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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur
Les villes de France décrites
par Aristide Guilbert en 1859

Histoire de Dieppe jusqu'en 1850

Dieppe vers 1850- reproduction © Norbert Pousseur
Le port de Dieppe vers 1850, gravure de Rouargue

 

 

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La ville d'Arques est souvent citée dans ce texte
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Vers la fin de septembre, lorsque la charrue commence à sillonner les campagnes, il n'est pas rare de rencontrer aux environs de Dieppe, dans un rayon de deux à trois lieues, certaines pièces de terre qui, fraîchement remuées, font de loin l’effet de champs de coquelicots. Vous approchez, et au lieu de fleurs, ce sont des milliers de débris de tuiles et de poteries rouges, de fabrique romaine, que vous trouvez semés sur le terrain. N’est-il pas étrange que ce soit seulement depuis peu d’années qu’un tel spectacle ait inspiré l’idée de faire des fouilles ? Ce n’est pourtant pas faute que le monde savant se soit occupé de Dieppe. Les uns, comme Philippe Cluvier et Adrien de Valois, ont affirmé qu’il existait, du temps des Romains, sur le territoire voisin de Dieppe, une station et même une ville importante, et ils veulent que cette ville soit la Juliobona de l’Itinéraire d’Antonin. D’un autre côté, dom Duplessis prétend que « Dieppe est une ville récente ; elle n’a commencé, dit-il, à se former que sous la troisième race, et par conséquent elle ne peut être la Juliobona des anciens. » Mais dom Duplessis commet une étrange erreur. Ces champs couverts de débris antiques attestent effectivement que si Dieppe n’est point la Juliobona des anciens, ni telle autre cité de la Table Théodosienne, le sol qui l’avoisine n’en a pas moins été couvert d’établissements considérables, et que la civilisation romaine a régné sur ce rivage.

Dieppe dans ses prémisses
Nous pensons que le principal siège de la station gallo-romaine, dont les établissements disséminés dans les environs ne seraient que les dépendances, se trouve à la base même du coteau de Neuville. Ce terrain commence immédiatement à la sortie du Pollet, ou principal faubourg de Dieppe, qui en est séparé par le port, et il s’étend pendant un quart de lieue, à peu près, le long des bords limoneux du grand bassin où l’on retient les eaux des écluses de chasse. Ici, comme le prouvent de récentes découvertes, tout annonce autre chose qu’une simple bourgade : c’est une cité, une grande colonie. De l’autre côté du bassin, dans la gorge où est aujourd'hui le faubourg de la Barre, on a reconnu aussi l’existence de constructions antiques : ne devient-il pas probable dès lors qu’au temps de l'empire romain une population de pêcheurs et de marins habitait ces parages ? il y avait donc, comme aujourd’hui, une cité à l’embouchure de la vallée de Dieppe, mais le pied des coteaux était seul habité : le milieu de la vallée où la ville actuelle est assise, n’offrait à l’œil qu’un amas de galets recouverts deux fois chaque jour par les flots. Des deux voies principales qui partaient de Juliobona, il en était une qui tendait vers le nord et allait jusqu’à Boulogne, en se dirigeant par Grainville-la-Teinturière, et en s’arrêtant, à la distance de vingt lieues gauloises, à un port de mer ou statio, dont le nom n’a pas été conservé. Cette station se trouvait, selon toute probabilité, à quelques centaines de toises de Dieppe même, sur les deux coteaux au pied desquels s’élèvent les faubourgs de la Barre et du Pollet. Jusqu’à présent, rien ne révèle quel nom portait la population qui vivait sur ces habitations ensevelies. Seulement, par le nombre des demeures, il est permis de juger que le nombre des habitants était considérable. On sait, en outre, quel était à peu près leur genre de vie : les travaux agricoles paraissent avoir été leur principale occupation ; et ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’aujourd’hui encore les habitants de cette partie du territoire dieppois sont à la fois pêcheurs et laboureurs. La moisson terminée, ils s’en vont à la pêche des harengs.

Suivant toute probabilité, les Barbares dévastèrent et détruisirent les édifices romains et gallo-romains de la contrée ; mais depuis l’époque de cette destruction jusqu’au XIe siècle, il n’y a plus que ténèbres. Toutefois, au moyen des traditions qui ont cours dans le pays, on peut remplir cette lacune. Charlemagne, à ce qu’on raconte, craignant que la baie de Dieppe n’offrît aux barbares du Nord un lieu de débarquement sûr et commode, résolut vers l’an 780 d’y bâtir un château et d’entourer de murailles les nombreuses maisons de pêcheurs qui, dit-on, couvraient alors la baie du mont de Caux. Ces maisons se transformèrent en cité, et les habitants, en l’honneur de la reine Berthe, mère de l’empereur, lui donnèrent le nom de Bertheville. La chronique nous apprend que Charlemagne fit différents voyages pour visiter la ville nouvelle, qui soutint plusieurs sièges contre les pirates normands, et, après avoir été pillée deux ou trois fois pendant le cours du IXe siècle, fut prise enfin de vive force et détruite de fond en comble par Rollon. Jusque-là rien de prouvé ; mais rien, non plus, que de vraisemblable. Ce qui est inadmissible, c’est ce qu’ajoute la chronique. A son dire, Rollon, jugeant la position importante, aurait reconstruit les remparts et la forteresse, à l’abri desquels une population nouvelle se serait appliquée à creuser le port, et, sa tâche accomplie, aurait remplacé le nom de Bertheville par celui de Dieppe, du mot deep qui dans les langues du Nord signifie profond. Remarquons tout de suite que la rivière qui coule à Dieppe, et qu’on nomme aujourd’hui la Béthune, s’appelait la Dieppe avant que la ville fût fondée. L’opinion la plus générale est que la ville a pris son nom de la rivière.

Dudon de Saint-Quentin et, d’après lui, Robert Wace racontent qu’en l’année 961 environ, le roi Lothaire donna rendez-vous au duc de Normandie, Richard Ier, dans une prairie au confluent de la petite rivière d’Eaulne et de la Dieppe, autre rivière coulant jusqu’à la mer. Le mot Dieppe (Deppe) revient onze ou douze fois dans le récit de Wace, et ce n’est jamais qu’une rivière qu’il désigne par ce nom. Wace, comme on sait, décrit avec une si minutieuse exactitude les lieux où se passent les faits qu’il raconte, que de son silence à l’égard de Dieppe, en tant que cité ou même simple bourgade, on peut inférer qu’avant l’an 1000 cette ville n’existait pas encore. Il paraît même qu’un demi-siècle plus tard, à l’époque du second voyage de Guillaume le Conquérant en Angleterre (1067), elle n’était guère mieux connue, puisqu’on lit dans Orderic Vital que « dans la sixième nuit de décembre, le duc Guillaume se rendit à l’embouchure de la rivière de Dieppe, au delà de la ville d’Arques, et là, par une nuit très froide, abandonna ses voiles au souffle d’un vent austral. » De ce passage d’Orderic Vital quelques écrivains ont induit qu’en 1067, il n’existait ni ville ni port de Dieppe ; mais le contraire est attesté par une charte de 1030 dans laquelle on lit : et unum fisigardum in Dieppa et apud portum ipsius Dieppœ. Ainsi, dès 1030, il y avait non-seulement un bourg, mais un port du nom de Dieppe. Nous voyons, d’ailleurs, qu’il est fait mention dans quelques chroniques de cette époque du port d’Arques, qui était alors la ville de la contrée avec fossés et murailles, et dont le territoire comprenait tout le terrain jusqu’à la mer.

Après la conquête de l’Angleterre, les communications fréquentes qui s’établirent entre ce royaume et la Normandie, la commodité que les passagers trouvaient à s’embarquer et à débarquer à Dieppe, tout contribua à augmenter la population de ce petit port, à accroître ses richesses, à multiplier ses demeures, si bien que, dans le milieu du XIIe siècle, Arques avait une rivale qui grandissait à ses côtés, tandis qu’elle-même au fond de sa vallée solitaire ne devait bientôt plus que déchoir. Il est impossible de tracer une histoire exacte des accroissements de la nouvelle ville, soit vers la fin du XIe siècle, soit pendant le XIIe. Était-elle enceinte de murailles ? Avait-elle un château-fort ? Nous ne saurions le dire. L’an 1195, Philippe-Auguste, guerroyant contre Richard Cœur-de-Lion, fondit sur Dieppe à l’improviste, la saccagea, la réduisit en cendres, emmena les habitants captifs et brûla leurs vaisseaux. Le coup fut si terrible, que plus de cent années durant la ville ne put s’en relever. Une preuve de l’état chétif où elle était réduite, c’est qu’aussitôt après sa paix avec Philippe Auguste, Richard, ayant construit la fameuse forteresse de Château-Gaillard sur un terrain dépendant du territoire d’Andely, qui appartenait à Gauthier, archevêque de Rouen, celui-ci en obtint comme dédommagement plusieurs domaines, entre autres, la ville et seigneurie de Dieppe : c’était là comme une espèce d’appoint qui n’avait pas par lui-même assez de valeur pour être seul mis dans la balance. Bientôt pourtant le prélat s’aperçut qu’il avait fait un bon marché. II faisait prélever sur chaque barque le plus beau poisson frais, à l'exception du turbot et de quelques autres gros poissons. Ce droit, qui prit le nom de coutume du poisson, s’étendit plus tard sur le hareng salé et sur presque tous les produits de la pèche dieppoise : en 1766, il était affermé soixante mille livres.

La naissance de la ville de Dieppe
A partir de la réunion du duché de Normandie à la couronne de France (1203), I’histoire de Dieppe reste longtemps obscure comme sa fortune. Ce n’est guère, en effet, que l’an 1300 que la cité détruite commence à reprendre figure de ville. En passant sous la domination française, elle avait perdu le principal avantage de sa position : son port ne servait plus de grand chemin entre la Normandie et l’Angleterre. Pour comble de disgrâce, saint Louis et ses successeurs n’en parurent pas prendre le moindre souci. Un meilleur sort l’attendait sous Philippe de Valois. La flotte française qui assiégea Southampton, en 1339, était en grande partie composée de navires normands, parmi lesquels les nefs dieppoises se faisaient remarquer comme les plus agiles et les plus audacieuses. Quand la ville ennemie eut été pillée et incendiée, c’est à Dieppe qu’on revint partager le butin. Les Dieppois en eurent bonne part, et l’argent qu’ils en tirèrent fut consacré à fortifier leur ville. Mais comme les fonds étaient trop faibles, le roi, par lettres-patentes de 1345, supprima en leur faveur le droit de gabelle et leur fit don de six deniers pour livre imposés sur toutes les marchandises et denrées qui se vendaient dans les murs. La précaution était bien nécessaire, car cette même année, tandis que les Dieppois aidaient à piller Southampton, les Anglais et les Flamands, leurs alliés, opérèrent à l’improviste une descente à Dieppe, et comme la ville était alors sans forteresse ni garnison, ils la mirent à sac et incendièrent quelques maisons ; mais un secours étant accouru des châteaux voisins, ils se rembarquèrent précipitamment. Cependant les Dieppois ayant acquis, grâce aux libéralités royales, plusieurs héritages et masures situées au pied du mont de Caux, dès cette époque (1360), non-seulement la ville put être fortifiée, mais encore elle prit l’essor le plus rapide. Charles V lui accorda de nouveaux privilèges ; les habitants, de simples pêcheurs qu’ils avaient été jusque-là, devinrent tout à coup navigateurs intrépides, et en se lançant sur les mers inconnues rapportèrent dans leur patrie les immenses profits d’un commerce que seuls en Europe ils osaient alors exploiter. C’est en l’année 1364 que les premiers vaisseaux marchands partirent de Dieppe pour aller chercher la terre des épices et de l’ivoire. Après avoir pénétré dans l’Océan Atlantique jusqu’à la hauteur du Cap-Vert, ils arrivèrent dans la Guinée et y donnèrent le nom de Petit-Dieppe à un lieu auquel il resta longtemps, malgré les colonies portugaises et hollandaises qui depuis s’y établirent.

De nouveaux services rendus sur mer par les matelots dieppois, soit dans le combat devant La Rochelle (24 juin 1372), soit en d’autres rencontres, donnèrent lieu à de nouvelles munificences royales. Charles V, dans des lettres-patentes datées de 1374, 1378 et 1380, permit successivement à la ville de prélever divers impôts, au moyen desquels elle fut mise en état de défense, du côté de la mer, par une muraille de quatorze cents pas de longueur, flanquée de fortes tours et de portes saillantes. Un phare en pierre de grès fut en outre érigé sur une plate-forme, à l’entrée du port, dont une forte tour, que l’on construisit à peu de distance, et que l’on appela la Tour-aux-Crabes, protégea l’entrée, ainsi que tout le quartier dit du Moulin-à-Vent. Dieppe, à la fin du XIVe siècle, était divisée en trois quartiers, savoir : le quartier du Moulin-à-Vent, au nord-est ; celui du Moulin-à-l’Eau, au sud-est ; et celui du Port, à l’ouest, actuellement quartier des bains. Le quartier du Moulin-à-Vent une fois clos et protégé, les habitants et les commerçants étrangers y affluèrent : c’est là que furent bâties les plus riches maisons ; on y construisit une halle aux poissons et une maison commune surmontée d’un beffroi. La belle église de Saint-Jacques, commencée vers la fin du XIIIe siècle, fit en peu d’années d’immenses progrès : la plupart des chapelles et la nef étaient terminées en 1400. On revêtit aussi les quais du port que l’on mit à l’abri de la lame, et pour défendre la ville du côté de la vallée, on acheva la porte de la Barre, dont la voûte sombre et les deux tours tronquées produisaient encore, il y a peu d’années, un effet si pittoresque.

