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Les villes à travers les documents anciens

Page de garde de l'Histoire des villes de France - reproduction © Norbert Pousseur
Les villes de France décrites
par Aristide Guilbert
en 1859

Histoire de Bordeaux


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Du temps de Strabon, il y a près de deux mille ans, les Bituriges Vibisques ou Joskes possédaient, dans un marais formé parla Garonne, un port appelé Burdigala. Comme les Bituriges étaient une peuplade du centre transplantée assez récemment sur les bords du grand fleuve pour qu’on s’en souvint à cette époque, il est probable que ce port avait une origine celto-phénicienne. Dans l’une et l'autre langue de ces peuples morts, ou du moins dans les débris qui nous en restent, Burdigala veut dire en effet le port du bourg, nom qui confirme, on ne peut mieux, la description laconique de Strabon. Au reste, que la carène de§ vaisseaux de Tyr ait labouré la première le limon de la Garonne, ou que Burdigala doive sa fondation et son nom, comme l’ont écrit des savants, à des Bituriges fuyant les armes victorieuses de César, et qui se jetèrent dans ce marais comme dans un asile impénétrable, peu importe, car le port du bourg ne commence à mériter l’attention qu’après l’arrivée des Romains. Ces maîtres du monde, comprenant d’un coup d’œil le parti qu’ils pourraient tirer de l’admirable situation de Bordeaux, mirent la main à l’œuvre ; et bientôt, sur un sol exhaussé et rendu solide, s’éleva comme par enchantement, au milieu des glaïeuls et des roseaux, une de ces villes de brique et de pierre que savait seule bâtir leur main monumentale. Ceint de murs de quatorze pieds d’épaisseur, dont la partie supérieure était couronnée de pierres (aillées avec soin et entremêlées d’un triple rang de grandes briques, Bordeaux présentait la forme d’un carré, long de trois cent soixante-dix toises et large de deux cent quarante. On y entrait par quatorze portes flanquées de tours aériennes, selon l'expression d’Ausone, dont quatre s’ouvraient au midi, quatre au nord, trois au levant et trois au couchant. Ses remparts embrassaient dans leur circuit un port spacieux que fermait, vis-à-vis de la rue Sainte-Catherine, la porte Navigère. Devant ce port intérieur s’étendait le magnifique croissant tracé devant la ville par la Garonne, qu’on appelait port de la Lune. Les marais (paludes) pressaient les flancs de la cité à l’ouest et au nord, le ruisseau du Peugue lui servait de fossé au sud et au-delà de la Garonne, qui baignait à l’est la porte Navigère, une sombre forêt de cyprès, aujourd'hui le Cypressat, s’élevait en amphithéâtre sur les hauteurs qui bornent l’horizon.

Destiné par les Romains à devenir métropole, Bordeaux fut décoré de nombreux édifices parmi lesquels, outre un temple fameux connu sous le nom de Vernemet, et construit au bord de la Garonne, et les Thermes, l’admiration contemporaine immortalisa la fontaine, les piliers de Tutèle et l'amphithéâtre de Gallien. Que dire de cette fontaine Divona consacrée aux dieux, ornée d’un marbre plus beau que celui de Paros, qui offrait le flux et le reflux de l’Euripe, et dont l’eau, s'écoulant par douze canaux, suffisait à un peuple innombrable? Si le fils du médecin de Bazas avait chanté avec un soin aussi pieux le temple de Tutèle, nous saurions s’il n’était entouré que de vingt-quatre colonnes et si, en franchissant les vingt- une marches, on trouvait extérieurement quarante-quatre cariatides ou quarante- huit. Quant à l’amphithéâtre, debout encore en partie, il avait cinq enceintes et deux grandes portes au rez-de-chaussée, de vingt pieds de hauteur et de dix-huit de largeur.

Tel pouvait être l’état de Bordeaux lorsqu’il fut élevé, dans le IIIe siècle, à la dignité de métropole de la province aquitanique seconde, et vit comprendre dans son ressort les cités des Agéniens (Agen), des Ecolimiens (Angoulême), des Santons (Saintes), des Pictaves (Poitiers), et des Pétrocoriens (Périgueux).
