun n’excita une plus grande indignation que l’assassinat des trois frères Raulin, Isaïe, Pierre et Jacques, fils d’un avocat de la ville, Jean Claude Raulin. Villars soupçonnait, dit-on, sa femme devoir trop de bienveillance pour un de ces jeunes gens ; mais il ne savait sur lequel d’entre eux ses coups devaient s’arrêter. Pour être plus sûr d atteindre le coupable, il fit appeler les trois frères à l'hôtel de ville, où des assassins les égorgèrent, sous ses yeux, dans la salle des assemblées. Peut-être aussi l’intérêt autant que la jalousie avait-il poussé le gouverneur à ce triple attentat. On prétend qu'il ne pouvait pardonner à Jean-Claude Raulin, qui était son avocat, d’avoir résisté à ses prétentions sur un terrain dont il voulait s’emparer. Lorsque ce malheureux père se présenta à la barre du tribunal pour demander justice du meurtre de ses enfants, il ne put articuler que quelques paroles sans suite ; son désespoir l’avait rendu fou. Les trois victimes furent enterrées dans l’église de Notre-Dame. On mit cette épitaphe sur le pilier le plus rapproché de leur tombeau : Ici reposent les frères Raulin, qui décédèrent tous trois à la même heure le 16 mars 1599.

Henri IV vint au Havre en 1603. Les habitants voulaient lui donner une fête, mais il eut le bon esprit de répondre à leurs députés : « Employez mieux votre argent, en le donnant à ceux qui ont souffert de la guerre ; ils y trouveront leur compte et moi le mien. » Du reste, Henri IV ne fit rien pour le Havre : jamais marine ne fut plus négligée que la sienne. Sous la régence de Marie de Médicis, les fortifications de la ville prirent un aspect plus moderne. Elles se métamorphosèrent entièrement quand Richelieu parut. A la fois premier ministre, surintendant de la navigation et gouverneur du Havre, il arriva dans cette ville, accompagné d'ingénieurs, d’architectes, de charpentiers de navires, d’hommes experts dans les opérations du négoce et de la mer. Une nuée d'ouvriers s’empara des fortifications et du port. Comme par enchantement, on vit s’élever une vaste citadelle, ouvrage du chevalier de Ville, et que l’on regarda longtemps comme le plus beau monument de ce genre ; elle pouvait contenir trois mille hommes de garnison. Le port fut de nouveau creusé et élargi ; revêtu en pierre, le bassin royal s’entoura d'ateliers et de magasins ; des bâtiments de guerre et de commerce étaient mis en même temps sur les chantiers. D'Infreville, le bras droit de Richelieu, pour tout ce qui regardait la mer, dirigeait ces divers travaux, aidé du jeune Duquesne, qui se faisait déjà connaître. Il fut décidé que le Havre serait un des trois chefs-lieux de la marine de Ponant (1626-1631). Peu de temps après, des compagnies se formèrent au Havre sous les auspices du cardinal ; si leurs premiers essais ne furent pas heureux, on leur doit du moins d’avoir ouvert au commerce français la route des Indes orientales et occidentales, vers lesquelles se dirigèrent bientôt des expéditions plus considérables. Bien que reconnaissants des faveurs dont ils étaient l’objet, les Havrais ne furent pas toutefois sans inquiétude, en voyant surgir cette citadelle dont le canon battait à la fois la mer, la campagne et leurs propres habitations. Louis XIII s’empressa de les rassurer. Parmi les monuments dus à la main de Richelieu, ils admiraient surtout et montraient avec orgueil aux étrangers la porte d’Ingouville, à laquelle, en effet, nulle autre entrée de place forte ne pouvait se comparer.