Quoi qu’en ait dit dom Duplessis, qui prétend qu’en 1211 il y avait un maire à Dieppe, il est prouvé que l’administration de la ville était encore, au XIVe siècle, entre les mains des officiers de l'archevêque de Rouen : c’étaient un sénéchal, un receveur, un bailli, un procureur général du temporel, des sergents, et l’exécuteur de la haute justice. En 1396, les principaux bourgeois s’étant assemblés, afin d’aviser aux mesures de police que nécessitait une population plus nombreuse, se constituèrent en corps de ville formé de deux échevins, deux conseillers et un procureur-syndic. Les travaux acquirent dès lors plus d’activité : on entreprit de paver les rues, partie en galet du rivage, partie en gros pavés de grès, et il fut enjoint à tous ceux qui avaient des places vagues, de les fermer et d’y bâtir des maisons. Charles VI accorda bientôt aux habitants plusieurs foires franches, entre autres celle de Saint-Denis : elles attirèrent dans leurs murs un tel concours de négociants, de marchands de soieries, de fabricants de serge, et provoquèrent tant d’occasions d’expédier des vaisseaux et de recevoir de riches cargaisons, que la ville semblait s’accroître et s’embellir à vue d’œil.

Les premières batailles contre les anglais
Au mois de juin 1412, une flotte anglaise vint mouiller devant Dieppe et débarqua quelque milliers de combattants dans une des baies voisines. Dépourvus de troupes, les habitants n’en firent pas moins bonne contenance ; les campagnes d’alentour se soulevèrent, et l’ennemi fut contraint de se rembarquer. Six ans après, toute lutte devenait impossible. Nous avions été battus à Azincourt. Rouen venait de succomber. Dieppe fut sommé de se rendre, et vers la mi-février 1420, les compagnies anglaises en eurent pris possession. Mais, quinze ans plus tard, au mois de novembre 1435, le sieur Desmarets, ancien capitaine de la ville, averti par quelques habitants que le port était mal gardé, et qu’en suivant le lit de la rivière à marée basse, on pouvait aisément surprendre la place, arriva de nuit avec une bonne escorte ; grâce aux échelles que lui tendirent les bourgeois, il escalada les murailles et fit la garnison anglaise prisonnière. Desmarets, confirmé par Charles VII dans ses fonctions de capitaine de la ville et du port de Dieppe, employa neuf années à mettre la place dans un état de défense complet. C’est lui qui fit édifier, du côté de la mer, les trois grosses tours du château-fort qu’on voit encore aujourd’hui à mi-côte de la falaise de l'ouest, et dont les autres bâtiments ont été ajoutés, soit au XVIe siècle, soit postérieurement. En 1442, le fameux Talbot, parti de Caudebec vers la Toussaint, traversa le pays de Caux, et, après s'être reposé deux jours à Arques, qui tenait encore pour les Anglais, vint camper devant Dieppe sur la falaise contre laquelle est adossé le Pollet. Ce faubourg étant ouvert et sans aucune défense, il s’en empara sans coup férir ; il ne se trouva plus alors séparé de la ville que par le port, lequel à marée basse ne contenait, comme aujourd’hui, qu’un simple filet d’eau. Prévoyant bien que les habitants feraient chaude résistance, Talbot tira de la forêt d’Arques tout le bois nécessaire pour construire sur la falaise une bastille qu’il fortifia par des fossés et des palissades et qu’il arma de vingt pièces de canon, sans compter grand nombre de bombardes et quantité de mousqueterie, afin de foudroyer la Tour-aux-Crabes située vis-à-vis, et les maisons du port. Mais les habitants firent si bonne contenance, qu’ayant laissé six cents hommes dans la bastille, il alla chercher une flotte en Angleterre, afin de bloquer la place par mer. Les Dieppois, devinant le projet de Talbot, demandèrent du secours à Charles VII, qui leur envoya cent lances. Mais que pouvaient cent lances ? il fallait une armée. Le roi, sur de nouvelles suppliques de leur part, nomma le Dauphin, depuis Louis XI, son lieutenant général dans le pays entre Seine et Somme, et lui donna pour compagnons plusieurs capitaines expérimentés. Le Dauphin, dont l’armée s’était successivement élevée à trois mille hommes environ, arriva à Dieppe, le dimanche 10 août 1443. Il s’occupa, pendant plusieurs jours, de la construction de six ponts de bois roulants, destinés à faciliter l’attaque. Le 14, veille de l’Assomption, ces machines furent abaissées sur les fossés, et les assiégeants, dressant les échelles, montèrent à l’assaut. Mais les Anglais, fermes sur la crête des murs, firent pleuvoir tant de traits et tant de pierres, qu’une centaine de Français ne tardèrent pas à rouler au fond des fossés. Il était midi, la chaleur devenait accablante. Le Dauphin, voyant ses soldats hésiter, saisit une échelle, s’élance l’œil étincelant sur un des ponts et grimpe à la muraille. En quelques minutes, l’attaque a recommencé sur tous les points. Enfin, après un combat des plus vifs, les assiégeants pénètrent dans la bastille. Cinq cents Anglais y sont passés au fil de l’épée ; le reste se rend à discrétion.

Rentré à Dieppe, le Dauphin alla sur-le-champ rendre grâces à Dieu dans l’église Saint-Jacques. C’était le 14 août, veille de l’Assomption, qu’il avait fait ce brillant coup d’essai en l’art militaire : il lui sembla que la sainte Vierge avait dû contribuer à sa victoire ; pour lui bien témoigner sa reconnaissance, il ne voulut pas sortir de la ville avant d’avoir fait fabriquer et offert à l’église Saint-Jacques une riche et belle image de la Mère de Dieu, de grandeur naturelle et en pur argent. Il institua en son honneur une procession générale des deux paroisses qui devait avoir lieu la veille de l’Assomption, et il permit de prendre deux cents livres de rente sur la ville pour en célébrer la solennité, chaque année. Les habitants, de leur côté, désireux de ne point rester en arrière, consacrèrent en quelque sorte leur cité au culte de la bonne Vierge, et, se confiant à sa garde, placèrent son image, non plus seulement au-dessus du beffroi, mais sur les principales portes de la ville. Enfin, pour éterniser le souvenir de leur délivrance, ils fondèrent en son honneur une confrérie dite de la Mi-Aoust ; destinée à faire célébrer, la veille, le jour et le lendemain de l'Assomption, des jeux et cérémonies dans le goût du temps, et qu’on nommait dans la langue du pays les Mitouries de la Mi-Aoust. Les chroniques manuscrites ne tarissent pas en récits et en descriptions de ces jeux dévots qui étaient représentés dans l’église Saint-Jacques. Pendant plus de deux siècles, ce fut le plus vif amusement, la plus grande joie des enfants, des matelots de Dieppe et de toutes les populations d’alentour. La journée se terminait par des repas, des orgies, des chansons, des mascarades, des feux d’artifice. Le troisième jour, 16 août, la poésie avait son tour ; le Puy était ouvert et les beaux esprits entraient en lice pour obtenir les prix de ces espèces de jeux floraux. Telle était la passion des Dieppois pour ces jeux, qu’on les célébrait encore deux cents après leur institution, au milieu du XVIIe siècle. Ce n’est qu’en 1647 que Louis XIV, passant à Dieppe avec sa mère, la veille de l’Assomption, assista aux Mitouries, et fut si choqué sans doute de ces farces scandaleuses, que l’ordre fut donné de les interdire.

Dieppe et les découvertes maritimes
Dieppe, que nous avons laissée si florissante au commencement du règne de Charles VI, avait singulièrement déchu sous la domination anglaise. Elle se releva rapidement, après le siège de 1443 ; peu à peu, les vaisseaux sortirent de son port pour chercher aventure, et les commerçants de tous les pays retrouvèrent l’habitude de porter leurs denrées dans ses murs. Cette période de prospérité s’étend à partir du règne de Louis XI jusqu’à la mort de Henri II. Sans parler de l’achèvement des quais et des murs et de beaucoup d’autres travaux secondaires, trois édifices ou plutôt trois ouvrages considérables furent entrepris et achevés dans ce laps de temps ; savoir, le pont du Pollet (1511), l’église Saint-Rémi (1522), et les canaux souterrains qui conduisent les eaux de Saint-Aubin-sur-Scie dans toutes les fontaines de la ville. La population de Dieppe avait en même temps beaucoup augmenté, puisque les chroniqueurs que nous consultons prétendent que, vers 1550, on n’y comptait pas moins de soixante mille âmes. On se souvient de ce que nous avons déjà dit de la découverte des côtes de Guinée, en 1364, par des marins dieppois, découverte longtemps attribuée aux Portugais qui n’y pénétrèrent pourtant qu’en 1417. Cette opinion que nous avançons ici peut donner lieu sans doute à controverse, et l’on ne verra peut-être dans la rétention des habitants de Dieppe au droit d’aînesse, en fait de découvertes, qu’une de ces forfanteries provinciales dont bien peu de villes sont exemptes. Mais il suffit de consulter les traditions originales conservées dans la mémoire de quelques vieux marins, les chroniques manuscrites, les Mémoires de Dieppe, la Description de l'Univers, par Manesson-Mallet, et surtout une Relation des côtes d'Afrique, appelées Guinée, par Villaut, escuyer, sieur de Bellefond, ouvrage que son auteur, navigateur lui-même, dédia au grand Colbert, pour se convaincre pleinement, après mûr examen, que l’honneur d’avoir les premiers reconnu les côtes d’Afrique appartient en effet aux Dieppois. Enfin, suivant une pièce authentique, officielle, déposée en septembre 1365 au greffe de l’amirauté, comme en font foi toutes les chroniques manuscrites, pièce qu’avait lue probablement Villaut de Bellefond et qui dut périr dans le bombardement de 1694, il est avéré que les marchands de Dieppe s’étaient associés avec ceux de Rouen pour envoyer quatre vaisseaux à la Côte d’Or. Pendant quatorze ou quinze ans, les armateurs dieppois se bornèrent au commerce de l’ivoire, du poivre, de l’ambre gris et du coton. La Côte d'Or, au delà du cap des Trois-Pointes, ne fut reconnue par eux qu’en 1380. De 1364 à 1410, ils ne cessèrent d’expédier, chaque année, de nombreux vaisseaux sur cette côte d’Afrique qui leur fournissait de riches marchandises et d’immenses profits. Les malheurs de la France purent seuls leur faire abandonner les comptoirs qu’ils y avaient établis : c’est ce qui explique pourquoi le mérite de la découverte a été attribué aux Portugais, dont les navigateurs, mettant à profit nos guerres civiles, s’emparèrent successivement, dans un intervalle de cinquante années, de tout le littoral africain.

En 1402 cependant, messire Jean de Bethancourt, gentilhomme normand d’auprès Dieppe, entreprit un voyage aux îles Canaries, visitées déjà vers le milieu du XIVe siècle par des aventuriers normands. Grâce à un faible secours que lui accorda Henrique III, roi de Castille, Bethancourt se rendit maître de ces îles, s’en fit déclarer souverain, et obtint du pape Innocent VIII l’érection d’un évêché des Canaries, dont le premier titulaire fut don Alberto de Las Casas. Malgré le succès de cette expédition, les Dieppois, jusqu’à la mort de Charles VII (1461), se trouvèrent hors d’état de tenter de nouveaux voyages maritimes. Quand ils voulurent retourner sur les côtes de Guinée, leurs vaisseaux furent coulés à fond par les Portugais. Ils équipèrent alors leurs bâtiments de commerce en guerre et les armèrent de quatre canons au moins. Cette manière aventureuse de faire le commerce devait être de leur goût : aussi ne tardèrent-ils pas à devenir formidables à leurs rivaux. Toutefois il leur parut qu’au lieu de se disputer dans de sanglants combats l’or, le poivre et l’ivoire de cette côte d’Afrique, mieux valait peut-être tâcher d’en trouver ailleurs. Dieppe possédait alors des ressources toutes nouvelles pour tenter des découvertes. Les premiers parmi les Français, ses habitants avaient cultivé l'hydrographie et la cosmographie, comme le prouvent suffisamment les cartes manuscrites les plus anciennes que possède aujourd'hui le dépôt de la marine et qui toutes ont été tracées par des Dieppois. Il est hors de doute qu’un cours public d’hydrographie existait alors dans cette ville, et que les vieux pilotes y faisaient part de leur expérience aux jeunes gens. S’il faut même en croire une tradition du pays, on connaissait à Dieppe les propriétés nautiques de la pierre aimantée, dès le règne de saint Louis. Ce qui paraît à peu près démontré, c’est que la boussole, à peine inventée en Italie, fut apportée dans ses murs par les Vénitiens, qui, au XIIIe siècle, entretenaient des rapports fréquents avec son port. Les Dieppois excellaient dans l’art de fabriquer des boussoles, et ils en ont fourni longtemps tous les ports de France.