Le président de l’Aquitaine, délégué du vicaire de Vienne, qui représentait lui- même, dans les sept provinces méridionales, le préfet du prétoire des Gaules, faisait son séjour à Bordeaux. Celui qui exerçait cette magistrature en 268, et qui s’appelait Tétricus, était parent d’une noble matrone romaine qu’on croit avoir été sœur de Posthume. Ambitieuse comme toutes les patriciennes qui avaient respiré l’encens du pouvoir, et livrée aux passions dominatrices d’Agrippine, Victoria obtint d’abord que son fils Victorinus fût créé César ; puis, quand ce Romain énervé qui, sous l’horrible licence des mœurs impériales, conservait encore le courage des premiers temps, eut péri dans une sédition, au lieu de pleurer sa mort elle jeta sur les épaules de Tétricus cette pourpre funeste dans laquelle on venait d’envelopper en six mois les cadavres de deux autres Césars massacrés par les légions. Jamais homme ne fut moins propre à jouer ce rôle et n’eut obéi plus passivement à l’influence de Victoria ; mais, quoique l’Espagne et les Gaules eussent reconnu son autorité, l’empereur de Bordeaux vivait dans des terreurs mortelles : assiégé par les ombres sanglantes de Victorinus, Lollianus, Galianus, Marius, Quintillus, dans chacun de ses soldats il croyait voir un assassin. Tremblant devant l’audace de Victoria, il frémissait à l’idée de se trouver en lutte avec Aurelianus, et avait peur de tout et de tout le monde. Qu’on juge donc de la joie de ce bonhomme, lorsqu’il apprit qu’Aurelianus, après avoir battu les barbares, accourait à marches forcées pour punir la révolte des légions. Il s’empressa d’écrire au César invincible pour le supplier de se hâter et de le tirer des mains de ces méchants (eripe me his, invicte, malis), et à peine les armées furent-elles en présence qu’il se jeta avec son fils dans les rangs d’Aurelianus et vit écraser avec la plus vive satisfaction ceux qui l’avaient élevé malgré lui à l’empire.
En cessant d’être la capitale de l’Espagne et des Gaules, Bordeaux devint, dans le siècle suivant, la métropole des sciences et des lettres. Une pléiade de rhéteurs célèbres, Minervius, dont la parole impétueuse comme un gave roulait des paillettes d’or ; Léontius, l’excellent grammairien ; Exuperius, Marcellus, Dynamius, qu’une accusation d’adultère exila en Espagne ; Alcimus et Sedatus conquirent les premières palmes de l’enseignement et de l’éloquence, et attirèrent des disciples de toutes les nations européennes autour de leurs chaires. A la même époque, vers 379, pour que rien ne manquât à la gloire des écoles de Bordeaux, Ausone, (que Valentinianus était venu chercher dans sa classe, afin de lui confier l’éducation de son fils, fut créé consul par son disciple. Jusqu’à cette date le christianisme n’avait pas tait de grands progrès dans la ville de Tutèle (1). D’après les actes du concile d’Arles, il paraîtrait bien qu’en 314, un prêtre nommé Orientalis prenait le titre d’évêque de Bordeaux ; mais il devait gouverner une fort petite Église ; car on ne sait pas même d’une manière sûre si Ausone, qui vivait en 380, et qui avait été le précepteur d'un empereur chrétien, adorait Christ ou Jupiter. A peine né, toutefois, et en face des autels de Diane et d’Apollon, debout encore et couverts de fleurs, le christianisme remplissait déjà le monde de l’éclat de ses schismes. Il n’était bruit partout que des conciles tenus extraordinairement pour arrêter quelque point de doctrine ou condamner quelque hérésie, et certainement les évêques de la primitive Église furent les plus grands voyageurs de leur temps. Un motif du genre de ceux dont nous venons de parler nécessita, en 383, la convocation d’un concile à Bordeaux : il s’agissait d’un homme de grande érudition et de haute naissance appelé Priscillianus qui avait essayé, l’imprudent ! de réformer les nombreux abus dont l’ivraie étouffait déjà le bon grain dans les sillons du christianisme. Par un rapprochement bien remarquable et qui prouve que les passions des hommes peuvent tenir le même langage à quatre siècles de distance, deux évêques dont il censurait les écarts exhumèrent, pour les lui appliquer, les reproches d’incestes et d’orgies nocturnes que les païens avaient faits aux premiers néophytes. « L’imposteur, disaient-ils, gémit éloquemment sur les désordres du monde ; et tandis que sa doctrine conduit aux plus infâmes dérèglements, il ne parle que de réforme. Priscillianus s’est acquis ainsi une réputation de sainteté qui lui forme un nombreux parti parmi les femmes, car outre que les personnes du sexe ne sont pas souvent assez en garde contre la nouveauté, quand elle leur est prêchée par un directeur hypocrite, le priscillianisme a pour elles des attraits particuliers. » Priscillianus, en effet, leur permettait d’enseigner le christianisme, et cette sorte de concurrence irritait si fort les évêques d’Espagne et d’Aquitaine qu’ils se réunirent exprès à Saragosse pour fulminer les foudres du concile contre elles et contre les autres erreurs de l’hérétique. Priscillianus cependant se défendait avec vigueur, et la lutte durait depuis trois ans lorsque le jeune Gratianus, l’élève d’Ausone, périt à Lyon assassiné par un lieutenant de Maximus. Les orthodoxes n’étaient pas difficiles sur la légitimité du pouvoir : le prince qui les servait le mieux passait à leurs yeux pour l’élu du Seigneur : aussi quoique Maximus ne fut qu’un tyran flétri par son usurpation perfide et l’assassinat de son maître, un prêtre espagnol nommé Ithacius, que Sulpice Sévère, l’historien sacré d’Aquitaine, nous peint comme un homme audacieux, effronté, grand parleur, passionné pour l’éclat et la bonne chère, courut se jeter aux pieds de son trône baigné de sang et lui demanda la tête de Priscillianus.
