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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur
Les villes de France décrites
par Aristide Guilbert en 1859

Histoire de ROUEN en Normandie


 

Outre cette page sur l'histoire de Rouen


 

L'implantation de Rouen

Une vue admirable s’offre au voyageur qui, arrivant à Rouen par le nouveau pont de pierre, s’arrête sur le terre-plein où s’élève la statue du grand Corneille. Sous ses pieds est la rivière de Seine dans laquelle les Anglais jetèrent les cendres de Jeanne d’Arc, au XVe siècle, afin que les Français ne les honorassent pas comme les reliques d’une sainte : beaucoup plus large et plus profond ici qu’à Paris, le fleuve, doucement emporté par une pente peu sensible, coule presque en ligne droite à travers le port ; mais deux fois, dans la journée, son cours paisible est refoulé par le flot de la mer, que la puissante impulsion de la barre fait remonter à Rouen, et pousse même jusqu’au Pont-de-l’Arche, au temps des fortes marées d’équinoxe. Si l’étranger porte ses regards en arrière, à l’est, il voit la Seine, toute parsemée de verdoyants îlots, se déployer au loin, dans une riche vallée, ayant, du côté du midi, l’ancien cours de la Reine, le chemin de fer de Paris à Rouen, les immenses prairies confinant à la commune de Sotteville, vrai lac de verdure ; et, du côté du nord, le hameau manufacturier d’Eauplet, les deux grandes routes de Rouen à Paris, l’une par les plateaux, l’autre par la vallée, se réunissant sous les ombrages de l’ancien cours Dauphin, la côte de Thoringue ou de Bonsecours, surmontée de la nouvelle église de Notre-Dame, et le Mont-Sainte-Catherine dont la masse crayeuse se détache de cette côte pour s’avancer vers le fleuve, sous la forme d’un promontoire, jusqu’au point où la main des hommes l’a coupée à pic, comme les hautes falaises de la Manche. Devant le voyageur, à l’ouest, se présente une perspective non moins saisissante : une longue suite de quais, fortes digues de pierre, qui contraignent la rivière à suivre une marche bien éloignée de sa direction primitive ; le port borde d’un bout à l’autre d'une ligne régulière de belles constructions ; la promenade du cours Boieldieu, continuée par celle de la Bourse découverte ; le pont suspendu avec sa passe mobile pour la circulation des navires, au-dessus de laquelle huit colonnes en fonte, surmontées d’arceaux de même métal, figurent une espèce d arc-de triomphe ; et, au-delà des courbes élégantes, décrites par ses nombreux câbles de fer, toute une flottille de bâtiments marchands, dont les mâts, les agrès et les pavillons décorent pittoresquement les bords de la Seine jusqu'à l’avenue du Mont-Riboudet. Enfin, à droite de l’étranger, sur la rive septentrionale du fleuve, est la vieille cité normande, masquée d'abord par les constructions neuves du port, mais s’élevant graduellement comme le sol, avec ses rues tortueuses, ses maisons du moyen âge, son immense cathédrale, ses églises gothiques, ses tours, ses flèches, ses clochers ; tandis qu’à gauche, sur la rive méridionale, se dessinent la place, la caserne et l’entrée du quartier de Saint-Sever, le plus industrieux, le plus populeux et le plus considérable des faubourgs de Rouen. Une bordure de montagnes encadre de tous côtés ce magnifique tableau.