Tel était l’état des esprits et des connaissances à Dieppe, lorsque, sous le règne de Charles VIII, une association de négociants y confia le commandement d’un gros navire à un jeune homme, nommé Cousin, qui s’était distingué quelques années auparavant dans un combat naval contre les Anglais. Cousin partit au commencement de 1488. Une fois parvenu dans l’Atlantique, il fut bientôt entraîné par le courant équatorial qui porte à l’ouest, comme on sait. Au bout de deux mois de navigation, il aborda sur une terre inconnue, près de l’embouchure d’un fleuve immense. Les Mémoires de Dieppe n’hésitent pas à prononcer que c'était l’Amérique du Sud et le fleuve des Amazones, auquel Cousin aurait donné le nom de Maragnon. Ce n’est pas tout : notre navigateur, au lieu de revenir directement dans sa patrie, jugeant d’après sa science cosmographique sous quelle latitude il devait chercher le rivage d’Afrique qu’on l’avait chargé de reconnaître, fit route, à ce qu’on prétend, vers le pôle du midi en courant sur l’est. Suivre cette direction avec persévérance, c’était le moyen infaillible de rencontrer la pointe d’Afrique, c’est-à-dire le cap de Bonne-Espérance. Ainsi, dans ce seul voyage, Cousin aurait accompli les deux grandes découvertes qui ont immortalisé Christophe Colomb et Vasco de Gama. On sent combien une telle assertion est téméraire. Il faut considérer pourtant que, dès le commencement du XVIe siècle, lorsque la renommée de Colomb et de Gama se répandit en Europe, il y eut à Dieppe réclamation et protestation constantes en faveur de Cousin. Le navigateur dieppois eut, en outre, pour contremaître, durant son long voyage, un Espagnol nommé Vincent Pinzon, lequel n’est autre probablement que l’un des trois frères Pinzon, qu’on voit, trois ans après, accompagner Christophe Colomb dans sa glorieuse entreprise. Un autre nom, aussi populaire à Dieppe que le nom de Cousin, est celui de Jean Parmentier, que les Mémoires chronologiques traitent de génie rare, de bon astronome, de bon marin, d’excellent hydrographe, et qu’ils font mourir vers l’an 1529, dans une des îles de la mer des Indes, à l’âge de quarante-neuf ans. Jean Parmentier fit, en effet, cette année-là même, avec deux navires armés par le célèbre Jean Ango, un voyage à l’île de Taprobane (Sumatra), où il mourut d’une fièvre causée par les mauvaises eaux. Mais avant cette expédition, Parmentier avait visité le Brésil et Terre-Neuve. Ainsi, dès les premières années du XVIe siècle, les Dieppois connaissaient les côtes du Brésil et du Canada : une autorité puissante, rapportée par Ramusio, dans son grand recueil, confirme la tradition qui leur attribue, conjointement avec les Bretons, la découverte de l’île de Terre-Neuve, en 1504.

Tant qu’il ne s’agit que de courir les mers, de chercher et d’atteindre des rivages inconnus, les Dieppois purent lutter avec tous les marins de l’Europe. Mais quand l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, se furent partagé ces mondes nouveaux, alors leur situation devint difficile. En effet, le roi de France n’ayant encore ni marine, ni un seul port de mer qui lui appartint réellement, les marchands savaient bien qu’ils n’avaient aucune protection à en attendre, et ils s’isolaient si bien du gouvernement qu’ils ne lui donnaient pas même avis de leurs découvertes. Les Dieppois, instruits par l’exemple du sieur Ango, père du fameux armateur de ce nom, se persuadèrent bientôt que créer des colonies était un métier de roi ; que des commerçants devaient faire du commerce et non bâtir des forteresses. Ne pouvant opposer des flottes à des flottes, ils renoncèrent à fonder des comptoirs, à soudoyer des gens pour les défendre ; ils préférèrent employer leur argent à construire des vaisseaux, à les bien armer de canons, à leur donner un fort équipage. Ce système devint celui de Jean Ango. Augmentant sans cesse le nombre de ses navires, qu’il confiait à d’habiles capitaines, les envoyant partout où le commerce était avantageux, sans s’inquiéter s’il empiétait sur les droits de tel ou tel souverain, il trouva le secret d’établir à son profit la liberté des mers en dépit de la jalousie de nos ennemis et de l’insouciance de notre gouvernement. Quand, plus tard, le partage des Nouvelles-Indes eut été consacré dans le code européen, tout commerce extra-légal s’étant converti en course, Jean Ango fut lui-même un corsaire en grand, plutôt qu’un armateur, mais si riche à la fois et si audacieux, qu’il équipa des flottes et fit en son propre nom la guerre au roi de Portugal, dont les ambassadeurs vinrent le trouver jusque dans son manoir de Warengeville, afin de s’entendre avec lui au sujet des indemnités qu’il réclamait pour un de ses vaisseaux que les Portugais avaient brûlé. Pendant cinquante ans, les échanges interlopes comme but, la course par occasion, firent affluer d’immenses richesses dans le port de Dieppe, et cette place put lutter de splendeur commerciale avec celles du Portugal et de l’Espagne. Mais ce qui rehausse le courage des Dieppois, à cette époque, ce qui distingue leurs exploits de ceux des pirates et autres petits coureurs de mer, c’est qu’il s’y mêlait presque toujours un certain point d’honneur national. Jean Ango, figure à demi héroïque, contribua puissamment à imprimer à leurs entreprises ce caractère généreux et élevé. On sait quelle magnifique hospitalité il donna à François Ier, vers 1532 ou 1534 (car la date varie dans les chroniques manuscrites que nous avons consultées), dans l’admirable maison en bois de chêne sculpté qu’il avait fait bâtir à Dieppe, sur l’emplacement où est aujourd’hui le collège, et qui était encore assez bien conservée en 1647 pour que le cardinal Barberini, s’arrêtant en extase, s’écriât : Nunquam vidi domum ligneam pulchriorem. Comblé de richesses et d’honneurs, vicomte et capitaine-commandant de la ville et du château de Dieppe, Jean Ango ne cessa de jouir d’une brillante faveur sous le règne de François Ier, auquel il prêta plusieurs fois de l’argent et même des vaisseaux. A la mort de ce prince, quelques créanciers lui intentèrent procès devant les officiers de l’amirauté, en restitution de sommes considérables. Ses folles dépenses avaient épuisé la majeure partie de ses trésors ; trop vieux pour tenter encore fortune, il ne put conjurer l’orage. Ses maisons, ses tableaux, son argenterie, furent vendus ; et lui, dévoré de regrets, enfermé dans les tours du château de Dieppe, sans oser en sortir, il languit une ou deux années, et mourut dans l’isolement et la tristesse, en 1551.

Sous Henri II, les marins de Dieppe se signalèrent par une prouesse qui fit l’admiration de tous les gens de marine de la France et de l’Europe. La gouvernante des Pays-Bas, en 1555, avait confisqué, au mépris du droit des gens, tous les navires français trafiquant dans les ports de Flandre. L’amiral de Coligny, auquel le roi avait ordonné de mettre une flotte en mer, pour tirer vengeance de cet affront, eut recours aux bourgeois et marchands de Dieppe : ceux-ci ne demandèrent que moitié des frais de l’armement, sous la seule condition que les capitaines de vaisseau seraient tous enfants de la ville. Dix-neuf barques marchandes, transformées en flottille royale et commandées par le capitaine d’Épineville, étant sorties du port de Dieppe, le 5 août, livrèrent bataille, le 11, en vue de Douvres et de Boulogne, à une flotte flamande de vingt-quatre hourques bien armées qui arrivaient d’Espagne, chargées d’épices et de marchandises pour les Pays-Bas. La flottille dieppoise, veuve de son capitaine et réduite à quatorze ou quinze voiles, mais victorieuse et traînant à la remorque six de ces grandes hourques chargées de poivre, d’alun et de riches denrées, rentra, le 12, dans le port de Dieppe, en présence de toute la population répandue sur le rivage, au bruit des cloches en volée et de toute l’artillerie des remparts.

Le protestantisme à Dieppe
Le protestantisme ne fit sa première apparition à Dieppe que vers l’année 1557. A cette époque, un libraire revenant de Genève, où il était allé pour son négoce, en rapporta des bibles en français, des psaumes de la version de Marot, et plusieurs autres petits livres qui circulèrent bientôt dans la ville et dans les campagnes d’alentour : on s’assembla secrètement pour en écouter la lecture ; de proche en proche, ils firent fortune et ne tardèrent pas à former un certain noyau d’apprentis hérétiques. La guerre avec l’Angleterre ramena, la même année, à Dieppe, une foule de ses habitants que le négoce y avait conduits, et qui tous, comme on le pense bien, étaient imbus d’hérésie. Les conversions se multiplièrent, grâce à un libraire de Genève, nommé Jean Venable, envoyé de Calvin. Tout cependant se passait encore dans l’ombre ; ce n’est que vers les mois de mars et d’avril 1559, que, les précautions étant superflues, on se hasarda à aller au prêche en plein jour. Le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, envoya aussitôt à Dieppe son grand vicaire, M. de Sequar, pour y extirper les germes de l’hérésie. Mais lorsque, par son ordre, on voulut saisir le ministre protestant, M. Desroches, les magistrats, presque tous convertis, le firent évader. Le prélat, s’étant rendu en personne à Dieppe, n’y réussit pas mieux que son vicaire, et le dimanche 26 mai, les calvinistes scellèrent le grand œuvre de leur religion en célébrant pour la première fois la sainte cène. Le protestantisme prit dès lors à Dieppe un accroisement si énergique et si rapide, que les catholiques et le clergé, comme frappés de stupeur, ne tentèrent pas le moindre effort pour résister. Au commencement de juillet 1560, arriva de Montélimar, d’où il s’était sauvé par miracle, un ministre renommé de Genève, M. François de Saint-Paul, que le consistoire de cette ville accordait pour pasteur aux religionnaires dieppois. Quelques jours après, Coligny lui-même vint les visiter, et, pendant trois jours qu’il séjourna parmi eux, régulièrement, à porte ouverte, il fit célébrer le service divin. Ses coreligionnaires lui remirent une requête adressée au roi en son conseil, pour qu’il leur fût permis de se bâtir un temple où ils pussent faire leurs dévotions paisiblement et en sûreté ; Coligny s’acquitta de la commission, mais les Guise firent rejeter la requête des Dieppois. L’archevêque de Rouen, sur l’invitation des Guise, envoya de nouveau son grand vicaire à Dieppe, afin qu’il y fit tout rentrer dans l’ordre, et le roi lui-même écrivit au gouverneur Desfort pour lui ordonner de faire cesser les prêches. Les Dieppois se contentèrent de répondre : Nous ne voulons pas vivre en athées, et les prédications continuèrent. Le conseil du roi résolut alors de démanteler la ville. Le 25 octobre 1560, le duc de Bouillon y entra brusquement, accompagné du sieur de Ricarville et de cent arquebusiers ; il fit publier à son de trompe la défense de prêcher ni en public ni en particulier, et ôta son commandement à Desfort pour le donner à Ricarville. Les calvinistes, au risque des peines les plus sévères, ne laissèrent pas que de se réunir, chaque soir, par petites assemblées, et de prêcher en secret dans les maisons. La mort de François II changea tout à coup la politique à l’égard des protestants, et Desfort, rendu à la liberté, fut rétabli dans son gouvernement (décembre 1560).

On comprend quelle dut être la joie des religionnaires de Dieppe, après ces jours d’angoisses. Une preuve bien évidente de l’importance que cette place avait acquise dans le parti protestant, c’est qu’on y tint, le 12 mars 1561, le premier synode de la province de Normandie, auquel assistèrent plus de cinquante ministres. La population de Dieppe, presque entière, ne tarda pas à devenir protestante. Le fameux édit de janvier 1562 y mit le comble à la prédominance des calvinistes. La nouvelle du massacre de Vassy fit éclater un cri de vengeance dans toute la ville. Les plus riches se cotisèrent. En peu de jours une garde bourgeoise très nombreuse fut armée et équipée, et on trouva les sommes nécessaires pour lever deux cents hommes d’armes. Une fois maîtres de la place, les protestants prirent et pillèrent l’église de Saint-Jacques. Après les églises de la ville, ils saccagèrent celles des campagnes, poussant parfois leurs excursions jusqu’à Arques et même jusqu’à Eu. Ils rentraient presque toujours chargés de butin ; souvent même ils amenaient quelques prêtres qu’ils traînaient à la queue de leurs chevaux, et qu’ils faisaient vendre en plein marché, au son du tambour. On s’attaqua aussi aux religieuses, et les sœurs de l’Hôtel-Dieu qu’on avait laissées, d’abord, se dévouer au pied du lit des malades, furent chassées, maltraitées et contraintes de prendre la fuite. En apprenant cet excès, la reine-régente pria le duc de Bouillon de se rendre à Dieppe. Mais la garde bourgeoise de cette ville le reçut avec une contenance si ferme et si fière, qu’il en partit le lendemain, de grand matin, pour aller à Arques (5, 6 mai 1562). On ne s’inquiéta point de ses menaces, et les courses recommencèrent de plus belle. Le but le plus constant de ces petites guerres de voisinage, c’était l’ancienne cité d’Arques. Il existait entre ses habitants et ceux de Dieppe une vieille rivalité. Arques n’était plus qu’un bourg, de ville qu’il avait été, et la faute en était à Dieppe qui avait prospéré et grandi à ses dépens. Aussi le protestantisme ayant pris le dessus à Dieppe, Arques, par une sorte de contradiction, était resté catholique. Nous n’entrerons point dans le détail de toutes ces excursions. Une fois cependant, à la nouvelle d’une victoire remportée par les Dieppois sur les communes catholiques confédérées, la frayeur fut si grande à Arques, que la plupart des habitants abandonnèrent leurs maisons et cherchèrent un refuge dans le château. C’était là du reste leur ressource, quand la fortune leur devenait trop contraire ; moins bien équipés et moins nombreux que ceux de Dieppe, ils étaient battus le plus souvent et laissaient ainsi passer l’orage.