1. Un piédestal en marbre blanc des Pyrénées, découvert en 1828, dans les caves de l’ancienne Intendance, porte sur sa face antérieure l’inscription suivante qui met ce fait hors de doute :
Tutelœ Aug C. Octavius Vitali E. voto posu it t.. D. E. D. D. Dedic. X. K. Jul. Juliano It. Et. Crispino Cos. « A Tutèle Auguste, Caius Octavius Vitalis érigea ce monument, dans un lieu donné par décret des Decurions, et il le dédia le dix des calendes de César sous le deuxième consulat de Julianus et de Crispinus.»

Le tyran, heureux de gagner à si peu de frais les évêques aquitains, s’empressa d’accueillir la requête d’Ithacius, qui, après avoir obtenu qu’on déclarât l'hérétique indigne de l’épiscopat, dans le concile tenu à Bordeaux en 383, finit par le faire mettre à mort et ne quitta la ville qu’après avoir poussé le peuple à tuer à coups de pierres une pauvre femme appelée Urbica.
Cet événement avait tristement signalé l’agonie de l’Empire en Aquitaine.
Au moment même de sa chute en 412, les Goths conduits par Ataulf armèrent aux portes de Bordeaux, et les virent s’ouvrir devant eux comme celles de toutes les villes de la Narbonnaise. Cet empressement unanime des populations à courir au-devant des barbares s’explique très-bien par le caractère pacifique et doux de l’invasion gothique, et par l’horreur qu’inspirait aux peuples l’administration romaine, qui, se sentant mourir, avait tendu outre mesure les ressorts de la tyrannie proconsulaire et de la fiscalité impériale. Réunis aux Alains, les Goths restèrent donc quelque temps à Bordeaux, et ils s’y seraient peut-être établis sans la politique personnelle d’Ataulf, qui, secrètement vendu aux Romains, les en fit sortir sous prétexte de les conduire à la rencontre du patrice Constantin, mais en réalité pour les entraîner en Espagne. Furieux de ce départ subit dont ils pressentaient vaguement la cause, les Goths oublièrent en quittant Bordeaux l’accueil qui leur avait été fait à leur arrivée. Des contributions de toute espèce furent exigées l’épée à la main, et les plus riches, parmi lesquels se trouvait saint Paulin, l’ami d’Ausone, furent dépouillés de tout et chassés de la ville.
Trois ans plus tard Ataulf, qui était parvenu à enrayer au profit de Rome le mouvement de l’invasion, tomba sous les coups de ses Thymphades, et les Goths repassant les Pyrénées recueillirent définitivement dans les cinq provinces méridionales le magnifique héritage de Rome. Alors la main des Balthes effaça dans la métropole Burdigalienne la trace des maux passés. Sous le gouvernement des successeurs de Thorismond, et surtout sous celui d'Ewarich ou d’Euric, le premier politique de son temps, Bordeaux remonta rapidement à ce haut point de splendeur d’où l’avait fait déchoir la ruine de l’Empire. Devenu capitale de la monarchie militaire d’Ewarich et le siège de sa cour, il était le rendez-vous de tous les envoyés barbares qui accouraient de tous les coins de l’Europe pour rendre hommage à la puissance du roi goth. « Là, dit Sidoine Apollinaire, venaient s’incliner le Saxon aux yeux bleus, le vieux Sicambre à la longue chevelure, l'Hérule aux joues verdâtres, et le Burgonde haut de sept pieds. Là, l’Ostrogoth coudoyait le Hun ; le Romain y tombait à genoux à côté du Scythe, suppliant la Garonne de protéger le Tibre affaibli ; et le Parthe, venu des bords de l’Euphrate, y demandait du secours contre le Perse. » A travers ces poétiques exagérations on entrevoit l’état de grandeur réelle dont Bordeaux avait été doté par Ewarich. Seulement l’évêque de Clermont ne tarda pas à changer de langage. Toujours aux prises avec le schisme et l'hérésie, l’Église jetait véritablement le trouble dans l’état par ses querelles théologiques : le roi goth, qui était arien comme son peuple, ne trouva d’autre moyen pour rétablir l’ordre que de sévir contre les évêques les plus ardents. Il n’en fallut pas davantage pour faire crier à l’oppression : «le roi Ewarich, écrivait le panégyriste Sidoine, le roi Ewarich ne permet plus que les saints discutent, c’est un Pharaon, c’est le mauvais riche paré de pourpre et de soie ; " et, s’adressant ensuite au pape Basile, il rassurait que Bordeaux s’acheminait vers sa ruine, privé qu’il était de son pasteur. A l’en croire, la population sans clergé s’abandonnait au désespoir, on voyait les églises tomber en ruines, les gonds des portes arrachés, l’entrée des sanctuaires bouchée par des buissons et des épines. Tant que le fier Ewarich vécut, ces plaintes, fort exagérées d’ailleurs, s’exhalèrent loin du trône et avec une certaine retenue, mais à peine le jeune Al-Rich eut-il succédé à son père qu’elles prirent un caractère menaçant. D’un naturel bon et doux, Al-Rich avait replacé dans leurs diocèses les évêques exilés. Ceux-ci, comme nous l’avons déjà dit, ne répondirent à sa clémence qu’en appelant Chlodwig en Aquitaine. Le roi frank attaqua tout à coup son voisin pour ce que le Ghot estant corrompu par l'érésie arienne avoit les Borgoignons ensuiz et soutenus contre luy. S’il fallait en croire Grégoire de Tours, après la victoire de Vouglé Chlodwig aurait passé l’hiver à Bordeaux ; mais pour admettre un fait semblable on devrait supposer avec le vieil historien de l’Église que les Goths s’étaient repliés d’une traite derrière les Pyrénées, et que la biche miraculeuse qui montra un gué aux Franks dans les flots de la Vienne débordée avait pris le même soin pour la Charente, la Dordogne et la Garonne, ce qui eut été plus surprenant.