Tel est aujourd’hui l’aspect général de Rouen. On peut diviser la ville proprement dite en quatre quartiers principaux, deux grandes lignes de communication la traversant de part en part, en sens inverse : la première, du sud au nord depuis les bords du fleuve jusqu’aux hauteurs Beauvoisine (Albu via), sous les dénominations de rues Grand-Pont, des Carmes et Beauvoisine ; la seconde, de l’est à l’ouest, depuis la route de Darnétal jusqu’à la descente de la place Cauchoise, par les rues Saint-Hilaire, Saint-Vivien, des Faulx, de l’Hôpital, Ganterie et des Bons-Enfants. Le carrefour de la Crosse, où les deux lignes se croisent, est le point le plus central de Rouen. Au haut de la rue Grand-Pont, sur la place Notre-Dame, dont on a fait un marché aux fleurs, la cathédrale présente sa merveilleuse façade ; les deux portails du nord et du sud regardent, celui-là, la cour des Libraires, celui-ci la place de la Calende. A l’un des coins de la place Notre-Dame, en face de l’église, commence la Grande rue, la plus ancienne de Rouen, le siège de la commune au moyen âge. Coupée vers le milieu par la tour de la Grosse-Horloge, dernier asile du beffroi communal, elle conduit au Vieux-Marché, autrefois la place des exécutions, ainsi qu’à la place de la Pucelle, qui en a été détachée et où l’on admire l’hôtel du Bourgtheroulde. Non loin de la tour de la Grosse-Horloge se dresse le Palais de Justice, l’une des constructions mixtes, où le style gothique s’allie le plus heureusement au genre de la renaissance. Des deux autres merveilles architecturales de Rouen, Saint-Maclou et Saint-Ouen, la première est presque attenante à l’église de Notre-Dame, la seconde un peu au-dessus de la rue de l’Hôpital. Nulle part on ne trouve tant de chefs-d’œuvre de l’art rapprochés dans un si petit espace. L’ensemble de la ville, vu à vol d’oiseau, ressemble assez à un fer à cheval, dont la forme serait aplatie. Une ceinture de boulevards d’une remarquable beauté, la sépare des cinq faubourgs de la rive droite ; ce sont, à l’est, dans les basses-terres, Martainville, à mi-côte, Saint-Hilaire ; au nord, sur les hauteurs, Beauvoisine, Bouvreuil ; et, à l’ouest, Cauchoise, qui, en y comprenant le nouveau quartier de la Madeleine, s’étend depuis la côte jusqu’à l’avenue du Mont-Riboudet. Le sixième faubourg de Rouen, celui de Saint-Sever, dont nous avons déjà parlé, occupe, au midi, la base du fer à cheval, marquée par le cours du fleuve.

Les origines de Rouen

Mais, pour comprendre les développements successifs de la ville de Rouen, il ne suffit pas de bien connaître sa topographie actuelle : il faut se reporter au temps où elle n’était pas encore sortie du limon de la Seine. Les eaux du fleuve se répandaient alors avec une sauvage profusion sur ses rives incultes ; les terres voisines, beaucoup plus basses qu’elles ne le sont de nos jours, étaient en grande partie submergées. L’œuvre de la nature s’y montrait dans ce désordre d’une inexprimable grandeur, dont les arts de la civilisation ont graduellement effacé parmi nous toutes les traces. La rivière s’était creusé un canal jusqu’à la hauteur de l’église métropolitaine, de laquelle elle est éloignée maintenant de toute la longueur de la rue Grand-Pont. Plusieurs îlots, débris de la terre ferme, se partageaient cet espace. D’un autre côté, deux petites rivières venant de l’est, s’avançaient, dans la direction du sud-ouest, à travers les marécages, les prés et les bois, puis, inclinant plus ou moins au sud, allaient se perdre dans le grand fleuve : c’étaient d’abord l’Aubette (la rivière Blanche, Albula), et au-dessus le Robec, (la rivière de Roth, Roth-bec). Le vaste terrain compris entre les deux rivières reçut par la suite, le nom d’île Notre-Dame. Il était, comme on le pense bien, plus couvert de roseaux que de bois et tout entrecoupé de marais. Plus à l’est, entre la Seine, Robec et le Mont-Sainte-Catherine, s’étendaient des terrains tourbeux où serpentaient mille canaux irréguliers formés par les dérivations vagabondes des petites rivières de la vallée de Darnétal ; les marais y étaient encore plus nombreux et les fourrés de roseaux plus multipliés que dans l’île Notre-Dame. Lorsqu’au XVIIIe siècle, on voulut détruire les derniers restes de ces plantes aquatiques, il fallut employer la hache pour en abattre les touffes épaisses que le temps avait durcies à l’égal du bois. La plaine tourbeuse de l’est n’étant guère élevée au-dessus du niveau de la Seine, le fleuve, à chaque nouvelle crue, y débordait sans obstacle et confondait ses innombrables dépôts d’eaux dormantes en un vaste lac. La pointe avancée de la côte Sainte-Catherine se trouvait ainsi périodiquement transformée en presqu’île ; de sorte que les pieds du vieux promontoire, où la mer a laissé tant de débris de coquillages fossiles, étaient baignés par les flots comme dans les âges primitifs du monde. A l’ouest, la source de Galaor donnait naissance au fort ruisseau qu’on a successivement nommé le Roignon, le Reneau et la Renelle. Il gagnait la Seine, en suivant l’inclinaison du sol, du nord au sud. Toutes les hauteurs voisines du bassin étaient couvertes de bois, et les loups devaient régner en maîtres dans ces giboyeuses retraites. Un savant fait observer que la proximité des grandes agglomérations d’arbres, en rendant les pluies plus fréquentes et plus abondantes sur tous les points arrosés par le fleuve, devait avoir pour effet d’élever les eaux au-dessus du niveau moyen, où elles sont descendues aujourd’hui. Les harengs remontaient encore jusqu’aux rives de la partie de la Seine que nous venons de décrire, et souvent la visite des oiseaux de mer grossissait le nombre de ses hôtes sauvages. Dans un rayon de plusieurs lieues, à l’entour, la contrée n’était pas moins belle. Sur la route de la mer surtout, par delà la côte de l’ouest, il y avait une magnifique vallée où la rivière de Cailly, de Bapeaume ou de Maromme (on lui a donné depuis ces trois noms), sillonnait de ses mille détours, des bois et des pâturages d’une exubérante richesse, avant d’aller se perdre dans la Seine, comme le Robec et l’Aubette.