Les choses en étaient là, quand on apprit que le duc d’Aumale, revenant de Picardie à la tête de troupes considérables, devait côtoyer la mer jusqu’à Dieppe et se porter de là sur Rouen pour en faire le siège. Le duc, toutefois, n’ayant point l’intention d’investir Dieppe, se contenta de loger quelques compagnies dans le château d’Arques, afin d’affamer la place, en tâchant de garder toutes les issues. Ce plan ne pouvait réussir, car la mer était toujours ouverte aux Dieppois. Leur sort dépendait de celui de Rouen, qu’assiégeaient en ce moment les troupes royales. Aussi, après avoir essayé vainement d’y faire pénétrer un petit renfort, quand cette malheureuse ville eut succombé, le 26 octobre, et que, le 30, un trompette royal, s’arrêtant devant la porte de la Barre, les somma de se rendre, consentirent-ils à accepter les conditions que le roi, malgré sa victoire, leur faisait encore : c’est-à-dire la promesse de conserver leurs privilèges, de n’inquiéter personne pour prise d’armes ou rébellions passées, et de les protéger contre toutes hostilités et outrages pour fait de religion. Ils obtinrent, en outre, de faire sortir les Anglais, leurs alliés ; mais on leur refusa la grâce d’ouïr librement la prédication de l’Évangile par leurs ministres, selon que l’édit de janvier leur en avait reconnu le droit. Dieppe était alors regardée par les calvinistes de Normandie comme la cité de Dieu, comme la Jérusalem nouvelle : cette capitulation fut le premier échec qu’y essuya le protestantisme, et coupa court à beaucoup d’illusions en confondant bien des prophéties. Néanmoins, et malgré l’exil que s’imposèrent la plupart des chefs, l’esprit de la Réforme y dominait encore si bien, que le connétable de Montmorency, envoyé pour en prendre possession, n’osa faire dire, chaque matin, dans l’église Saint-Jacques, les portes fermées, qu’une messe basse par son chapelain, bien qu’il eut à sa disposition six compagnies de gendarmes et de lansquenets. Le peu de liberté dont jouissaient les calvinistes ne pouvait convenir aux ardents du parti : il leur fallait l’exercice public ou rien. Des trames furent ourdies, en conséquence, pour se saisir du château de Dieppe. Desfort, l’ancien commandant, revenu d’Angleterre sous un déguisement, était l’âme du complot. Son compétiteur, Ricarville, auquel le connétable de Montmorency avait restitué le gouvernement de la forteresse, reçut de la cour un avis qui l’informait du projet des protestants ; mais il n’y prit garde et fut tué, le 21 décembre, de bon matin, par quatre soldats qui s’étaient glissés sur la plate-forme, à l’entrée du château, où se trouvaient plusieurs pièces d’artillerie chargées et amorcées. Montgomery arriva à Dieppe, le 29, escorté d’un grand nombre de gentilshommes et de quatre compagnies de gens de guerre. Son séjour fut marqué par tant de vexations et de pillages que les protestants eux-mêmes demandèrent son rappel à Coligny.

L’amiral profita des loisirs que lui donnait l’édit de pacification de 1563 pour s’occuper de nouveau du champ d'asile qu’il voulait préparer au delà des mers à ses coreligionnaires, dans le cas où le sol français leur serait interdit. Il reporta ses yeux vers la Floride, où il avait envoyé, dès 1569, une escadre de cinq vaisseaux, sous le commandement de Jean Ribault, l’un des meilleurs capitaines du port de Dieppe. Parti le 15 février, Ribault aborda au mois d’avril près d’un cap qu’il appela le Cap Français. Le 1er mai, il entra dans un fleuve auquel il donna le nom de ce mois, puis à mesure qu’il rencontra d’autres fleuves, il les baptisa des noms de rivières de France. Enfin, après avoir élevé une redoute qu’il appela Charles-Fort, et y avoir laissé une petite garnison, il mit à la voile, et le 29 juillet rentra dans le port de Dieppe. Sa seconde expédition eut lieu en 1564. On avait mis à sa disposition sept navires. Après avoir pris terre à l’embouchure de la rivière de Mai, et construit dans un emplacement plus favorable une autre forteresse qu’il nomma Fort Caroline, il se préparait à en augmenter les ouvrages, lorsqu’une tempête ayant dispersé sa petite escadre, l’amiral espagnol Pedro Menezez, qui en avait eu bon marché pièce à pièce, vint l’attaquer dans ses retranchements, égorgea tous ses compagnons qu’il fit pendre avec cette inscription : Non comme Français mais comme hérétiques, et l’ayant fait lui-même écorcher tout vif, envoya, dit-on, sa peau en Espagne. Qu’on juge de l’indignation des Dieppois, à la nouvelle de ce massacre. Ils ne purent encore cependant, empêchés qu’ils étaient par les guerres de religion, s’occuper eux-mêmes de leur querelle, et ajournèrent cette dette de sang que devaient payer plus tard les Flibustiers. L’édit de paix de 1563 avait été très bien reçu à Dieppe, quoique moins avantageux que celui de l’année précédente. Les protestants, obligés de restituer les églises aux catholiques, ne purent même obtenir qu’on leur laissât l’église Saint-Jacques. Vers le commencement d’août, on apprit que le Havre-de-Grâce venait d’être enlevé aux Anglais par le connétable de Montmorency : la chute de ce boulevard des réformés affligea profondément les calvinistes dieppois, car en pleine paix ils songeaient toujours à la guerre. Néanmoins, lorsque Charles IX, à son retour du Havre, se rendit dans leurs murs, le 8 août, avec la reine-mère et toute la cour, les bourgeois lui firent une brillante réception, moins brillante pourtant que celle qu’ils avaient faite, treize années auparavant, à Henri II (1er octobre 1550). La cour, pendant son séjour à Dieppe, fut plus que froide pour les protestants. Le gouverneur de la ville, M. de la Curaye, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, mais bon huguenot, fut remplacé par René de Beauxoncle, sieur de Sigognes, gentilhomme de la suite du maréchal de Brissac ; esprit délié, plein d’adresse, de politique et de ruse, un homme tel que Catherine de Médicis l’eût fait elle-même et qui devait merveilleusement servir ses desseins. Le premier soin de M. de Sigognes fut de gagner la confiance des protestants qu’il devait bientôt trahir, et quand l’amiral de Coligny, rentré en grâce auprès de la reine-mère, annonça l’intention de changer le gouverneur de Dieppe, les huguenots eux-mêmes allèrent le supplier de n’en rien faire. Sigognes ne répondit à leur confiance qu’en s’appliquant à fomenter l’esprit de discorde parmi eux. Cependant, lorsque le prince de Condé se décida à une nouvelle prise d’armes, la position du gouverneur devint très difficile ; comprenant qu’il n’y avait pas un instant à perdre, il fit demander un prompt renfort au roi, qui donna commission à M. de La Mailleraye, lieutenant au bailliage de Caux, de se diriger sur Dieppe avec un régiment de gens de pied. Sigognes endormit les bourgeois jusqu’au 25 octobre. Dans la nuit du 26 au 27, M. de La Mailleraye fut reçu dans la citadelle qui était sur la falaise et bien éloignée de la ville ; puis de la citadelle, il pénétra sans bruit avec son régiment dans le château.
Le lendemain, les habitants assistaient au prêche, comme d’ordinaire, en la maison des Charités, lorsque tout à coup une femme du port entre en criant « que tout est perdu, qu’on ne voit derrière les murailles du château que piques, hallebardes et enseignes déployées. » Aussitôt l’assemblée se sépare en tumulte. Les Dieppois entament des pourparlers avec La Mailleraye, qui exige la reddition immédiate de la ville ; mais les plus hardis, au nombre de trois cents, s’élancent sur les camions entassés ça et là sur la voie publique, et les entremêlant de pavés, de galets, de pièces de bois, en forment trois barricades au travers de la Grande-Rue, par où devaient déboucher les troupes, et fortifient la première de deux canons, en avant du carrefour du Puits-Salé, devant la maison du Cerf-Volant. A cet instant, le canon du château se fait entendre : il tire sur la ville, foudroyant les rues et les maisons. La halle au blé est à moitié démolie. Au milieu des tourbillons de fumée, on voit descendre le régiment de La Mailleraye, au nombre de douze compagnies, la plupart formées de vieux soldats du Piémont. Les portes s’ouvrent, et ils pénètrent dans la Grande Rue. Les bourgeois veulent alors mettre le feu à leurs canons ; mais une servante catholique, nommée Renarde, avait répandu de l’eau sur la lumière, en allant remplir sa cruche au Puits-Salé. Pour surcroît de malheur, une misérable querelle survenue entre eux au sujet du commandement, que se disputaient les deux caporaux Frimouse et Fournier, achève de jeter le désordre parmi eux. Les soldats, profitant de l’occasion, chargent impétueusement, font une trouée dans la première barricade, repoussent les défenseurs jusqu’à la seconde, située près du Bras-d’Or, à deux ou trois cents pas de distance, les en chassent en moins de dix minutes, et les forcent de s’enfuir jusqu’à l’hôtel de ville, devant lequel s’élevait la troisième barricade. Mais soudain voilà qu’une vingtaine de coups de feu, tirés en partie de l’angle de la rue au Sel, en partie du coin de la rue de la Vieille-Poissonnerie, couchent cinq officiers et plusieurs de leurs gens sur le carreau. Les soldats s’étonnent, craignent une embuscade, et malgré les reproches de leurs capitaines, s’ébranlent et se sauvent dans les rues latérales. La fusillade éclate à toutes les fenêtres. Enfin le gros du régiment, pourchassé l’épée dans les reins, parvient à l’extrémité de la Grande Rue, franchit la porte après les plus pénibles efforts et la referme derrière lui. Vers la chute du jour, M. de Sigognes veut faire une nouvelle tentative pour entrer dans la ville ; mais déjà toutes les maisons qui faisaient face au château avaient été percées de meurtrières : une terrible décharge de mousqueterie l’oblige de battre promptement en retraite.
La partie paraissait irrévocablement perdue, quand, le lendemain, à sa grande surprise et sans coup férir, le gouverneur se trouve maître de la ville. Voici ce qui s’était passé. Tandis que la fusillade du soir contraignait Sigognes à rebrousser chemin, on délibérait en tumulte à l’hôtel de ville ; car il s’agissait toujours de décider lequel des deux caporaux serait élu chef. Au plus fort de la dispute, on entend les coups de fusil : quelques poltrons accourent, s’écriant que les portes sont forcées, que l’ennemi est dans la ville. A ces mots, nos querelleurs, saisis de la plus étrange panique, s’élancent hors de la salle ; les uns s’enfuient par la porte du Follet, au risque d’être assommés par les Polletais, qui n’étaient pas, en général, fort amis des Dieppois et de leur religion ; les autres se sauvent par les quais pour se jeter dans leurs bateaux. Le jour venu, ceux qui gardaient les maisons en face du château, surpris de ne point être relevés par leurs compagnons, s’inquiètent, envoient aux informations, et apprennent qu’ils sont abandonnés ; comme la résistance était impossible, ils prennent alors le parti de se retirer à leur tour. M. de Sigognes appréhendant que cette fuite inexplicable ne couvrît quelque guet-apens, fit mettre le feu aux quinze ou vingt maisons voisines du château, afin de sonder le terrain. Les soldats descendirent ensuite du château et en fermèrent les portes ; le pillage dura tout le jour et toute la nuit : comme ils ne trouvèrent point de résistance, il n’y eut point de sang répandu. Le riche quartier, sis au delà de l’hôtel de ville, n’avait point été saccagé : les commerçants étrangers et les plus opulents qui l’habitaient obtinrent, moyennant rançon, qu’il serait épargné, et qu’on éteindrait l’incendie des maisons, dont les flammes menaçaient de dévorer tout le reste de la cité. M. de La Mailleraye exigea, en outre, seize mille livres pour frais de guerre, et de sa propre autorité cassa les échevins.

L’édit de 1568 rétablit l’exercice de la religion protestante à Dieppe sur le même pied qu’en 1563. Les exilés rentrèrent peu à peu dans leurs maisons ; mais M. de Sigognes s’y prit si bien, qu’au bout de quelques jours quiconque revenait était incarcéré, chassé de la ville ou tout au moins désarmé. La guerre ne tarda point à éclater de nouveau, et le gouverneur remit en vigueur toutes les mesures violentes dont on s’était servi, depuis trente ans, pour tourmenter les consciences. il inventa un impôt destiné à de prétendues levées d’hommes, afin de s’opposer aux descentes des Dieppois réfugiés en Angleterre. Il est impossible de tracer le tableau de tant de misères. La guerre et l’exil avaient décimé la population. Quelques-uns voulurent faire acte de résistance : ils ne travaillèrent qu’à leur supplice. C’est ainsi que périrent les sieurs de Catteville, de Linebœuf, de Rambures et de Veules, gentilshommes des environs ; François du Brogerin, receveur de l’amiral ; Jacques Canu, lieutenant général au bailliage de Dieppe, et dix-neuf bourgeois, dont la tête et les corps coupés en quartiers furent exposés sur des poteaux au pied du château. Quand le quatrième édit de pacification eut été signé (1570), M. de Sigognes en éluda l’exécution, et continua de sévir contre les protestants, non comme tels, mais comme relaps. Sur les plaintes de l’amiral, le duc de Montmorency, et deux autres commissaires, arrivés à Dieppe le 3 mars 1571, enjoignirent au gouverneur de modérer son zèle. Le prêche public fut autorisé, non dans la ville mais dans la campagne. Les malheureux protestants se livraient avec confiance aux douceurs d’un repos inespéré, lorsque le tocsin de la Saint-Barthélemy retentit de proche en proche à leurs oreilles. Au bout de quelques heures, pasteurs et troupeau tout était dispersé. On sait, car c’est un fait consigné dans presque toutes les histoires de France, que, sur le refus de M. de Sigognes, le massacre n’eut pas lieu à Dieppe. On cite sa réponse à côté de celles de Matignon et du vicomte d’Orthez. On conviendra pourtant que si quelqu’un devait s’abstenir de ces meurtres, comme d’une cruauté inutile, c’était bien lui assurément.