Sous les successeurs de Chlodwig, Bordeaux apparaît comme une cité indépendante : l’autorité s’y trouvait partagée entre un comte, défenseur de la curie, qui semble avoir résisté à l’invasion des barbares et survécu à la chute de l’empire, et l'évêque, usurpateur comme partout de la fonction et des attributions du président romain. Un prince frank, nommé Chlodwig, vint bien, en 573, chercher un asile dans ses murailles ; le leude Sigulf essaya bien d’y rejouer l’ancien rôle de Tetrieus, mais rien ne prouve que la ville, qui était rangée dans la circonscription nominale de l’Austrasie, appartint plutôt à Gontran qu’à Sigebert ou à Chilpéric. En 585, une faible lueur historique se fait pourtant dans ce chaos. Un prétendu fils de Clotaire, Gondobald, surnommé Ballomer ou le faux prince, attiré de Constantinople, où il s’était réfugié depuis longtemps, venait, sous les auspices de deux conspirateurs hardis, le patrice Mummole et Didier, duc de Toulouse, revendiquer le trône de son père. En Aquitaine, où les populations ne demandaient pas mieux que de se détacher des Franks et secondaient toutes les révoltes, plusieurs villes s’étaient déclarées en sa faveur. Il lui manquait Bordeaux toutefois : ses partisans l’y conduisirent, et l’évêque Bertram, Frank de naissance, s’empressa de lui en ouvrir les portes et de le reconnaître pour souverain. Il ne fallait à cette royauté d’un jour que la consécration de la victoire ; mais malgré une merveilleuse relique de saint Serge, qui devait seule mettre l’armée de Gontran en fuite, le pauvre Ballomer ne put l’obtenir. Forcé de quitter Bordeaux à la hâte, il courut se réfugier à Saint-Bertrand, pour y périr par la trahison de ceux môme qui l’avaient élevé sur le pavois. Brunehault, si l’on en croit du moins les chroniqueurs du Nord, et Charibert, le fabuleux roi de Toulouse, s’attribuèrent ensuite tour à tour la possession de Bordeaux, ce qui ne prouve nullement que leur autorité y fut reconnue. Tout porte à croire, au contraire, que les ducs de Gascogne en étaient les maîtres sous le régne de Chilpéric. Au reste, dès le commencement du VIIIe siècle, il n’existait plus de doute à cet égard : les Gascons occupaient paisiblement le pays depuis les Pyrénées jusqu’à la Loire, et Eudo, leur prince, régnait seul à Bordeaux ; c’est à ce titre incontestable de souverain qu’en 732, il entreprit de repousser les Sarrasins d’Abd-el-Rahman. Se rappelant leur défaite sous les murs de Toulouse, onze ans auparavant, il comptait sur une nouvelle victoire ; mais cette fois le sort ne favorisa point ses armes. Culbuté par les infidèles et rejeté par leurs charges impétueuses au delà de la Garonne il vit, sans pouvoir s’y opposer, la prise et le sac de la ville. Les Berbères, chargés d'un butin précieux, parmi lequel étincelaient l’or et les topazes, se dirigèrent bientôt vers Tours.

Sous les deux fils d’Eudo, Hunold et Vaïfar, Bordeaux devint la capitale du duché d’Aquitaine, et quand ces deux débris héroïques de la \ieille nationalité ibère furent tombés dans leur lutte sanglante contre la race de Martel, Charlemagne en fit le siège d’un comté. Une dynastie germanique remplaça donc les enfants des montagnes ; mais l’esprit de liberté, la passion d’indépendance qui animaient les peuplades vasconnes ne tardèrent pas à en transformer le chef. Charlemagne était à peine mort que Sigwin, épousant les intérêts aquitaniens, se détacha complètement du pouvoir impérial. L’empereur Ludwig, dit le Débonnaire, essaya en vain de le ramener à l’obéissance par les voies pacifiques et plus tard par les armes. Sigwin, méprisant ses ordres et repoussant ses troupes, resta, par la volonté de ses sujets, comte indépendant de Bordeaux. Il eut pour successeur un fils du prénom de Hugh, qui possédait déjà le comté de Saintes lorsqu’il fut appelé à remplacer son père. C’était un homme de courage qui n’hésita pas, en 847, à conduire les milices bordelaises contre ces hordes sauvages de Scandinaves que tous les barons regardaient avec stupeur du haut de leurs tours sans même oser leur lancer une flèche. Hugh Sigwin courut les attaquer résolument sur les côtes de la Saintonge. Mais les féroces compagnons de Lothrock ouvrirent à coups de hache les rangs de ses milices, et, passant sur son cadavre, car il s’était fait tuer à la tête des plus braves, ils poussèrent jusqu’à Bordeaux et le mirent à feu et à sang. Le butin qu’ils emportèrent avait animé les Normands : au printemps de l’année suivante, guidés par le fameux Asker, ces pirates reparurent à l’embouchure de la Garonne. Employant cette fois la ruse, ils profitent de la marée et des brouillards qui couvrent la rivière pour arriver silencieusement et sans être aperçus, jusque sous les murs de Bordeaux. Un Juif, qui les attendait, les introduit par une poterne, et cette malheureuse population, surprise et désarmée, est livrée au fer des barbares. Après s’être baignés dans le sang, selon leur coutume, et avoir pillé la ville, les Normands l’incendièrent et se répandirent la flamme à la main dans le Médoc, emmenant en esclavage les femmes, les jeunes gens et le nouveau comte appelé Guilhem. Leur expédition finie, ils redescendirent à Bordeaux chargés de butin et n’y trouvèrent plus personne. Tout ce qui avait échappé à la mort et à l’esclavage s’était enfui. S’emparant alors de ces ruines ils en firent leur principale place d’armes et l’entrepôt de leurs pillages, tandis que les débris de la population bordelaise erraient misérablement de cité en cité.