De cette grande œuvre, la Fronde ne laissa subsister que ce qui pouvait échapper aux ravages du temps. La citadelle du Havre ne fut pas du moins inutile ; elle servit de prison à quelques-uns de ces princes turbulents, qui ne voyaient pas les maux dont ils affligeaient la France. Condé, Longueville et Conti y demeurèrent enfermés pendant un an (1050). Le cardinal de Mazarin ouvrit lui-même les portes de la citadelle à ses illustres prisonniers, qui ne répondirent à ses avances que par des marques de mépris. Rendu à la liberté, Condé ne tarda pas à relever le drapeau de la révolte. Un sergent et quelques malheureux soldats fuient roués ou pendus pour avoir tenté de remettre le Havre au duc de Richelieu, qui était partisan de ce prince. Les procès-verbaux rédigés par l’ordre de Colbert, nous apprennent dans quel état se trouvait le Havre a l’époque où Louis XIV résolut de gouverner par lui-même. L’avant-port et les bassins s’étaient remplis de vase et de galets ; les écluses du bassin royal étaient en ruines ; ils n'y avait ni ouvriers dans les ateliers, ni approvisionnements dans les magasins. Quant à de l’administration, il n’en existait pas plus pour les affaires de terre que pour celles de mer. Le duc de Saint-Aignan, auquel, par suite d’une intrigue de cour, le maréchal de Noailles avait été forcé de vendre sa charge de gouverneur du lièvre, seconda merveilleusement Colbert dans tout ce qu’il voulut entreprendre. Il est bon d’ajouter que le duc paya sa charge cent mille écus. Sa longue administration ne fut pour le Havre qu’une suite de bienfaits ; il avait pour cette ville la sollicitude d’un père. Plusieurs de ses lettres en font foi. Il fut remplacé par son fils qui ne se lit pas moins aimer des Havrais. Les Saint-Aignan ont eu pendant un siècle le gouvernement du Havre.
Les habitants étaient tour à tour de corvée pour nettoyer le port ; il n’y avait point d’écluses de chasse. Vauban estima que le plus sur moyen de se débarrasser des galets et de la vase était d’ouvrir un canal partant d’Harfleur et portant les eaux de la Lézarde au lièvre. Ce canal était d’ailleurs fort utile pour le transport des denrées ; Colbert pensait que de nombreuses manufactures ne manqueraient pas de s’établir sur ses bords. Le duc de Saint-Aignan y travailla avec un zèle admirable et eut le bonheur de le terminer en moins d’un an (1666). Colbert rétablit les écluses brisées et prolongea la jetée du nord ; par ses soins, plusieurs phares furent établis sur la côte ; il imprima une activité, inconnue jusqu’alors, aux travaux de l’arsenal, qu'il rebâtit presque en entier. Esnaut, charpentier du roi, et ses deux fils, sujets distingués, envoyés par Colbert en Angleterre et en Hollande, perfectionnèrent la construction des navires. On ne fit plus au Havre que des bâtiments de quatre à cinq cents tonneaux, à l'exception du Sans-Pareil, qui portait soixante-six canons. Colbert établit au lièvre la principale école d’hydrographie ; il y avait des cours distincts pour l’arithmétique, la géométrie, la géographie et l’astronomie. Les enfants de la ville y étaient gratuitement admis. Un des établissements qui honorent le plus Colbert, est la création de l’hôpital général du Havre, en remplacement de celui qu’Henri II avait fondé. On lit dans les longs considérants de l’ordonnance de 1669, qu’alors le Havre fournissait les plus habiles et les plus hardis navigateurs de l’Europe. On y admire les dispositions prises pour encourager le travail et empêcher le vagabondage et la mendicité. L’hôpital général fut bâti au pied du coteau d'Ingouville ; des dotations considérables et une sage administration en ont fait un des beaux établissements de ce genre.

Il n’y avait point d'oisifs dans la ville. Le duc de Saint-Aignan rapporte dans sa correspondance qu’en 1672, vingt-deux mille femmes y travaillaient à la dentelle. Il comprend sans doute dans ce nombre les femmes des environs. En 1753, dix mille femmes de la ville même se livraient encore à ce genre d’industrie. La prospérité du Havre, dont les vaisseaux parcouraient toutes les mers du globe, excitait depuis longtemps la jalousie des Anglais. Après avoir brûlé Dieppe, ils avaient résolu de détruire également le Havre, devant lequel ils se présentèrent, le 26 juillet 1694, avec une flotte de quarante vaisseaux et douze bombardes. Grâce aux vigoureuses dispositions du maréchal de Choiseul, le bombardement ne causa pas de grands ravages. Les Havrais avaient porté hors de la ville et sur les places publiques les pailles et tous les objets qui pouvaient trop facilement s’embraser. Ils y mirent eux-mêmes le feu, ce qui fit croire aux ennemis que leurs projectiles avaient incendié la ville. Le vent les força d’ailleurs de s’éloigner. Plusieurs dépêches écrites pendant le siège nous apprennent avec quelle ardeur les citoyens concoururent à la défense de la place. L’une d’elles dit que la poudre des Anglais était de beaucoup supérieure à la nôtre.