Les deux premières années du règne de Henri III n’amenèrent aucun changement notable dans les affaires des huguenots de Dieppe. Le gouverneur fortifia le château. Les murs de la ville furent réparés, et la ceinture du côté des quais bâtie à neuf. Le château et la ville ainsi en bon état, M. de Sigognes travailla à faire refleurir la religion. Les églises se repeuplèrent moitié par force, moitié parce que le vent avait tourné. Néanmoins, l’édit de pacification du mois d’avril 1576 ayant été promulgué, ses clauses extrêmement favorables aux calvinistes engagèrent la plupart des fugitifs à revenir à Dieppe ; ils rentrèrent en dépit de M. de Sigognes, et bientôt le prêche devint public. Dans le court intervalle qui s’écoula entre la révocation de cet édit, au mois de février 1577, et celui de septembre de la même année, arraché par les protestants à Henri III, l’église de Dieppe, encore bien faible et bien soufflante, fut de nouveau dispersée. Pendant les sept années qui suivirent, c’est-à-dire de 1578 à 1585, les calvinistes continuèrent à jouir d’une demi-tolérance. Peu d’événements dignes de mémoire marquent cette période : nous noterons seulement la mort de M. de Sigognes, tué d’un coup de pied que son cheval lui donna dans la poitrine en s’abattant dans la rivière, près du village de Pourville. Comme il s’était adjugé ce cheval sur les biens confisqués de Linebœuf, les réformés crièrent au miracle et dirent qu’il était puni par où il avait péché. M. de Sigognes eut pour successeur Aymar de Chastes, chevalier de Malte, homme d’honneur, d’esprit et de conduite, plein de mesure et de raison, catholique modéré et fort avant dans le parti politique. Lorsque Henri III eut révoqué l’édit de 1577, M. de Chastes usa de la plus grande douceur envers les protestants (1585). Trois ans après, le gouverneur arrivait un soir précipitamment des États de Blois sans que son retour eût été annoncé (1588). Le bruit de l’assassinat du duc de Guise se répandit bientôt. M. de Chasles, qui avait convoqué sur l’heure les échevins et les conseillers, donna les ordres les plus sévères pour que la ville restât fidèle au roi. Il sut à la fois se concilier par des concessions et des égards les plus notables protestants, et se rendre favorables les catholiques, en interdisant aux premiers le prêche public. Tels furent, en un mot, son autorité, son adresse, son ascendant, qu’en peu de temps il forma dans cette population dieppoise un parti puissant de politiques comme lui, tandis qu’à son arrivée il n’en existait pas un seul. Les Ligueurs firent mille tentatives pour surprendre sa vigilance : il les fit toutes échouer. La nouvelle de l’assassinat de Henri III fut apportée à Dieppe par un officier que Henri IV envoyait de Saint-Cloud pour remettre aux habitants et au gouverneur une lettre dans laquelle il leur demandait serment de fidélité (1589). Les calvinistes s’imaginèrent aussitôt être au-dessus de leurs affaires, et s’avisèrent de parler de prêche public ; mais M. de Chastes les avertit de s’en bien garder, tout en leur promettant de fermer les yeux sur les prêches secrets, comme il faisait depuis six mois.

Cependant Henri IV avait quitté Saint-Cloud pour conduire son armée en Normandie. Il était à Darnetal près Rouen, attendant les secours qu’on lui avait promis d’Angleterre, quand il apprit que le duc de Mayenne, sorti de Paris, le poursuivait avec une armée que Sully n’évalue pas à moins de vingt-cinq mille fantassins et huit mille chevaux. Le roi, craignant de se trouver entre deux feux, s’il restait sous les murs de Rouen, se rapprocha de la côte et prit le chemin de Dieppe. Ayant Choisi cette position pour attendre l’ennemi, il laissa à M. de Chastes cinq cents hommes de garnison, que soutenaient douze à quinze cents bourgeois bien armés ; et quant à lui, à la tête de ses gentilshommes et de cinq à six mille vieux soldats, il alla se retrancher à Arques, contre l’avis de tous ses capitaines. Arrivé à Arques, il monta se loger au château, tandis que le maréchal de Biron occupait le bourg avec son régiment des Suisses et toutes les compagnies d’infanterie française. Par son ordre, de grands fossés furent creusés en avant d’Arques, sur toutes les avenues ; et l’on protégea ces tranchées par des redoutes et des ravins entrecoupés de batteries, afin d’empêcher Mayenne, une fois parvenu à la hauteur du bourg, de passer sur la rive gauche de la rivière, la rive droite n’offrant qu’un chemin à peine praticable, et de pénétrer jusqu’à Dieppe. Mais, au lieu de déboucher par la vallée, Mayenne prit Dieppe en flanc, et, s’étant emparé d’Eu, le 15 septembre, il se mit en marche avec son armée : la droite, dont il avait le commandement, vint se placer en vue du Pollet ; la gauche, sous les ordres du duc de Nemours, descendit par Ancouet jusqu’à Martin-Église. Henri IV éprouva un vif dépit de cette manœuvre qui pouvait couper ses communications avec la mer. Comprenant que c’était à lui de chercher Mayenne de l'autre côté de la vallée, il envoya le maréchal de Biron occuper la maladrerie de Saint-Étienne, située au pied de cette colline toute nue qui fait pendant au coteau de Martin-Église. Biron s'y fortifia et établit sur la colline un camp retranché. Le roi lui recommanda de laisser derrière ces retranchements l'élite de ses fantassins ; il se rendit ensuite à Dieppe, en passant par le mont de Caux, de peur d’être aperçu des coureurs de Mayenne, et, traversant la ville, se dirigea vers le Pollet, où M. de Chatillon avait été envoyé pour élever quelques fortifications en tête du faubourg du côté de Bonne-Nouvelle et de Neuville. Le roi lui donna cinq cents hommes d’élite de son infanterie française, et, craignant que les villages ou hameaux des environs ne servissent à l’ennemi pour s’y fortifier, il y fit mettre le feu.
Toutes ces mesures prises, Henri IV respira plus tranquille. Le 18 et le 10 octobre, les Ligueurs essayèrent quelques escarmouches tant à la maladrerie qu’au Pollet, mais ils furent partout repoussés. Une sorte de fatalité semblait peser sur eux. Mayenne avait la rage dans le cœur. Il souffrait cruellement de voir échouer ses espérances. La division était en outre dans son armée ; on s’y plaignait de sa lenteur, on glosait même sur son embonpoint. Il fallait qu’il donnât un démenti à ces méchants propos. C’est pourquoi, renonçant au Pollet et à Dieppe, il résolut d’attaquer Arques de front. Ses préparatifs furent faits avec mystère ; pendant toute la journée du mercredi 20, il n’y eut pas une seule escarmouche. Henri IV, comprenant ce que cela voulait dire, redoubla d’activité. La nuit venue, il envoya le comte d’Auvergne en reconnaissance et acquit la certitude qu’il serait attaqué sans faute le lendemain : aussi ne se coucha-t-il point. A quatre heures du matin, il commanda que chacun prît les armes et se rendit lui-même sur le champ de bataille. Le jour avançait, mais un brouillard épais empêchait de voir à quatre pas. Toutefois l’ennemi, bien qu’il marchât sans tambours, commença à faire une telle rumeur, qu’on devinait aisément que c’était l’armée tout entière qui s’avançait contre les retranchements. Le roi était tranquille : il déjeuna avec ses officiers et mangea de bon appétit. « Ou sont vos forces ? » lui demanda un officier ligueur, nommé Belin, qu’on lui avait amené prisonnier. — « Vous ne les voyez pas toutes, répondit-il, car vous ne comptez pas Dieu et le bon droit qui m’assistent. »
L’action s’engagea vers dix heures sur le terrain réservé à la cavalerie, c’est-à-dire depuis le chemin creux qui règne à mi-côte de Saint-Étienne et sépare la maladrerie des prairies jusqu’aux marécages. Une charge conduite par Montgomery et le jeune comte d’Auvergne jeta le désordre dans les escadrons des ducs d’Aumale et de Nemours qui furent poussés l’épée dans les reins jusqu’au tournant du coteau de Saint-Étienne. Dans le même temps, l’infanterie de la Ligue s’épuisait en vains efforts contre les retranchements défendus par Biron. Malheureusement, la partie du retranchement contiguë à la forêt et qui était gardée par quelques compagnies de lansquenets, venait de tomber au pouvoir des Ligueurs, grâce à une ruse indigne des lansquenets de Mayenne, lesquels, au lieu de tenter l’escalade du fossé, s’étaient mis à crier vive le roi en allemand, élevant les mains pour faire comprendre à leurs compatriotes qu’ils voulaient passer dans le parti du roi. Les lansquenets royaux, étourdis de la trahison, descendirent le coteau à toutes jambes ; les fantassins qui se battaient à la maladrerie, se voyant tournés, lâchèrent pied à leur tour. L’ennemi se précipita de la hauteur dont il était le maître, et en un clin d’œil la maladrerie et toute la première ligne furent en son pouvoir. La bataille semblait perdue sans ressource ; mais Biron, ralliant quelques fuyards et se repliant au petit pas sur le second retranchement, en défendit les abords avec tant d’énergie et de résolution, que le roi, comprenant que, ce second retranchement enlevé, c’en était fait de lui et de sa cause, lui envoya tout ce qu’il put ramener de troupes fraîches. Ranimé par ce renfort, Biron fit encore meilleure contenance, empêcha l’ennemi d’entamer le second retranchement, et regagna peu à peu une portion du terrain qu’il avait perdu. Tandis que sur le coteau l’infanterie réparait ses désastres, la cavalerie avait perdu son avantage dans le chemin creux et la prairie. L’ennemi reprenant chaudement l’offensive, avait écrasé le comte d’Auvergne par une charge impétueuse, et toute la cavalerie ligueuse s’avançait comme une avalanche, prête à engloutir ces petits pelotons de cavaliers fuyant dans la plaine. Henri IV, presque abandonné de sa suite, et s’entêtant néanmoins à ne pas tourner bride, priait, menaçait, le désespoir dans l’âme, mais conservant sa bonne mine, son air d’assurance et sa présence d’esprit. « Ne se trouvera-t-il pas, criait-il tout haut, cinquante gentilshommes pour mourir avec leur roi ? » Il y en eut enfin qui l’écoutèrent. Au même instant, une partie du régiment suisse de Galati, posté dans la prairie pour empêcher la cavalerie ligueuse de déborder par le bas du vallon, la salua d’une mousqueterie si juste et si à propos, que les chevaux du premier rang tombèrent presque tous à terre, ce qui arrêta les autres tout court. Biron, d’un autre côté, fit à peu près le même accueil aux escadrons qui s’avançaient par le chemin creux. Le roi les chargea tout aussitôt avec les gentilshommes qu’il avait ramassés. Pour comble de bonheur, Châtillon, parti de Dieppe à la tête de ses cinq cents hommes d’élite, se présente sur le champ de bataille ; il s’en va droit à la maladrerie, l’attaque, la force, tue ou prend tout ce qui était dedans. Cet assaut, qui dura bien un quart d’heure, fut sanglant et furieux. Le roi mit pied à terre avec sa noblesse. Une fois maître de la maladrerie, Châtillon fit filer ses soldats dans le retranchement d’en haut, et les lansquenets l’abandonnèrent, avec autant de vitesse qu’ils avaient mis de ruse à s’en emparer. Sur ces entrefaites, le brouillard qui enveloppait la vallée se dissipa tout à coup, et l’artillerie du château d’Arques, servie à ce qu’il paraît par des canonniers du château de Dieppe, découvrant l’armée ennemie, fit voler dans ses rangs l’épouvante et la mort. Mayenne, qui doutait du succès depuis l’arrivée de Châtillon, perdit tout espoir en entendant siffler ces boulets lancés avec tant de précision. Le désordre fut bientôt tel parmi les siens, que plusieurs compagnies de cavalerie en fuyant au travers des prairies tombèrent dans les marais et s’enfoncèrent jusqu’aux sangles. Considérant alors que ses gens étaient trop épuisés pour revenir de leur étonnement et retourner au combat, il fit sonner la retraite et rentra dans ses quartiers. Le roi, après avoir fait tirer encore quelques volées de canon sur les fuyards, s’en revint à Arques remercier Dieu de sa victoire.
Tel fut ce combat chevaleresque, qui, suivant l’expression d’un des témoins oculaires (le comte d’Auvergne), « fut la première porte par laquelle Henri entra dans le chemin de sa gloire et de sa bonne fortune. » Mayenne, ayant su que quatre à cinq mille Anglais étaient au moment de débarquer, jugea prudent de ne pas les attendre, et décampa dans la nuit du 5 octobre, se retirant vers Paris. Henri IV demeura à Dieppe jusqu’au 21. Non-seulement il confirma mais étendit notablement les privilèges des habitants, et anoblit tous ceux des échevins et capitaines qui n’étaient que simples bourgeois. Son séjour ne fut signalé par aucun changement dans les choses de la religion. Les protestants jouirent d’une protection non avouée jusqu'en juillet 1593, époque de l’abjuration du roi, qui fut pour eux un coup de foudre. Malgré leur rancune, ils lui firent pourtant bon accueil quand il revint à Dieppe, le 10 octobre de la même année.