Il faut entendre la voix des contemporains pour se faire une idée de ces jours de deuil : « Ayant appris, écrit en 831 le pape Jean Vlll, la ruine totale de Bordeaux et les terribles ravages qu’essuya cette malheureuse province, instruit que les incursions des Normands l’ont changée en une triste solitude, que les restes des populations échappés au carnage gémissent dans les chaînes loin de leur patrie. Nous avons résolu, maigre notre douleur, de subir la loi de la nécessité, et, contraint par le malheur des temps, de relâcher un peu les liens de la discipline ecclésiastique, c’est pourquoi, bien que les saints canons défendent aux évêques de changer de province, la métropole de notre frère Frotarius ayant été si cruellement désolée que non-seulement il n’en peut tirer aucun revenu, mais qu’il n’y reste pas même une maison debout, nous lui avons confié, de notre plein pouvoir apostolique, le gouvernement de la sainte Église de Bourges. »
A partir de cette époque et durant cinquante ans, les ruines de Bordeaux ne lurent plus qu’une aire funeste d’où s’élancèrent successivement comme des vautours, pour fondre sur le Quercy, le Périgord ou la Gascogne, Hastings, Asker et Regnaud, le plus cruel de tous. Telle était l’impression de terreur causée surtout par les brigandages de ce dernier que l’imagination populaire s’en pénétra d’une manière ineffaçable. Quand deux siècles seront écoules nous retrouverons les souvenirs de ces temps néfastes dramatisés par la tradition, qui n’oublie rien. Seulement, comme les vapeurs du merveilleux obscurcissent l’horizon historique à mesure qu’on s’en éloigne, les générations suivantes confondront les événements, les lieux et les dates : les hommes dont la vie a jeté un grand éclat comme Charlemagne joueront un rôle dans cette épopée immortelle : Hugh Sigwin, mort en combattant les Normands, deviendra le roi Huon de Bordeaux, et le féroce roi de mer Regnaud ce brave et malheureux fils d’Aimon, qui doit exciter l’intérêt, la pitié et l’admiration de tout le moyen âge.
Après l’expulsion des Normands, qui ne s’effectua que dans les premières années du Xe siècle, Bordeaux se repeupla peu à peu et finit par sortir de ses ruines : mais l’aspect de la ville nouvelle, formée de chaumières et de chétives habitations, n’en rappela pas moins douloureusement le souvenir de la métropole antique si riche et si belle avant l’invasion. C’est au moment où l’on achevait de la rebâtir que le comte Guilhem II, successeur d’un Raimond resté inconnu, mais qui pourrait bien être un comte de Bigorre, se reconnut vassal de Sanche, le duc de Gascogne, par les soins duquel il venait de recouvrer la liberté. A sa mort, arrivée en 961, le comté de Bordeaux échut au même duc Guilhem Sanche, qui le transmit, en 989, à son fils Bernard : celui-ci n’ayant point eu d’enfants, ni son frère Sanche non plus, la Gascogne fut réunie, en 1039, au duché de Guyenne ou d’Aquitaine, dont Bordeaux fit partie désormais. Un siècle plus tard, la fille du dernier duc d’Aquitaine, en divorçant à Beaugenci avec Louis-le-Jeune, enleva ce duché à la France et le rendit anglais pour trois cents ans.