Les Havrais avaient une milice fort bien organisée, dont ils nommaient les officiers ; au nombre de ses privilèges, la ville comptait l’honneur de se garder elle-même ; elle n’y renonçait pas lors même qu’elle avait une garnison considérable. Au reste, trop longtemps et trop souvent abandonnée à ses propres forces, la commune était écrasée par les dépenses de toute nature qu’elle avait à faire. Des documents inédits nous apprennent que, sous l’administration de Colbert, ses dettes ne s’élevaient pas à moins de trois cent mille livres, somme énorme pour le temps. Elle n’avait que son octroi et quelques taxes pour faire honneur à ses dépenses. Elle ne cessa pas d’être fort obérée jusqu’à l’époque où l’État fut obligé de prendre à sa charge les engagements des communes ( 1793).

L’histoire de la ville du Havre est surtout celle de son commerce et de son port ; la mer est pour elle un ennemi plus redoutable que les Anglais. Le génie civil et militaire lui oppose une résistance continuelle pour l’empêcher de fermer la seule passe ouverte aux vaisseaux. Quant au commerce, subordonné aux chances de guerre et de paix, on le voit tour à tour décliner ou reprendre une force nouvelle. Les anciens négociants du Havre se faisaient remarquer par la sagesse de leurs opérations. Ils s’étaient en quelque sorte partagé le monde, pour n’avoir point à lutter les uns contre les autres sur les points où ils envoyaient leurs navires. Telles maisons avaient le commerce de l’Inde, telles autres celui des Antilles ou de Terre-Neuve ; celles-ci exploitaient la Méditerranée ou la Baltique, celles-là la Hollande ou le Portugal. Le Havre ne formait point, comme aujourd’hui, une colonie d’étrangers jaloux les uns des autres, mais une famille parmi les membres de laquelle chaque espèce d’industrie ou d’exploitation était héréditaire. Le commerce de cette place était renommé pour sa probité.
Voici quel était, en 1750, l’état du commerce du Havre. Il envoyait à Saint-Domingue et aux Antilles soixante navires ; dix-huit à Terre-Neuve ; cent trente-trois dans les divers ports français de l’Océan et de la Méditerranée ; quatre-vingt- dix en Espagne, en Portugal et en Italie ; quatre-vingt-treize dans les ports de la Baltique et de la Hollande ; deux cent soixante-cinq en Irlande, en Écosse et en Angleterre. En tout cinq cent vingt-six navires. Ce nombre ne comprend que les bâtiments qui appartenaient au lièvre. Passant tout de suite à 1791, et sans observer les mouvements intermédiaires, nous voyons qu’à cette époque le Havre expédiait, aux îles de l’Amérique seulement, cent vingt navires, jaugeant vingt-six mille deux cent soixante-huit tonneaux et occupant deux mille cent cinq matelots. Le nombre des bâtiments envoyés dans les divers ports d’Europe s’était élevé dans une proportion non moins considérable. Le Havre avait peu à peu renoncé à la navigation de Terre-Neuve, à laquelle il avait employé jusqu’à cent navires. Ce commerce fut remplacé par une industrie plus lucrative, la traite des noirs, qu’il obtint l’autorisation de faire en 1716. Les Havrais n’y employèrent d’abord que deux ou trois bâtiments. En 1791, ils faisaient le commerce de Guinée, on l’appelait ainsi, avec trente-trois navires, jaugeant ensemble quatre mille trois cents tonneaux et portant, chaque année, six mille noirs à nos colonies d’Amérique.