Nous glisserons rapidement sur les événements qui suivirent. Une fois affermi sur son trône, Henri IV fit droit à la plupart des doléances que lui adressèrent les Dieppois ; il leur accorda provisoirement de faire le prêche trois fois la semaine, et par une disposition particulière de l’édit de Nantes, leur permit de bâtir un temple dans un des faubourgs de la ville. Depuis que la religion romaine avait repris faveur, les Polletais étaient devenus très dévots : aussi fut-il impossible aux protestants d'édifier leur temple dans le faubourg du Pollet ; ils le construisirent dans celui de la Barre, au pied du mont de Caux. Il n’y avait pas six ans qu’ils y faisaient leurs exercices quand un vent violent d’ouest le renversa, le lendemain de Pâques 1606. Les magistrats de la ville, à la première requête des protestants, leur assignèrent un autre terrain, dont diverses considérations firent changer l’emplacement, et le temple fut enfin bâti, de 1607 à 1608, sur le chemin de Saint-Nicolas-de-Caudecote. Il ne parait point que la possession de ce temple ait été pour les protestants l’occasion de nouveaux ennuis, mais on leur suscita sans cesse des chicanes. Comme ils n’avaient pour eux ni le nombre, ni le crédit, ni la fortune, le gouvernement ne fit droit à aucune de leurs plaintes. Toutefois le souvenir de l’ancienne puissance des calvinistes était encore si présent, que par habitude on prenait des précautions contre eux. C’est ainsi qu’en 1621, lorsqu’on apprit les préparatifs de guerre qui se faisaient à La Rochelle, le duc de Longueville, arrivé à Dieppe le 2 au matin, fit fermer les portes de la ville, pendant que les réformés étaient au prêche dans les faubourgs, et ne les rouvrit qu’après qu’on eut visité toutes leurs maisons et transporté leurs armes au château. Cette mesure irrita profondément les calvinistes ; quelques-uns même conçurent dans la nuit le projet de mettre le feu à celles de leurs maisons qui touchaient aux logis des catholiques. Le lendemain, les esprits étant plus calmes, le duc fit publier une déclaration du roi par laquelle il était ordonné à tous les réformés qui avaient atteint l’âge de quinze ans, de comparoir au greffe de leur bailliage, et d’y jurer et signer qu’ils désavouaient tout ce qui s’était passé, fait, traité et conclu en l’assemblée de La Rochelle, ou ailleurs, par les ministres révoltés. Le plus grand nombre se soumit et signa quoique à regret, mais tout ce qui restait de vrais zélés, et à leur tète les deux ministres, préférèrent quitter la place. Quelques années plus tard, les catholiques de Dieppe, forcés de se tenir en garde contre les Rochellais, qui rôdaient sur la côte et menaçaient sans cesse d’une descente, soumirent leurs compatriotes protestants à mille petites vexations. Enfin la prise de La Rochelle vint enlever tout prétexte à la persécution, et dès ce jour les calvinistes de Dieppe, qui depuis longtemps n’étaient ni de force ni d’humeur à guerroyer, devinrent plus pacifiques que jamais (1628). Le catholicisme cependant, par de constants progrès, parvenait à conquérir toute la population. Les fondations pieuses se succédaient d’année en année : d’abord ce furent les capucins qui s’établirent au Pollet (1613) ; les oratoriens fondèrent ensuite un collège dans la ville (1616) ; puis vinrent des carmes-déchaussés ( 1631), des jésuites (1618), et enfin des carmélites (1615), des Ursulines (1616), et des dames de la Visitation de Sainte-Marie (1641). Les minimes avaient une maison à Dieppe depuis 1575, mais leur ordre n’acquit de l’importance que vers le milieu du XVIIe siècle. On sait que la duchesse de Longueville vint habiter le château de Dieppe, en 1650, pendant les troubles de la Fronde. Le gouverneur de la place, M. de Montigny, séduit par elle, entra en révolte ouverte, et somma lu ville en son nom. Mais les bourgeois, restés fidèles au roi, ayant reçu un renfort de la cour, serrèrent le château de si près que la duchesse, obligée de fuir, sortit une nuit de la citadelle, et, descendant à Pourville, se sauva à travers le pays de Caux. L’année suivante, le château de Dieppe reçut un hôte non moins illustre, le cardinal Mazarin, qui y passa quelques jours, durant son court exil de 1651.

Cinquante ans s’étaient écoulés depuis la prise de La Rochelle, lorsque le 28 juin 1685, sentence fut rendue contre les ministres et anciens de la religion prétendue réformée de Dieppe, les déclarant atteints et convaincus d’avoir  parmi eux des relaps, ordonnant que les ministres s’éloignassent de vingt lieues de la ville, et qu’au préalable le temple fût démoli. Sur l’appel de cette sentence, les ministres ne durent s’éloigner que de trois lieues, et le temple fut laissé debout. La révocation de l’édit de Nantes parut au mois de septembre. Deux compagnies de cuirassiers entrèrent à Dieppe pour le mettre à exécution. Chaque bourgeois religionnaire dut recevoir dans sa maison deux cuirassiers. Le marquis de Beuvron, lieutenant général de la haute Normandie, faisait en même temps redoubler le guet sur les côtes, afin de s’opposer à leur évasion. En dépit de tant de précautions, tout ce qu’il y avait à Dieppe de protestants tant soit peu riches, bien nés, industrieux, se trouva au bout de quelques années transporté en Angleterre. Enfin le temple fut démoli, et l’on adjugea par tiers les matériaux à l’église Saint-Rémi, aux religieuses de l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital.

Attaque des anglais en 1694
On se souvient de ce que nous avons dit de la constitution du corps municipal de Dieppe, à la fin du XIVe siècle. Le nombre des échevins, qui était de deux, fut porté à quatre, sous Charles VIII (1498). Louis XIV, par ordonnance du 27 octobre 1667, arrêta que désormais l’hôtel de ville serait composé du gouverneur, ou en son absence du lieutenant de roi, son second, du lieutenant général de la justice d’Arques, de quatre échevins, de quatre conseillers, d’un syndic et d’un greffier ; que l’assemblée des habitants pour l’élection des échevins se ferait, tous les ans, au mois de septembre, le dimanche avant la Saint-Michel, et qu’à la pluralité des voix on y élirait un échevin et un conseiller de ville pour prendre la place de ceux qui sortiraient de charge pareillement chaque année. Le roi attribua en même temps à ce corps la police de la ville. Lorsque la création de nouveaux offices eut été érigée en système d’impôt, Louis XIV institua un maire de Dieppe (1692) ; mais la ville racheta cette charge, et elle se trouva ainsi, par arrêt du 30 juin 1693, réunie au corps de ville. Cependant le moment approchait où, comme Jéricho, Dieppe allait voir crouler ses maisons et ses tours. Pendant que nos armées de terre luttaient encore victorieusement à Fleurus, à Steinkerque et à Nerwinde, notre marine commençait à déchoir de sa vieille renommée. Duquesne, cet illustre fils de Dieppe, avait cessé de vivre ; Tourville venait de laisser disperser à la Hogue la belle flotte qui protégeait la basse Normandie. Depuis ce temps, la flotte ennemie tenait la mer avec orgueil, menaçant d'incendier nos ports et d'opérer une descente tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Le 22 juin 1694, le sieur d’Auberménil, commandant du corps de garde de Pourville, aperçut du haut de la côte, vers le nord, une flotte dont on ne voyait que les huniers. Il ne put reconnaître les voiles et jugea seulement que c’étaient de gros vaisseaux qui mouillaient à l’extrémité de la rade. Rentré en ville, d’Auberménil en donna avis au marquis de Beuvron, lieutenant général de la haute Normandie ; celui-ci monta sur-le-champ au château pour s’entendre avec le gouverneur, M. de Manneville, sur les préparatifs d’une bonne défense. Toutefois, comme on avait appris vers le milieu de juin que la flotte ennemie avait été forcée de relâcher à Plymouth, le lendemain, n’apercevant plus rien à l’horizon, les Dieppois furent plus tranquilles. Au bout de quelques jours, personne ne songeait plus au danger : c’est à peine si l’on travaillait aux batteries. Le 16 juillet, sur les cinq heures de l’après-midi, on vit entrer dans le port la Volage, petite frégate du roi de huit canons, traînant derrière elle un bâtiment de guerre anglais de dix canons et de soixante-dix hommes d’équipage, qu’elle avait attaqué et pris quelques heures auparavant à six lieues au large du Tréport. Les quais étaient garnis de monde ; tous les visages rayonnaient de joie, mais sur le vaisseau vainqueur les physionomies semblaient sérieuses et préoccupées.
Le commandant de la Volage, M. de Beaujeu, se rendit avec le procureur du roi de l’amirauté chez le marquis de Beuvron. On commençait déjà d’apercevoir à l’horizon du nord huit ou dix gros points noirs qui annonçaient de forts navires. La nuit qui survint empêcha d’en découvrir davantage. Le lendemain, au point du jour, on reconnut que c’était l’escadre ennemie s’avançant à petites voiles, avec vaisseau amiral portant pavillon bleu : il était monté par lord Barklay, commandant de l’escadre. Du haut de la falaise du Pollet, avec de bonnes lunettes, on apercevait, à côté des vaisseaux du haut bord, des galiotes à bombes ; on comptait les mortiers : évidemment il s’agissait d’incendier Dieppe. L’alarme était dans la ville. Les femmes, les enfants, les servantes travaillaient à vider les maisons, tandis que les hommes de tout rang, bourgeois et menu peuple, se rendaient en armes à leurs postes, le long du rivage, derrière le chemin couvert. La noblesse du pays occupait les hauteurs ayant vue sur la mer ; la garnison et douze compagnies bourgeoises étaient postées au dehors de la ville, sur le bord du rivage. Une compagnie de maçons, de couvreurs et de charpentiers, fut spontanément organisée, afin d’éteindre le feu dans chaque maison où éclaterait l’incendie. Un gros vent, qui dura trois jours, força la flotte à se tenir au large sur ses ancres. Le 21, le vent étant tombé, trois galiotes à bombes vinrent se poster sous le château, et de celle du milieu, portant pavillon rouge au grand mât, partit comme sommation militaire une bombe qui s’en vint éclater sur le sable près du parc aux huîtres, aujourd’hui l’établissement des bains. Le château répondit par un si grand feu de ses batteries basses, que les trois galiotes se retirèrent promptement hors de portée et se rallièrent à l’escadre, qui resta encore toute cette journée sur ses ancres. Le lendemain 22, vers huit heures du matin, le flot commençant à monter, onze galiotes filèrent sur une ligne en travers de la petite rade des Cordiers ou pêcheurs à la corde ; puis les vaisseaux, les frégates et tous les autres navires se rangèrent majestueusement, moitié à gauche, moitié à droite des galiotes, formant ainsi un immense demi-cercle de trois lieues environ, c’est-à-dire depuis la pointe d’Ailly (le cap où est maintenant construit le phare de Sainte-Marguerite), jusqu’au delà du camp de César (la cité de Limes). Cent vingt voiles composaient cette formidable flotte.
A neuf heures, un coup de canon parti du vaisseau amiral donna le signal aux galiotes, et aussitôt un bouquet de bombes s’éleva dans l’air. Les batteries des Dieppois répondirent par un feu d’abord bien nourri et qui sembla jeter du trouble dans l’escadre. Jusqu’à midi, le feu du rivage riposta, non sans quelque avantage, à celui des ennemis ; mais ceux-ci avaient quatre coups à tirer contre un : leurs boulets, bien lancés sur les batteries les plus avancées, finirent par démonter quelques canons. Au même instant, des pièces trop vieilles ou chargées outre mesure, crevèrent avec fracas : c’en fut assez pour rendre, au bout de quelques heures, la défense impossible. L’ennemi put alors s’avancer à son aise. Les bombes furent lancées avec une incroyable furie. La ville était bâtie en bois : le feu prenait aux maisons comme à de l’étoupe. Bientôt les fontaines furent à sec. Croirait-on que pendant cette horrible journée la plupart des miliciens, laissés à la garde de la ville, s’amusèrent à boire le vin des bourgeois qui faisaient faction sur le rivage ? La plupart trouvèrent la mort dans ces orgies. Les maisons prenaient feu, s’écroulaient, et les enterraient dans les caves. Le bombardement durait depuis douze heures, lorsque la nuit survint sans pouvoir obscurcir le ciel, car les bombes, avec leur pluie d'étincelles et ces tourbillons de flammes qui dévoraient la ville dans toute sa longueur, jetaient dans l’atmosphère plus de clarté que le jour même. Aussitôt que la marée du soir se fit sentir, l’ennemi dirigea vers la côte, pour le faire engager à l’entrée du chenal, un vaisseau chargé d’artifices, de chaînes de fer et de projectiles de toute sorte. On complaît que son explosion renverserait de fond en comble les deux jetées, boucherait l’entrée du port, et que tous les édifices où le feu ne pouvait atteindre s’écrouleraient comme par l’effet d’un coup de tonnerre. Mais comme personne n’osa monter à bord, un courant imprévu fit dériver le vaisseau qui alla échouer à plus de cinquante pas de l’entrée du port, et le bonheur voulut qu’en échouant il pencha du côté de la mer. L’explosion eut lieu, mais sans faire beaucoup d’effet sur la ville : elle fut si épouvantable, qu’on l’entendit au Tréport, et même, assure-t-on, jusqu à Rouen. Vers six heures du matin, le bombardement fut suspendu quelques instants, mais à la marée montante les bombes recommencèrent à pleuvoir. Le feu se ralentit vers midi ; enfin dans la soirée on n’entendit plus tirer, et la nuit se passa dans un morne silence. Le gouverneur et M. de Beuvron, s’imaginant toujours que l’ennemi allait débarquer, exigèrent jusqu’au dernier moment que tout le monde restât sous les armes et à son poste. Dieppe n’était plus qu’un monceau de cendres chaudes, d’où s’échappait çà et là une fumée épaisse. Quelques édifices restaient encore debout : d’abord les deux églises de Saint-Jacques et de Saint-Rémi, bâties en pierre ; l’une et l’autre pourtant, Saint-Rémi surtout, étaient considérablement endommagées. A côté des deux paroisses, on voyait s’élever du milieu des décombres l’hôtel de ville, dont le beffroi avait été renversé, les couvents et les églises des Minimes, des Carmes, des Jésuites, des Carmélites et des Ursulines ; enfin, dans chacun des trois quartiers, quelques habitations avaient été sauvées comme par miracle.