Nous avons déjà parlé des discordes domestiques et des troubles civils qui désolèrent l’Aquitaine sous le gouvernement des premiers Plantagenets. Richard, surnommé depuis Cœur-de-Lion, après la mort d’Henri II, son père, sentit la nécessité de faire fléchir son orgueil et de s’attacher la capitale de l’Aquitaine, Avant de passer la mer, il fit donc convoquer par son sénéchal une assemblée extraordinaire à Bordeaux dans le palais de I'Ombrière, résidence ordinaire des anciens ducs. Là, Richard, entouré de l’archevêque, des abbés, des barons et des principaux bourgeois de la ville, promulgua le règlement suivant : « Les barons auront soin de corriger ceux de leurs vassaux qui causeraient quelque trouble ou quelque dommage. Si l’un des barons commet un délit il comparaîtra devant le roi et paiera soixante sols d’amende pour avoir enfreint la paix : il ne sera plus reru en outre à porter plainte, quelque tort qu’on lui fasse. Quant aux prévôts et baillis établis par le roi ou par son sénéchal dans le Bordelais et qui se rendront coupables d’un délit, on prendra une partie de leurs biens pour réparer le dommage : l’autre sera confisquée et ils deviendront eux-mêmes serfs. Quiconque entrera dans la vigne d’autrui et y prendra une grappe de raisin paiera cinq sols ou perdra une oreille. On paiera au roi durant sept années le droit de commun pour qu’il tienne la main pendant tout ce temps à l'exécution de cette ordonnance. »
Richard périt misérablement après avoir rempli l’Europe et l’Asie des reflets lumineux de sa renommée. Pendant qu’on emportait son corps à Fontevrault, les Bordelais virent arriver Jean-sans-Terre, son successeur, et aux lamentations douloureuses succéda aussitôt le bruit des fêtes. Dans les murs de Poitiers s’était offerte par hasard aux yeux du nouveau roi la jeune Isabelle d’Adhémar, héritière de l’Angoumois : Jean fut séduit par sa merveilleuse beauté, et en homme accoutumé à céder au mouvement de ses passions, bien qu’on lui eut dit qu’elle était fiancée au comte de la Marche, il l’enleva et la conduisit à Bordeaux, où l’archevêque Hélie leur donna, en 1203, la bénédiction nuptiale. Pendant les dix-sept années pleines de troubles et d’agitations civiles et religieuses que Jean passa sur le trône, deux événements importants, la confiscation de la Guyenne par Philippe-Auguste et le concile de 1214, intéressèrent particulièrement Bordeaux. Toutefois la querelle des deux rivaux se vida loin de ses murailles, et Philippe put bien saisir la Normandie, l’Anjou, le Poitou et la Saintonge, mais l’oriflamme s’arrêta au bord de la Gironde. Pour le concile qui se tint le lendemain de la Saint-Jean, quand l’issue de la croisade contre les Albigeois semblait douteuse encore, que Montfort inondait de sang le Languedoc et que Rome était dans toute la chaleur de sa colère, il fit merveilleusement éclater aux yeux du siècle la hauteur et les prétentions despotiques de l’Église. Sous la présidence de Robert de Cock, légat du saint-siège et cardinal du titre de Saint-Étienne, il fut enjoint aux seigneurs de réprimer les usures des Juifs, sous peine d'interdit : on excommunia ensuite les Cahorsins, les routiers, les hérétiques, les barons qui retenaient les dîmes de l’Église et ceux qui, au lieu du dixième, ne payaient que le onzième ou le douzième. La lutte presque incessante du roi Jean contre ses fiers barons de la Grande-Bretagne le força de chercher son point d’appui dans ses provinces étrangères. Souvent l’archevêque de Bordeaux reçut des demandes de subsides ou des lettres confidentielles dans lesquelles le Plantagenet, en rappelant qu’il était un enfant de l’Aquitaine, implorait le secours des fidèles Bordelais ou des citoyens de Bayonne contre ses propres lords. Telles étaient les relations de la royauté anglaise avec Bordeaux lorsque ce prince mourut empoisonné en 1216. Henri III, son fils, se montra d’abord favorable aux prétentions du clergé : il nomma l’archevêque de Bordeaux Guilhem, sénéchal et garde de toutes ses terres d’outre mer. Ensuite, soit par le conseil de ce prélat, soit dans la vue de résister avec plus d’avantage aux entreprises de Louis VIII, il envoya son jeune frère Richard à Bordeaux avec une flotte de trois cents voiles. Les vaisseaux anglais entrèrent dans la Garonne aux fêtes de Pâques de 1225 et vinrent débarquer le jeune prince. Agé seulement de seize ans, devant le palais de l'Ombrière où le suivit un concours de peuple prodigieux. Là, dans l’antique salle où avaient tant de fois retenti les voix de son grand-père et de ses oncles Henri-au-Court-Mantel et Richard-Cœur-de- Lion, il lut les lettres de son frère, qui implorait l’appui de ses féaux Bordelais contre la France, et faillit voir les voûtes de l’Ombrière crouler sous les acclamations publiques. Pour récompenser ce dévouement et s’attacher par les liens de la reconnaissance la plus importante de ses villes après Londres, Henri III ne trouva pas de meilleur moyen que de rétablir franchement sur sa base antique le régime municipal, qui avait subi d’étranges altérations depuis les Romains.