Les Havrais faisaient quelquefois d’aussi bonnes affaires pendant la guerre que pendant la paix. Toutefois le bombardement de 1759 leur causa des dommages considérables. L’escadre anglaise se composait de vingt-quatre vaisseaux et quatorze frégates et de treize bombardes ou brûlots. L’ennemi lança huit cents bombes sur la ville. Une centaine de maisons furent plus ou moins endommagées. Dirigés par leurs échevins, les citoyens montrèrent encore plus de présence d’esprit et de courage qu’en 1694. Grâce à leurs bonnes dispositions, l’ennemi fut contraint de renoncer à son entreprise. « Il faut, dit l’amiral Rodney en se retirant, que la ville du Havre soit couverte en fer pour résister à tout le feu que j’y ai jeté. »

L’imprévoyance de Henri II, et, nous oserons le dire, celle de Richelieu, empêchèrent longtemps la ville et le port de prendre l’extension que le développement des opérations commerciales rendait de plus en plus nécessaire. La marine de l’État gênait la marine marchande, forcée de se contenter de l’avant-port. Depuis Louis XIV, et même sous son règne, on ne cessait de former projet sur projet pour donner plus de place au commerce et aux habitants. On ne fit rien sous Louis XV qui, en 1749, vint promener son indifférence au Havre. Louis XIV n’y avait jamais mis le pied. En 1786, Louis XVI reconnut par ses propres yeux la nécessité d’agrandir le Havre, même aux dépens de la citadelle de Richelieu. Le plan proposé en 1787, par l’ingénieur Lamandé, fut adopté par le conseil des ministres, le 2 février 1788.
Le projet de Lamandé consistait : pour la ville, à reporter la ligne principale des remparts jusqu’au pied d’Ingouville, à raccorder avec cette ligne celles de droite et de gauche, en ne faisant de la citadelle qu'un simple réduit ; pour le port, à faire du quartier Saint-François une île entourée de bassins, communiquant les uns avec les autres par des écluses. Cet ensemble d’anciens et de nouveaux bassins représentait un triangle dont le sommet était l’avant-port, qu’on agrandissait lui-même. On mit immédiatement la main à l’œuvre. On voulait à la fois faire marcher les travaux des fortifications et ceux du port. La Révolution étant survenue, le plus pressé fut de mettre la ville à l’abri des tentatives de l’ennemi. La décadence du commerce rendait l’exécution des bassins moins nécessaire. Tout le temps de la guerre fut une époque désastreuse pour le Havre ; une division anglaise ne cessait pas de fermer le port, dont les corsaires et les bâtiments neutres ou pourvus de licence, parvenaient seuls à sortir. Un fait assez singulier arriva pendant ce long blocus. Le commodore Sidney Smith se tenait en sentinelle devant le Havre : à la suite de libations trop abondantes, il fit la gageure qu’il enlèverait lui-même un corsaire amarré à l’entrée du port. C’était la nuit ; l’équipage du corsaire était endormi. A l’aide de quelques péniches, il fut facile au commodore de mettre son projet à exécution. Mais l’eau manquait quand il fallut amener le corsaire. En attendant le retour de la marée, les Anglais s’endormirent à bord de leur prise. Au moment où la mer remontait, un matelot français, oublié sur le pont, coupa les amarres du bâtiment, que le courant conduisit au milieu du port. Les Anglais étaient prisonniers qu’ils dormaient encore.