Le samedi 24, de bon matin, la flotte anglaise appareilla. Le vent soufflait de terre ; en quelques heures, elle eut disparu de la rade. Les pauvres habitants se hasardèrent alors à rentrer dans la ville. Le gouverneur et les magistrats ne savaient que faire de cette population désolée : le seul asile qu’ils pouvaient lui offrir était le faubourg du Pollet, qui, grâce à la falaise sous laquelle il est abrité, n’avait pas été atteint par les bombes. Mais quand on eut logé tant bien que mal douze à quinze personnes dans chacune de ces maisonnettes de pécheurs, les quatre cinquièmes de la population restèrent encore sans abri. Deux mois après le bombardement, Louis XIV ordonna de nettoyer les rues et de jeter les décombres sur les ruines des maisons, afin qu’on pût circuler dans la ville : ce fut alors seulement que le feu, qui avait couvé jusque là sous la cendre, fut complètement éteint. Le roi voulait que désormais Dieppe fut hors de la portée de la bombe. M. Perronel, qu’il envoya pour rebâtir la ville sur un nouveau terrain, choisit la prairie qui s’étend derrière les remparts, y dessina une ville grande au moins comme Rouen, et s’en revint à Paris soumettre ses plans au roi. Les échevins, au nom des habitants, protestèrent contre le travail de M. Perronel, et supplièrent le roi de vouloir bien leur permettre de reconstruire leur ville sur ses anciennes fondations. Un débat s’engagea, et près de huit mois s’écoulèrent avant qu’il fût jugé. Ce retard devait être funeste à la ville : les commerçants, les marchands les plus industrieux, ceux qui tenaient les meilleures maisons, perdirent patience et allèrent s’établir ailleurs avec leurs familles. Leur exemple fut bientôt imité par la plupart des capitaines de long cours et par nombre de pilotes et d’officiers de marine, de matelots, de charpentiers, de calfats, cordiers et voiliers, qui, faute d’armement de navires dieppois, ne pouvant rester plus longtemps sans salaire, allèrent offrir leurs services dans les différents ports du royaume, où depuis ils sont restés. Le 8 mars 1695, la question en litige fut enfin tranchée. Le roi décida que la ville serait maintenue dans ses premières limites, que le port et les remparts resteraient tels qu’ils étaient, que seulement toutes les maisons seraient construites en briques, soumises à un plan uniforme, et que, pour les mettre à l’abri des maladies contagieuses, certaines rues seraient élargies, et certains groupes de maisons transformés en places publiques. La peste avait, en effet, ravagé Dieppe deux fois au XVIe siècle (1507, 1562) ; elle y avait éclaté de nouveau, à deux reprises différentes, dans le siècle suivant, d’abord de 1619 à 1627, ensuite de 1668 à 1670. Louis XIV, pour faire disparaître au plus vite les traces de l’incendie, accorda divers bienfaits à la ville, entre autres l’exemption de tous les droits qui s’y percevaient au profit du trésor royal, ainsi que l’établissement d’une foire franche, pendant quinze jours de l’année. Quant à la construction des maisons, on suivit aveuglément les dessins d’un ingénieur nommé M. de Ventabren, homme sans talent, qui fit preuve dans la distribution intérieure de la plus étrange maladresse : fausse coupe, différences de niveau d’une pièce à l’autre, rien n’y manqua ; par une incroyable distraction, l'architecte avait même oublié dans ses maisons la place de l’escalier. Vauban vint visiter les travaux, mais la besogne était trop avancée pour qu’il essayât de la corriger : il se contenta de faire exécuter quelques travaux de défense autour de la ville et du château.

Les grand navigateurs dieppois
Qu’on nous permette, ici, de reporter un moment nos yeux en arrière, afin de compléter I’histoire maritime des Dieppois. Tant que durèrent les guerres civiles, il ne fut question ni de colonies ni d’expéditions d’outre-mer ; mais Henri IV, aussitôt qu’il fut affermi sur le trône, songea à l’acquisition du Canada. Il y envoya d’abord, avec le titre de vice-roi, M. de la Roche qui échoua dans toutes ses tentatives de colonisation ; puis il confia cette vice-royauté au gouverneur de Dieppe, Aymar de Chastes, en récompense de ses services. Malheureusement M. de Chastes mourut quelque temps après : Champlain, son lieutenant, homme d'un grand mérite, devint le fondateur et le père de la Nouvelle-France. Pendant que Champlain créait l’établissement du Canada, la mer des Antilles voyait un Dieppois, Vandrosques Diel d’Énambuc, bravant les Espagnols, fonder deux colonies non moins célèbres, celles de l’île Saint-Christophe et de la Martinique, notre premier établissement aux Iles-Sous-le-Vent (1625-1635). Un autre Dieppois, le capitaine Lambert, favorisé par Richelieu, s’établit en 1638 sur la côte du Sénégal. Quelques années après la mort d’Énambuc, on vit apparaître les Flibustiers qui, sous le nom de Frères de la Côte, sillonnèrent bientôt l’Océan dans de grandes barques découvertes, comme des sauvages, l’œil toujours fixé sur l’horizon où ils épiaient surtout les navires d’Espagne. Leur renommée, les richesses qu’ils amassaient engagèrent beaucoup de Français à s’enrôler dans la confrérie, où les Dieppois étaient incomparablement plus nombreux et plus influents que tous les autres. Vers le milieu du XVIIe siècle, on voyait fréquemment sortir du port de Dieppe quelques petits lougres ou brigantins armés de quatre canons, montés par trente à quarante hommes de bonne mine. Ne demandez pas où s’en vont ces bateaux : à la pèche aux Espagnols, vous répondraient les enfants du port. Indépendamment de ces petites associations isolées, on compta bientôt à Dieppe jusqu’à sept grandes sociétés qui armèrent des navires pour la flibuste : c’est ainsi qu’on désignait ce genre de piraterie. Flibuste est un vieux mot qui signifie butin ; de là le nom de Flibustiers. Parmi les Flibustiers dieppois, plusieurs se sont illustrés par des traits de bravoure presque fabuleux. On cite les Dupré, les Bontants, les Thomas Langlois ; Pierre Legrand est un des plus fameux. La puissance de ces aventuriers ne fut qu’éphémère. L’époque approchait, du reste, où la patrie des Flibustiers allait elle-même s’ensevelir sous ses ruines. Mais avant de dire un long adieu à l’Océan, témoin depuis trois siècles des exploits et des découvertes de ses enfants, il lui était réservé de fournir à la France un dernier tribut de gloire, en lui donnant un de nos plus grands hommes de mer, l’immortel Duquesne. Fils d’un des meilleurs capitaines du port de Dieppe, Abraham Duquesne termine d’une manière éclatante cette longue série de marins dieppois dont nous venons d’exhumer les noms. Pour lui, nous n’avons pas à raconter sa gloire : elle est connue de tout le monde. On sait combien de fois la Manche, les côtes d’Espagne et la mer de Sicile le virent foudroyer les ennemis du nom français ; on sait qu’il fut le vainqueur de Ruyter, le premier homme de mer de la Hollande. Un autre Dieppois, Vauquelain, marcha sur ses traces, et l’eût peut-être égalé si sa vie n’avait pas été si courte ; il se signala devant Louisbourg, en 1756, et devant Québec, en 1763, par des faits d’armes héroïques.

Revenons à I’histoire même de Dieppe. La paix de Ryswick (1697) avait été pour le rétablissement de la ville un plus puissant aiguillon que toutes les libéralités du monarque. La mer étant libre, les habitants s’imaginèrent pouvoir ranimer leur commerce avec l’Afrique et l'Amérique. Mais au bout de trois ans, la guerre éclata de nouveau et fit évanouir tous ces beaux projets. A la paix d’Utrecht (1713), les travaux furent repris activement, et en sept ou huit années, vers 1720, la ville était presque entièrement rebâtie. Rien de moins varié et de moins piquant que I’histoire de cette ville, depuis sa reconstruction. Qu’importe que tous les trois ou quatre ans un prince, une princesse, ou tel autre grand personnage ait la fantaisie de venir voir la mer à Dieppe ou traverse ses murs en voyageant ? On fait bien, par intervalles, quelques tentatives pour rappeler la vie et la richesse dans le port, mais jamais elles ne sont couronnées de succès. La pêche seule fait vivre ce qui reste de son ancienne population, et grâce à la supériorité des pêcheurs dieppois sur tous ceux de la côte, les bénéfices de cette industrie sont encore assez considérables. Mais bientôt la pêche elle-même sera interdite, car la guerre éclate de nouveau entre la France et l’Angleterre (1744). Depuis cette année jusqu’à la paix d’Aix-la-Chapelle (1749), Dieppe fut en proie à des angoisses continuelles ; à tout instant., on parlait de siège et de bombardement. Le port commençait pourtant à se repeupler, lorsque la funeste guerre de 1756 vint anéantir toutes les espérances. La côte de Dieppe étant le point le plus rapproché de la capitale, l’ennemi croisait sans cesse dans sa rade ; quoique son port et sa marine eussent perdu l’importance qui, en 1694, portait ombrage à l’Angleterre, la ville fut à plusieurs reprises menacée d’une nouvelle catastrophe, notamment en 1758.

Les travaux sur le chenal
La désastreuse paix de 1763 fut accueillie à Dieppe avec bonheur, car la mer redevenait libre. Aux profits de la pêche se joignirent bientôt ceux d’un commerce de cabotage assez actif avec le nord ; mais une influence maligne semblait planer sur cette malheureuse cité : un nouveau fléau vint la frapper. Déjà depuis longtemps l’entrée du chenal était menacée d’être obstruée par le galet dont, chaque hiver, les flots détachaient des masses du rivage. Des travaux considérables avaient été entrepris, en 1613, pour rompre la lame. Une seule marée changea, en 1616, l’entrée du port et la porta au pied de la falaise du Pollet, après avoir rompu l’épi construit trois années auparavant. Il résulta de ce coup de mer un chenal nouveau plus facile et plus commode que l’ancien. C’est, à quelques changements près, celui qui existe aujourd’hui. Ce miracle ne pouvait se reproduire. Bientôt la mer, sans respect pour son propre ouvrage, commença à entasser du galet à l’entrée du nouveau chenal. Des travaux ingénieux portèrent remède à ce fléau. Jusqu’en 1694, la ville fut assez riche et le port assez important pour qu’on s’occupât activement de sa conservation. Depuis le bombardement, il n’en fut plus de même : aussi, les masses de galet grossissaient à vue d’œil. Toutes les mesures de précaution avaient été tellement négligées, qu’une grosse mer d’équinoxe réduisit tout à coup la passe à des dimensions qu’on ne lui avait pas encore vues. Les moindres vaisseaux touchaient de la quille, dès qu’ils manquaient l’heure précise de la haute mer. Une barre de galet s’élevait en avant des deux jetées ; et, comme à chaque marée elle changeait de place, les pilotes les plus habiles ne pouvaient l’éviter. Un cri de détresse parvint jusqu’à Versailles. On reprit l’ancien projet conçu par Colbert, lorsqu’il avait visité la ville, en 1672, de creuser un nouveau chenal, et l’on se mit à l’ouvrage. Toutefois on jugea convenable d’établir premièrement les écluses de chasse. On les construisit juste en face de l’emplacement destiné à la nouvelle passe, afin que leur explosion opérât directement comme le voulait Colbert. Il y avait cet avantage à s’occuper d’abord des écluses, qu’en attendant l’ouverture de la passe projetée, elles devaient contribuer provisoirement à rendre l’ancienne moins impraticable.
L’avenir a prouvé combien cette décision était prévoyante : car le nouveau chenal n’a pas pu être ouvert, et c’est à cette action indirecte des écluses de chasse que Dieppe doit aujourd’hui d’être encore provisoirement un port de pêche et de voir entrer dans son havre des bâtiments de deux à trois cents tonneaux. Ces écluses et le vaste bassin qui leur sert de réservoir étaient terminés vers 1780. On s’occupait activement, en 1789, de l’ouverture de la nouvelle passe, quand la Révolution interrompit tous les travaux. Bonaparte, premier consul, appréciant d’un seul coup d’œil l’importance de Dieppe comme tête de pont de la France vis-à-vis de l’Angleterre, fit reconstruire à neuf les écluses de chasse (1803). Les Anglais, qui pressentaient ses desseins, envoyèrent le 14 septembre,devant Dieppe, une flottille et deux bombardes. Mais, après avoir jeté environ cent cinquante bombes sur la ville, voyant qu’il n’y causait aucun dommage, l’ennemi se retira. Devenu empereur, le premier consul n’abandonna pas l’idée de faire de Dieppe un port considérable. En 1806, le préfet de la Seine-Inférieure vint inaugurer le bassin à flot, qui devait être établi dans la prairie, au sud de la ville, le long des cours et des anciens remparts. Ce bassin, dont la moitié est ouverte depuis 1830, aura dans sa totalité une étendue de quarante mille mètres. La chute de l’Empire entraîna la suspension de tous les travaux. Sous la Restauration, dix ou douze ans s’écoulèrent encore avant qu’on jetât les yeux sur Dieppe ; enfin l’intercession de la duchesse de Berry mit un terme à cette indifférence. Quelques fonds furent consacrés à l’achèvement du bassin et de l’arrière-port. Depuis cette époque, un système tout nouveau a prévalu. Le projet d’une passe a été définitivement abandonné. On a prolongé la jetée du Pollet et rétréci l’ouverture du chenal, afin de donner dans cette partie plus d’action et de puissance aux écluses de chasse. Il a fallu, en outre, convertir l’arrière-port en bassin à flot. Avec quelques sacrifices de plus, on eût pu faire la nouvelle passe. A-t-on bien fait de renoncer à l’entreprendre ? L’avenir seul le dira.