Déjà, vers 1173, son grand-père Henri II était entré dans cette voie en octroyant aux Bordelais le droit d’élire un maire. Concessit Burdigalensibus Henricus Leonorœ maritus ut eligant sibi libere majorem civitatis. Mais la concession de 1235 acheva de ressusciter la vieille et sainte liberté communale. Voici quelle était, en vertu de cette ordonnance célèbre, la constitution municipale de Bordeaux : premièrement, l’administration de la ville était confiée aux soins et au zèle d’un maire et de cinquante jurats, qui devaient prêter serment de fidélité au roi d’Angleterre en leur nom et au nom de la commune. Le maire ne pouvait rester qu’une année en charge, et n’était rééligible que trois ans après l’exercice de sa première magistrature. Ses gages étaient de mille sols payés par la ville, et il ne recevait si petits deniers dont il ne dut compte aux jurats. Ceux-ci pouvaient affecter ces deniers aux besoins de la commune. Dans le cas d’un détournement de fonds, le maire devait donner mille sols d’amende et restituer les deniers pris. Il était expressément défendu à tout citoyen d’employer la brigue pour se faire élire maire. Les jurats, en sortant de charge, élisaient leurs successeurs. Ceux-ci étaient tenus de prêter serment devant la commune, de gouverner fidèlement la ville, de bonne foi, sans égard pour les amis, sans haine pour les ennemis, et toujours selon la justice et la vérité ; d’élire un maire agréable au roi d’Angleterre, probe et dévoué aux intérêts de la cité et de la commune, et de choisir enfin, en cessant leurs fonctions, cinquante autres jurats loyaux et consciencieux.
Si un jurât était accusé d’avoir révélé le secret du maire et de ses collègues, il fallait, pour qu’on le reconnût innocent, qu’il fit serment sur le corps de saint Seurin, ou sur les saints Évangiles devant la commune assemblée. Si, au contraire, il ne pouvait repousser l’accusation, il devenait incapable d’exercer à l’avenir la charge de maire ou de jurât. Le maire, étant appelé à donner l’exemple de l’équité et du respect dû à la loi, devait subir, lorsqu’il violait la constitution municipale, un châtiment une fois plus rigoureux que celui qui était imposé à un jurât coupable de la même faute. La punition infligée dans ce cas à un jurât surpassait, pour le même motif, celle dont le simple citoyen était passible. Quand un jurât frappait un de ses collègues hors de l’enceinte de la Jurade, il était attaché avec des chaînes de fer, renfermé dans la maison du maire, et mis à la merci de l’offensé. On condamnait ensuite le coupable à un bannissement de vingt jours, et à une amende de six livres six sols. Si les coups étaient portés en pleine assemblée, devant le maire et les jurats, on enchaînait le coupable, on le traînait dans l’hôtel du maire, où il restait une nuit et un jour, puis il était conduit chez l’offensé avec les fers aux pieds, banni pour huit jours, et frappé d’une amende de treize livres. Tous les ans, le corps de la Jurade nommait trente prud'hommes ou conseillers, qui prêtaient serment d’obéir au maire et aux jurats, de leur donner de sages avis, de garder les secrets intéressant le bien public, et de se tenir prêts à marcher pour la défense de la commune, si elle tombait en péril. Lorsqu’un jurât était convaincu d’avoir reçu de l’argent d’un plaignant, il était tenu de le restituer et de payer soixante-cinq sols d’amende. Tout bourgeois assez hardi pour troubler les délibérations de la Jurade, ou pour donner un démenti à ses membres, devait être arrêté sur-le-champ. Lorsqu’il y avait pénurie dans la caisse municipale, le maire et les jurats pouvaient recourir à un emprunt, et s’ils s’adressaient à un citoyen de Bordeaux, celui-ci était tenu d’agir de bonne volonté. N’obtenait pas, du reste, qui voulait ce titre précieux de citoyen.
Nul ne pouvait devenir citoyen de Bordeaux s’il n’avait une maison et un établissement dans cette ville. Pour que les chevaliers mêmes fussent agrégés au corps de ville, il fallait une permission spéciale du roi d’Angleterre. S’il arrivait qu’un étranger eut tué, blessé, ou retenu prisonnier un citoyen de Bordeaux, il ne pouvait rentrer dans la ville sans la permission du maire, des jurats, ou des parents de la victime. Le père avait le droit de vendre son fils, ou de le donner en gage, lorsque la nécessité le strangulait, et cette vieille réminiscence des lois romaines, ce respect exagéré de l’autorité domestique, allaient si loin qu’un bourgeois qui, dans un mouvement de colère, venait de tuer sa femme ou ses enfants, était absous, pourvu qu’il osât jurer sur les reliques de saint Seurin qu’il avait commis le crime involontairement et en éprouvait du repentir. Par une conséquence du même principe, l’époux devenait le juge de sa femme. Mais la coutume, gardienne sévère des mœurs, tout en la condamnant, comme partout, à courir nue avec son complice, si elle était surprise en adultère, protégeait sa pudeur par les peines les plus rigoureuses, quelle que fut sa condition. Ainsi le serviteur convaincu d’avoir enlevé la fille, la pupille ou la nièce de son maître était puni du même supplice que l’esclave autrefois, c’est-à-dire de mort : le rapt entraînait le bannissement, et l’homme qui prenait de force, et sans lui donner son salaire, même une courtisane, n’échappait au bourreau qu’en devenant son époux.