A la petite paix de 1802, Bonaparte vint au Havre. Il fit au commerce des promesses qu’il ne fut pas en son pouvoir de réaliser. « Paris, Rouen, le Havre, disait-il, ne forment qu’une même ville, dont la Seine est la grande rue. » En 1804, l’ennemi fit de nouveau une vaine tentative sur le Havre. L’année suivante, cette place fut un des points où l’on arma le plus de bateaux pour la descente en Angleterre. L’Empereur avait de grandes vues sur le Havre : il voulait en faire un port de guerre de premier ordre, où l’on pût construire les plus grands vaisseaux. Dans ce but, ce fut lui qui, sur les plans de l'ingénieur Lapeyre, fit exécuter l’écluse de chasse, dite de la Floride, capable, par sa puissance, de creuser l’entrée du port, en empêchant l’invasion de la vase et des galets. En 1810, il revint au Havre pour juger par lui-même de l’effet des travaux qu’il avait ordonnés, et avec la préoccupation des desseins qu’il avait conçus.
Une longue paix permit enfin de réaliser les plus vastes projets. Toutefois, on pensa que la marine militaire devait céder au commerce toute la place qu’elle occupait. C’est en 1823 que cet abandon eut lieu. Continué avec lenteur, sinon suspendu jusqu’en 1818, le projet de Lamandé se trouva complètement exécuté en 1836. Mais à mesure que les travaux avançaient, on reconnaissait qu’ils seraient eux-mêmes insuffisants. Un second, puis un troisième agrandissement devint nécessaire. De 1839 à 1844, l’immense bassin de Vauban fut creusé en dehors des fortifications. Il forme la tête du canal d'Honfleur ; et, comme pour réaliser la pensée de Colbert, les bords de ce bassin se sont couverts d’usines et de manufactures. En même temps la retenue de la Floride se transformait aussi en bassin, pour recevoir les plus grands bateaux à vapeur. Les bateaux transatlantiques y sont établis, bien que les travaux de la Floride ne soient pas encore terminés. Le troisième agrandissement est la création d'un dock ou entrepôt parallèle au bassin de Vauban et l’ouverture du bassin de l’Eure, aussi en dehors des remparts, et à lui seul plus étendu que tous les autres. Commencé en 1844, il est exécuté aux deux tiers en ce moment. Les dépenses des travaux du port, entrepris depuis 1788, ne s’élèveront pas à moins de quatre-vingts millions. L’honneur d’avoir achevé l’œuvre de Lamandé appartient à M. Frissard. Le nom de M. Benaud, ingénieur non moins distingué, se rattache aux agrandissements qui complètent cet immense système de travaux.
Ils ont été conçus et exécutés dans la pensée que le Havre ne tarderait pas à devenir aussi important que Liverpool. En 1821, le nombre des navires entrés au Havre s’élevait à trois mille six cent soixante-treize, jaugeant deux cent treize mille tonneaux. A cette époque, le commerce était revenu au degré où il se trouvait en 1791. En 1846, il était entré au Havre cinq mille cent cinquante-sept navires portant six cent quarante-six mille tonneaux. Pour égaler Liverpool, il faudrait que le chiffre du tonnage s’élevât à dix-huit cent mille tonneaux. Lorsque les bassins de la Floride et de l'Eure seront terminés, le port pourra suffire à un mouvement aussi considérable.

Quant aux fortifications, les développements qu’elles devaient également prendre, ne sont encore qu’en projet. On avait eu l’intention de construire quatre forts en mer pour défendre l’entrée de la rade. Le génie civil et le génie militaire s’étaient partagé ces travaux, dont on se voit forcé d’ajourner indéfiniment l’exécution. Elle n’eût pas coûté moins de quarante millions. Il en a été de la cité comme du port. La nouvelle enceinte n’a pu lui suffire ; une partie de la population s’est portée en dehors des remparts pour y fonder deux villes, celle d’Ingouville et celle de Graville, entre lesquelles il n’existe d’ailleurs aucune séparation. Plus grand à lui seul que l’ancienne ville, le nouveau  quartier qui s’est élevé dans l’enceinte des murs se fait remarquer par l’élégance de ses constructions. Il forme un contraste frappant avec les rues noires de la ville des Valois Avec le temps, les vieilles maisons finiront par disparaître. La grande rue qui traverse l’ancienne et la nouvelle ville rappelle les rues les plus vivantes et les plus belles de Paris. En 1846, le musée et la bibliothèque se sont réunis dans un édifice bâti sur l’emplacement de l’hôtel des anciens gouverneurs, et qui fait honneur à l'architecte de la ville, M. Ladvocat. Pans le nouveau quartier, la place Louis XVI ou de la République, fort belle par elle-même, s’embellit encore par la perspective du magnifique bassin du commerce, dont elle semble être la couronne. La pierre d’honneur du théâtre bâti sur celte place, fut posée par le duc d’Angoulême pendant son séjour au Havre, en 1817. L’extérieur de la salle de spectacle ne répond point à l’intérieur, œuvre pleine de goût qu’on doit à l’un de nos architectes les plus habiles, M. Théodore Charpentier. La plus grande beauté du Havre est dans son port. Il faut monter sur le coteau d’Ingouville, couvert lui-même de riantes habitations, pour jouir de la vue du port et de ses environs. A vos pieds, c’est une forêt de mâts dont les maisons de la ville bordent les allées ; à gauche, la Seine, glorieuse de ses beaux rivages, entre majestueusement dans l’Océan ; à droite, c’est le chef de Caux ou le cap verdoyant de la Hève ; devant vous l’Océan, calme ou terrible, sillonné par d’innombrables voiles qui apparaissent de tous les points de l’horizon. Comme le dit le poète du Havre, Casimir Delavigne : « Après Constantinople, il n’est rien de plus beau. »