Description de Dieppe en 1850
En entrant aujourd’hui à Dieppe, on est frappé avant tout de l’aspect grave, sérieux, presque solennel, de la ville et de ses abords. Peu de cités s’annoncent avec ce caractère de noblesse et de grandeur. Vue de loin, à vol d’oiseau, soit du haut du mont de Caux, soit de la hauteur de Neuville, sur la route de Picardie, Dieppe conserve encore une certaine physionomie de grande ville, et nous ne savons quelle empreinte de ses anciennes destinées. Enfin, quand vous pénétrez dans l’intérieur des rues, ou quand vous parcourez cette plage immense bordée d’une haie de maisons, la même impression vous accompagne : partout de la gravité, et comme un reflet d’une plus haute condition. Les anciennes murailles ont été rasées en 1833 et 1834 ; les fossés sont comblés et transformés en une grande place, où l’on veut établir un marché aux bestiaux. De tous les monuments qui dominent la ville, le plus vieux et le plus intéressant, sous le rapport de l’art, est sans contredit l’église de Saint-Jacques, patron des pêcheurs. C’est un grand vaisseau d’une belle proportion, d’un plan simple et noble ; l’extérieur offre de beaux détails sculptés ; à l’intérieur il y a des restes d’une décoration riche et brillante. La masse de la construction appartient au XIVe siècle ; mais quelques-unes de ses parties sont plus anciennes. La première pierre de l’église Saint-Rémi fut posée en 1522. On n’acheva le portail qui regarde la mer que le 10 octobre 1609, et celui qui fait face à la Grande Rue, qu’en 1643. Quant au grand portail, celle de ses deux tours qui est du côté de la mer, date de 1633 ; l’autre, qu’on avait commencée en 1630, ne fut terminée qu’en 1686. Ces portails et ces tours, ainsi que toutes les parties édifiées au XVIIIe siècle, sont dans le style italien bâtard : c’est un certain genre palladio-francisé, un mélange de tous les ordres romains ; en un mot, l’assemblage le plus lourd et le moins gracieux. Le château de Dieppe a été tant de fois restauré et remanié, selon les différents systèmes de défense qui se sont succédé depuis sa fondation, qu’il est, à vrai dire, presque entièrement moderne. Il ne tient pas tout ce qu’il promet ; car, à le voir de loin dans son ensemble, on s’imagine qu’il n’a subi presque aucun changement : il fait l’effet d’un château du moyen âge ; quand on le visite, au contraire, on ne voit plus qu’une forteresse. C’est en vain qu’on chercherait actuellement à Dieppe quelque édifice antérieur au bombardement. Il ne reste plus aucune trace ni du palais d’Ango ni de l’hôtel de ville. Au Pollet, on trouve encore, il est vrai, la chapelle de Notre-Dame-des-Grèves, dont la fondation date du XIVe ou du XVe siècle ; mais à peine reconnaîtrait-on un pan de mur qui soit de cette époque.
Pendant les mois d’été et d’automne, Dieppe est aujourd’hui un petit Paris : boutiques élégantes, spectacle, bals, soirées, brillantes toilettes, tout comme dans la capitale. D’où vient cette métamorphose ? Des bains de mer, dont l’influence salutaire dans un grand nombre de maladies est trop incontestable pour que la vogue en soit seulement passagère, ainsi que le veulent leurs détracteurs. L’établissement public des bains de Dieppe remonte, à ce que nous croyons, à 1823. La duchesse de Berry lui accorda son patronage. Comme elle aimait la comédie, le conseil municipal fit construire, vis-à-vis de l’établissement des bains, une fort jolie salle de spectacle. De leur côté, les habitants rafraîchirent leurs maisons, les marchands décorèrent leurs boutiques ; enfin, au bout de quelques années, la ville était sortie de sa léthargie. La vogue des bains de Dieppe a survécu à la révolution de 1830. Tant que dure la saison, la ville est peuplée au point d’être bruyante. La désertion commence avec le mois d’octobre, et chaque journée devient plus calme et plus taciturne, jusqu’à ce qu’enfin la ville s’endorme d’un sommeil de marmotte, pour ne s’éveiller qu’au soleil de juillet. Dans ce long intervalle de silence et de repos, Dieppe ne possède presque aucune ressource de société ni d'étude. On n’y trouve qu’un seul établissement scientifique : c’est la bibliothèque publique, fondée seulement depuis une vingtaine d’années et dont cinq ou six mille volumes forment toute la richesse. Il existe encore à Dieppe une chaire d’hydrographie et de pilotage ; les matelots et les pécheurs envoient volontiers leurs enfants à ces leçons ; une autre école, non moins utile, c’est l’école de dessin, car une certaine classe de la population a une aptitude innée pour les ouvrages de sculpture. L’ivoirerie, très ancienne à Dieppe, est aujourd’hui la seule industrie dont les habitants conservent le monopole ; ajoutons que c’est la seule qu’ils exercent. Parmi les sculpteurs-ivoiriers de Dieppe qui méritent le nom d’artistes, nous citerons MM. Blard, Flammand et Thomas : le dernier surtout nous a semblé exceller dans son art. Néanmoins, ce n’est plus le vieux travail dieppois. La fabrication des boussoles et l’horlogerie ont presque entièrement disparu ; la manufacture des tabacs a été transférée au Havre ; les dentelles, dites Poussin, qui, dans le dernier siècle, faisaient la richesse de plusieurs milliers d’ouvrières, n’ont presque plus de débit. Un seul établissement nouveau compense la perte de toutes ces industries : c’est une scierie mécanique, charmante usine qui met en usage les procédés les plus ingénieux pour débiter le bois, le diviser en planches et assembler les planches en parquets. Quant au commerce, il se fait quelques exportations d'ivoirerie, de sucre raffiné, de fruits, d’œufs et de beurre. On importe en assez grande quantité des houilles d’Angleterre et des sapins du nord. Le seul commerce qui donne signe de vie est le cabotage ; toutefois la grande occupation, et pour ainsi dire l’unique ressource de la population dieppoise, c’est la pêche ; encore l’usage du chalut, espèce de filet qui racle et balaie le fond de la mer, et la coutume qui s’est introduite d’armer non plus pour la pêche mais pour l'achat du hareng, rendent-ils cette ressource elle-même de plus en plus précaire. Il est vrai que si la pêche côtière est en décadence, la pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve fait plutôt des progrès. Dieppe, à l’exemple de Fécamp et de plusieurs autres ports de l’Océan, a doublé dans ces dernières années le nombre de ses armements pour Terre-Neuve. Plus de trente navires y sont employés, et plusieurs jaugent environ trois cents tonneaux.

Les habitants du Pollet
On se rappelle ce que nous avons dit du peu d’intelligence qui avait régné longtemps entre les habitants de Dieppe et ceux du Pollet. La population de ce faubourg est, selon toute apparence, une colonie étrangère ; peut-être même y a-t-il lieu de supposer qu’elle est d’origine vénitienne. Nous en verrions la preuve dans le nom même du Pollet, que dom Duplessis dérive à tort de Port-d’Est, prononcé d’abord Pordest, puis Pordet, et enfin Polet, et qui pourrait bien n’être que le mot italien Polo, pôle, dont le diminutif est Poletto, petit pôle.
Ce sont, en effet, le Vénitiens qui probablement importèrent l’usage de la boussole à Dieppe. Quoi qu’il en soit, l’ancien costume polletais était complètement méridional : casaque de drap bleu ou rouge, garnie sur toutes les coutures d’un large galon de soie blanc ou bleu clair, toque de velours noir, surmontée d’une aigrette en verre filé ; cravate à glands d’argent ; veste à grandes fleurs brodée ; bas de soie ; souliers de drap à boucle d’argent ; puis à la veste, au gilet, à la culotte, des nœuds et des flocons de rubans. Les Polletais sont aujourd’hui vêtus à peu près de la même façon que les matelots dieppois, dont le costume contribue à les distinguer des marins de toutes les autres côtes de la France. Ce costume consiste en une large cotte ou cotillon plissé, lequel descend par-dessus les culottes à peu près jusqu’aux genoux ; en une veste ou espèce de camisole à grandes manches, en gros drap bleu pluché, taillée carrément et ornée par devant de deux rangs de larges boutons de corne noire ; et en un gros bonnet de laine bleue et blanche, quelquefois rouge. La cotte, faite en grosse toile de navire, est, les dimanches et les jours de fête, en toile blanche ; depuis quelque temps, le bonnet est souvent remplacé par le vulgaire chapeau ciré. Il en est du langage des Polletais comme de leur costume : il se perd et s’efface chaque jour. On peut remarquer encore cependant dans ces hommes rustiques une prononciation molle, efféminée et pour ainsi dire toute vénitienne : ils suppriment toutes les doubles consonnes, modifient ou adoucissent tous les sons durs, et blèsent comme certains enfants : les j et les y sont prononcés par eux comme des z.

L'administration dieppoise
Il y avait à Dieppe, avant la Révolution, une justice subalterne appartenant à l’archevêque de Rouen, une amirauté, un bureau des traites foraines, un grenier à sel, une bourse ou juridiction consulaire, un bureau et manufacture de tabac, un hôpital, un Hôtel-Dieu, et neuf communautés religieuses de l’un et de l’autre sexe. C’était, en outre, un gouvernement de place. La ville dépendait de l’élection d’Arques, dont le bailliage étendait sa juridiction sur les faubourgs du Pollet et de la Barre, et sur deux cents paroisses, ainsi que sur cinq à six bourgs. On avait Voulu, dès 1599, faire transférer le siège du bailliage au Pollet, mais le parlement de Rouen s’y opposa. Plus tard, il fut arrêté que celte juridiction se tiendrait au faubourg de la Barre. Arques possédait encore une maîtrise particulière des eaux et forêts, qui lui était commune avec la ville de Neufchâtel-en-Braye. Dieppe est aujourd’hui l’un des quatre chefs-lieux de sous-préfecture du département de la Seine-Inférieure, le siège d’un tribunal de première instance et d’un tribunal de commerce. La population de l’arrondissement s’élève à plus de 112,400 habitants ; la ville, qui n'en comptait pas moins de 60,000, vers l’an 1550, n’en a maintenant que 16 à 17,000. Arques, qui fut jadis la capitale du comté de Talou (Tallogium, Tellau), ne figure pas même comme chef-lieu de canton dans l’arrondissement de Dieppe, et ne renferme guère plus de 800 habitants. Il est question de cette ville dans la chronique de Frudoard, à l'année 944 ; mais le château ne fut bâti que dans le XIe siècle par le comte Guillaume, oncle de Guillaume le Conquérant. On le trouve mentionné, en 1359, parmi les places qui devaient être livrées aux Anglais, en vertu du traité de Brétigny. Talbot et Warwick. s’en emparèrent, dès 1419, six mois avant que Dieppe tombât en leur pouvoir. Il ne fut rendu à Charles VII qu’en 1449, par un des articles de la capitulation d'Orléans. Le château d’Arques serait encore debout, si la main des hommes n’eût pas travaillé à le détruire ; mais depuis un siècle environ, il a été converti en carrière. Une ordonnance de 1780 porte autorisation d’enlever le peu de matériaux restant au château d'Arques. Ainsi, dès cette époque, l’œuvre de destruction était très avancée. Aujourd’hui ce n’est plus l’État, c’est un particulier qui possède ces ruines, et s’il n’en accorde l’entrée que moyennant rétribution, du moins il empêche qu’on ne les dégrade. Outre les hommes célèbres que nous avons eu occasion de nommer dans le cours de cette notice, Dieppe a vu naître l’hydrographe Descaliers ou Des Cheliers ; l’historien-géographe Bruzen de la Martinière ; Richard Simon, prêtre de l’Oratoire et savant critique sur l’Écriture sainte ; Nicolas Le Noury, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, très versé dans les antiquités ecclésiastiques ; l’illustre médecin Pecquet, qui découvrit le réservoir du chyle, appelé de son nom le réservoir de Pecquet ; et Noël de la Morinière, auteur d’une histoire des pêches dans les mers du Nord. Les armes de Dieppe sont un Navire parti d’azur et de gueules, surmonté d'une tête d’ange, ayant pour support deux sirènes.

Bibliographie : . Orderic Vital. — Robert Wace. — Dudon de Saint-Quentin. — Guillaume Le Breton. Philippide. — Dom Duplessis, Description de la haute Normandie. — Adrien de Valois. — D’Anville. Pasguier, Recherches. — Chronique manuscrite d’Asseline. — Description de l’Univers, par Manesson-Mallet. — Chronique manuscrite du prêtre Guibert. — Remarques sur Dieppe, manuscrits de la Bibliothèque du roi, écrits, l'un par un catholique, l'autre par un protestant, touchant les guerres de religion ; communiqués par M. Féret. — Relation des côtes d’Afrique, appelées Guinée, par Villaut, escuyer, sieur de Bellefond. — Discours d'un grand capitaine français du port de Dieppe sur les voyages à la Terre-Neuve des Indes-Occidentales, dans le Grand Recueil de voyages de Ramusio. — Voyage des Dieppois, journal manuscrit de l'expédition de Parmentier à Sumatra. — Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France. — Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands, suivies d observations sur la marine et les établissements des Français, par M. Estancelin. — Le même, Dissertation sur les découvertes faites par les navigateurs dieppois. — Histoire de la première descouverte et conqueste des Canaries, faites dès l’an 1402 par Jean de Bethancourt, 1630. — L. Vitet, Histoire de Dieppe. — Dictionnaire de Hesseln. Biographie universelle. — Annuaires de la Seine-Inférieure.


 

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