Qu’une peuplade gauloise se soit établie de bonne heure sur ce territoire, si heureusement disposé pour la culture, la chasse, la pèche, la navigation, l’industrie et le commerce, rien de plus simple : non-seulement elle pouvait y trouver plus d’avantages pour vivre, mais plus de facilités pour s’y défendre qu’en tout autre endroit de la vallée maritime de la Seine. La Providence avait en quelque sorte tracé des lignes naturelles de défense autour de ce berceau d’une grande ville, en l’enfermant entre le lit du fleuve, le cours du Robec et le ruisseau de Renelle. Les premiers colons qui construisirent quelques cabanes de bois et d’argile au nord de la Seine, sur la berge de son bras supérieur, c’est-à-dire vers l’emplacement où d’autres générations devaient bâtir la cathédrale de Rouen, furent probablement des Celtes de la tribu des Vélocasses, nom des habitants primitifs du Vogésin ou Vulguessin (Pagus Vilcassinus). La bourgade grandit avec ce peuple, et devint sa capitale. Elle était loin cependant d’avoir l’importance de Caletum (Juliobona), la principale ville des Calètes ; sa prééminence ne date guère que de la décadence ou de la ruine de cette fameuse cité.

Origine du nom, Rouen

Les savants ont mis les langues anciennes, la critique et la raison à la torture pour découvrir l'étymologie du nom de Rouen. Sa dénomination originale n’est parvenue jusqu’à nous que défigurée par les géographes de l’antiquité. « Les Vélocasses, qui occupent les bords de la Seine, dit Ptolémée, ont Rutcgayes pour capitale. » Ce même nom s’est transformé en Rotomayus, dans l'Itinéraire d’Antonin, en Rathumagus, dans la Table Théodosienne. L’orthographe romaine ordinaire, Rhotomagus, a prévalu sur ces deux versions : plus tard, pour la .simplifier, on en a fait, Rho-domo ou Rotomo. Le nom de Rothomagus, a aussi été écrit Rhodomum, par Frodoard et Richer, de même que celui de Noviomagus, commun à plusieurs villes de la Gaule, s’est changé en Noviomum sous la plume de quelques auteurs. Dudon de Saint Quentin dit Rolomum. Nous lisons Ritumagum, dans l’Itinéraire d’Ortelius, livre d’une époque beaucoup moins éloignée de nous. Ensuite, sont venues les traductions en langue vulgaire : Rotoma, Rhoëm, Roëm, Roam. Robert Wace résume dans ce vers : « Et Roem out nom Rotoma, » le passage du roman au français. Enfin, un arrêt de l’Échiquier, rendu au XIIIe siècle, porte Roam, forme très rapprochée de la dénomination dissyllabique aujourd’hui en usage.