Les diverses parties dont le port du Havre se compose, sous le double rapport de la topographie et du commerce, ont été décrites avec beaucoup de clarté par M. Édouard Corbière. « La rade, dit-il, est fermée ou plutôt faiblement configurée par le cap de la Hève, au nord et au sud par le plateau sur lequel est bâti le Havre, à l’embouchure de la Seine. Le cap de la Hève, situé à trois quarts de lieue de la ville, s’élève de trois cent cinquante pieds environ au-dessus de la mer. Il est surmonté de deux phares ou tours à feu de cinquante pieds de hauteur chacune et qui peuvent s’apercevoir au large à la distance de sept à huit lieues
dans les belles nuits...... Un autre feu d’une petite dimension et d une faible portée, est placé sur la jetée du nord, a l’ouverture même du chenal, qui conduit dans le port..... Une chaîne de rochers, produite par des récifs à peu près contigus, s’étend sous les noms de l'Hecla et de Hauts-de-la-Rade, du nord-ouest au sud-ouest, le long du rivage compris entre le cap de la Hève et le bout des jetées du Havre. Ce banc d’écueils qui se voit à fleur d’eau dans le bas des plus grandes marées, sépare, sans offrir de grands dangers à la navigation, l’espace qu’on est convenu d’appeler la Grande rade de celui auquel on a donné le nom de Petite rade. Les caboteurs seuls peuvent, en raison de leur peu de tirant d’eau, trouver un abri et un mouillage sûr dans cette petite rade. Les forts bâtiments n’y mouillent jamais.

« La grande rade du Havre n'offre elle-même, au reste, qu’un ancrage peu favorable dans l’hiver, surtout aux navires du long cours, qui sont obligés d'attendre au large, ou l’heure de la marée pour entrer dans le port, ou bien le jour des hautes mers pour pouvoir s’engager avec sécurité dans la passe comprise entre les deux jetées. Aussi les navires arrivants ne s’exposent-ils guère à mouiller en hiver sur la grande rade. Dans la mauvaise saison, ils louvoient à une certaine distance de la côte, quelquefois pendant plusieurs jours, en attendant le moment où ils pourront donner dans le chenal. Exposée sans abri aux vents d’ouest, de sud-ouest et de nord-ouest, elle ne présente de mouillage un peu sûr, dans la mauvaise saison, que lorsque les vents viennent de la terre, c’est- à-dire lorsqu ils souillent du nord-est, de l’est ou du sud-ouest. Le port du Havre est un port de marée....... Son entrée, qui n’a guère que la largeur de quatre navires ordinaires, et qui conduit à l’avant-port, est formée entre deux longues jetées, s’étendant de l’est à l’ouest, et pratiquée entre deux bancs de sable et de galets que l’on est obligé de déblayer sans cesse... D'où vient donc le choix que le commerce maritime a fait du port du Havre à l’exclusion des autres ports de la Manche, en apparence aussi bien situés que lui ? A une circonstance phénoménale et unique dans les vicissitudes qu’éprouvent les marées. Il résulte de sa position par rapport au cours de la Seine, que lorsque la mer est haute dans 1'avant-port, la marée, après avoir atteint son maximum d’élévation, reste pleine dans cet avant-port, pendant trois heures de suite, tandis que sur les autres parties du rivage environnant la marée commence à descendre presque aussitôt qu’elle a cessé de monter. Cette exception à la loi générale des marées en faveur du port du Havre, cet avantage qu’il a de guider son plein plus longtemps que les autres ports, explique naturellement sa haute prospérité. Si le commerce maritime lui a donné la préférence, c’est que les navires entrants et sortants y trouvent plus qu’ailleurs le temps d’eau nécessaire à la durée de tous leurs mouvements. »