Tout cela coule de source. Mais du moment où l’on passe de l’orthographe à la signification de ce même nom de Rothomagus, on se perd dans les interprétations contradictoires des savants. Ceux des étymologistes qui se piquent d’invention, ont appelé la fiction à leur aide. Dès le XVIe siècle, plusieurs fables, que Taillepied discute dans les Antiquités de Rouen, avaient déjà acquis quelque autorité. La plus ancienne, dans l’ordre de date, reposait sur une tradition locale. Au nombre des divinités des Celtes, assure-t-on, était une idole, appelée Rothon ou Roth, dont le nom ajouté au mot magus, qui signifie, selon les uns, ville, selon les autres, sage, avait donné naturellement Rothomagus. Cette opinion avait cours parmi le commun peuple de la ville, du temps de Taillepied, à ce qu’il nous apprend lui-même. Mais les savants trouvant que I’histoire de Roth n’était pas encore assez absurde, ont renchéri sur la croyance populaire. Rérose tire le nom de Rouen de celui de son fondateur, Magus, fils de Samothès, second roi des Gaules ; c’est-à-dire qu’il explique une fable par un conte. D’autres, font honneur du baptême de la ville à Rhomus, qui l’agrandit et la restaura, du vivant de son père Allobrox, dix-septième roi des Gaules. Comme on voit, ces étymologies nous rapprochent fort du déluge. Sans remonter si loin, Taillepied croit trouver l’explication de l’énigme dans les deux mots latins : Rota majorurn ; car, remarque-t-il, puisqu’il y avait dans Cantique cité un collège de druides ou de mages, on a très bien pu l’appeler Roue des Mages ; le mot rota équivalant à conseil, eu égard à la forme ronde de la table autour de laquelle on se réunit ordinairement pour discuter les intérêts publics. Dom Duplessis se moque, il est vrai, de cette prétention. Selon lui, Rhotomagus doit être littéralement traduit par Marché-sur-le-Rouge, ou plutôt sur le Robec ; Rothbec voulant dire la rivière Rouge, et Mag, magasin, marché. M. Houël, notre savant compatriote, suppose que Rhotomagus vient de Ratumacos, nom d’un chef celte, qui nous a été transmis sur une médaille gauloise découverte dans le pays. L’histoire du pirate normand Rollon, Rolf ou Rou, d’après un autre écrivain, M. Dumesnil, donne une solution bien plus satisfaisante : le mot ham, combiné avec le nom Rou, dit-il, a produit le substantif Rouham, peuplade de Rou. Quant à nous, nous rejetons indistinctement toutes ces conjectures, pour nous ranger à l’avis de notre collaborateur, M. Chéruel, dont on connaît les remarquables travaux historiques sur la ville de Rouen. Il suppose qu’une grande métairie gauloise fut établie sur la rivière de Roth ; qu’on l’appela Roth-May, la Maison de Mag ; et que ce nom, par extension, fut appliqué à toutes les habitations voisines.

Lorsque Jules César envahit la Gaule, les Vélocasses, ainsi que les Calètes, faisaient partie de la Belgique : c’est comme membres de la confédération belge qu'ils combattirent le général romain. Les Calètes mirent sur pied dix mille hommes, et les Vélocasses, unis aux Véromanduens, dix mille autres. Ces contingents furent enveloppés dans la défaite commune de l’armée des peuples coalisés, l’an 57 avant Jésus-Christ. Plus tard, les Vélocasses, comme les Lexoviens, les Aulerques et les Éboriciens, envoyèrent trois mille guerriers au secours de Vercingétorix assiégé dans Alise. De leur côté, les Calètes et les Unelliens se concertèrent avec quelques-unes des nations de l’Armorique pour fournir six mille hommes à l’union gauloise (52 ans avant Jésus-Christ). L’année suivante, les Vélocasses et les Calètes prirent encore les armes : ils s’associèrent aux derniers efforts des Aulerques, des Umbiens et des Atrébates pour secouer le joug romain. Mais, ni l’habileté du Bellovaque Correus, ni la persévérance de l’Atrébate Commius, ne purent surmonter la mauvaise fortune des Gaulois : les alliés, vaincus par le proconsul, passèrent définitivement sous la domination étrangère (51 ans avant Jésus-Christ). Nous ignorons si César, au retour de la paix, visita les contrées de la basse Seine : il ne nomme pas la capitale des Vélocasses, dans ses Commentaires. Le premier monument littéraire de l’antiquité où il soit parlé de cette ville, est la géographie de Ptolémée, auteur du IIème siècle de l’ère chrétienne. Ce fut pourtant une croyance très répandue, au moyen âge, que la ville de Rouen avait été fondée par le conquérant des Gaules. « Après avoir attentivement exploré toute la Neustrie, dit Orderic Vital, Jules César fit bâtir Rouen, sur le fleuve de la Seine, dans un lieu très avantageux que sillonnent, à l’orient, les rivières d’Aubette et de Robec, tandis qu’à l’occident coule la Maromme. La nouvelle cité reçut le nom de Rodomus, par abréviation de Romanorum domus, « maison des Romains. » Toute fabuleuse que soit cette origine, elle vaut bien assurément I’histoire de Samothès.

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Ceci n'est que le début de l'article d'Aristide Guilbert, dix fois plus long.

 

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