On ne compte que 28,000 âmes dans l’enceinte du Havre (elle en contiendrait cent mille si les bassins du port n’occupaient la plus grande partie de son territoire). Ingouville a maintenant 12,000 habitants, et Graville n’en a pas moins de 11,000. A l’exception de sa manufacture de tabacs, établie vers 1730, par la compagnie des Indes, le Havre n’a d’autre industrie que celle de la mer. Ingouville et Graville réunissent à cette industrie des filatures et des ateliers de tissage, des fabriques de produits chimiques, des raffineries et des fonderies de fer sur la plus vaste échelle où l’on fabrique des machines à vapeur. Graville se divise en deux parts, celle de la ville moderne, contiguë aux remparts du Havre, et celle de la campagne, dont l’église et l’ancien prieuré se posent d’une manière pittoresque sur la pente du coteau. Cette église, tout entière en style roman ou byzantin, est comprise au nombre des monuments historiques entretenus par l’État. Non loin de là, on retrouve l’emplacement d'un ancien château fort qui, en 1066, appartenait à Malet de Graville, un des compagnons les plus illustres de Guillaume le Conquérant. Les sires de Graville étaient les suzerains de tout le pays environnant. Alors Graville était un lieu important ; c’était un port plus ancien lui-même que celui d’Harfleur, tandis que le lieu où fleurit aujourd’hui le Havre n’était qu’un triste marais.

C’est sur le territoire de Graville qu’aboutit le chemin de fer de Paris au Havre, ouvert le 20 mars 1847. On franchit maintenant en quelques heures les soixante lieues qui séparent ces deux villes, ou plutôt elles ne forment plus qu’une seule cité, dont les deux parties, celle de terre et celle de mer, sont à chaque instant du jour en rapport l’une avec l’autre. On lit dans une description du Havre, écrite en 1731, qu’alors il n’y avait point de messagerie allant de cette ville à Paris. Le carrosse du Havre n’allait que jusqu’à Rouen ; il ne faisait ce voyage qu’une fois par semaine, et mettait deux jours à le faire. Les pères de Saint-Lazare en avaient l’entreprise.

Le Havre a donné le jour à plusieurs personnages illustres, parmi lesquels nous citerons mademoiselle de Scudéry et son frère Georges Scudéry, madame de La Fayette, auteur de Zaïde et de la Princesse de Clèves, Bernardin de Saint- Pierre, Casimir Delavigne et Ancelot. Cette ville est aussi la patrie du sculpteur Beauvallel, du peintre Bonvoisin, du savant naturaliste Dicquemarre, du voyageur et naturaliste Lesueur, et du navigateur Dabocage de Bléville, qui fit le tour du monde au commencement du XVIIIe siècle.


 

Bibliographie
Chronique de Normandie. — Morlent, Le Havre et son arrondissement. — L’abbé Cochet, Essai sur tes églises de l'arrondissement du Havre. Imprimés : Description du pays de Caux, par Toussaint-Duplessis. — Histoire du Havre, par l'abbé Pleuvri. — Idem, par Dubocage de Bléville, fils du navigateur. — Histoire du port du Havre, par Frissard. — Le Havre ancien et moderne, par Morlent. — Esquisse historique sur la ville du Havre, par Labutte. — Manuscrits tirés des archives de la marine et de la cour des comptes : Ordonnance de François Ie 1er et de Henri II, de 1516 à 1551. — Ordonnance de Louis XIII sur l’administration de la marine, 1631. — Ordonnance de Louis XIV pour la fondation de l’hôpital général, 1669. — Correspondance de Colbert. — Procès-verbaux sur l'état du Havre, 1664 à 1672. — Lettres du duc de Saint-Aignan et autres gouverneurs. — Dictionnaire du commerce, art. Havre, de M. Edouard Corbière. — États officiels d’importations et d’exportations. — Renseignements fournis par M. Renaud, ingénieur en chef au Havre. — Notes communiquées par M. Baron, ancien rédacteur en chef du Journal du Havre.

 

Les commentaires de ce texte sur la traite des noirs et donc sur l'esclavagisme qui est considéré à l'époque comme un avantage pour Le Havre, ne reflète en aucun cas les opinions du concepteur de ce site, pour qui tous les hommes sont égaux.

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