Non moins préoccupés des intérêts des bourgeois de Bordeaux, comme marchands et comme propriétaires, les rédacteurs du code communal avaient réservé des châtiments très-graves pour les délits matériels. L’individu, par exemple, qui commettait un premier vol était mis au pilori ; au second, il avait l’oreille coupée, et la troisième fois on le pendait. Le vol nocturne était puni de mort, le vol à main armée s’expiait en outre par la question, le recel de l’objet volé par le bannissement. Les condamnés étaient conduits au supplice liés à la queue d’un cheval, après avoir été présentés au prévôt de l’Ombrière, et, pour inspirer plus de terreur aux méchants, on enterrait le meurtrier tout vivant sous le cadavre de sa victime. Les bourgeois de Bordeaux ne pouvaient être dépouillés de leurs titres de citoyens, ni perdre les bénéfices de leurs privilèges, que dans le cas où ils auraient cherché à entraver l’action de la justice, à faire évader un criminel, à prendre les armes contre le roi d’Angleterre, à contrefaire la monnaie, à livrer un château confié à leur garde, ou à passer du côté des hérétiques. Leurs devoirs envers le roi (l’Angleterre se bornaient au service militaire, qu’ils étaient contraints de lui rendre pendant vingt jours, toutes les fois qu’ils en étaient requis par le sénéchal, sous peine de soixante sols d’amende. Toutefois il ne suivaient l'ost royal que jusqu’aux frontières du diocèse. Quant aux nobles et aux chevaliers bordelais, leur service devait durer quarante jours et n’était pas limité aux frontières. Aussi jouissaient- ils, en revanche, du droit de chasse dans les forêts du roi, droit sévèrement interdit aux simples citoyens, et du privilège de vider leurs différends judiciaires les armes à la main. Dans ce cas, les deux nobles adversaires, couverts de cuissards à lames, d'un chapeau de fer avec camail et d’une cotte d’armes, le ceinturon bien garni d’un coutelas et d’une épée tranchante, entraient à midi dans l’arène, en disant au maire de Bordeaux : Seigneur juge, voici mon corps que je mets à voire disposition et promets de faire mon devoir. Buis, lorsqu’ils avaient fait, en la baisant, une croix sur la terre, on les laissait aller jusqu’au moment où le plus faible s’avouait vaincu.
Tout en accordant à Bordeaux d’amples libertés, les rois d’Angleterre avaient, comme on vient de voir, réservé soigneusement leur droit : or, il est impossible que deux pouvoirs qui se trouvent sans cesse en présence ne finissent point par se heurter, quelle que soit d’ailleurs leur nature. En 1249, Henri III indisposa les esprits en retirant tout à coup, sans autre prétexte que son bon plaisir, le duché de Guyenne à Richard son frère, pour le donner à son fils Edouard. Cette mesure extraféodale fut si mal accueillie à Bordeaux, où l’on aimait Richard, que pour amener les bourgeois à prêter serment à son fils, Henri se vit contraint de leur payer trente mille marcs d’argent. La somme était forte et il lui en avait coûté de s’en dessaisir. Le dépit qu’il éprouvait lui fit commettre une faute plus grande. Afin de dompter cette ardeur indépendante qui agitait Bordeaux, et de contenir dans les limites municipales les plus étroites sa naissante liberté, il envoya comme lieutenant du jeune duc Edouard, encore au berceau, le fils du bourreau des Albigeois, Simon de Montfort comte de Leicester. Cet homme, inflexible et cruel comme tous ceux de sa race, exécuta si durement les instructions du roi, que les révoltes éclatèrent de toutes parts. Il les étouffa d’abord dans le sang ; mais les Gascons s’étant levés en masse à l’instigation des Bordelais, qui avaient formé secrètement une de ces confédérations si communes dans leur histoire, le battirent et le renvoyèrent seul et presque nu en Angleterre. Il en revint, rentra de force dans la ville et recommença à la courber sous son joug de fer. Alors les barons, qui avaient tenté plusieurs fois de lui ôter la vie, se réunissant à la commune, firent partir l’archevêque Gérard de Malemort pour Londres, afin de représenter au roi que Leicester les traitait avec une barbarie sans exemple, qu’il employait pour les détruire la famine, les cachots et le fer, et traitait, enfin, la capitale de la Guyenne comme une ville conquise. Henri, craignant de pousser trop loin les choses, rappela cette fois le comte ; il l’aurait même remplacé sans l’opposition de ses lords qui, pour ne pas paraître avoir le dessous avec les bourgeois, exigèrent que Leicester conservât son gouvernement : « Retournez donc en Gascogne, puisque vous aimez tant la guerre civile, s’écria le roi tout en colère : il est probable que vous ne manquerez pas d’occasions de verser le sang tant que vous y serez. » Henri III prophétisait en disant ces mots : a peine le comte eut-il pris terre, qu’il lui fallut combattre. Vaincus cependant, malgré des prodiges de valeur, dans un engagement qui fut long et sanglant, les bordelais firent leur soumission. Dans un traité, rédigé en 1250, en présence des archevêques d’Auch et de Bordeaux, on convint que tout ce qui s'était passé serait mis en oubli ; que ceux qui s’élèveraient contre le roi, son lieutenant, le maire ou les jurats, encourraient la peine du bannissement, que les citoyens cesseraient de tenir des assemblées et de faire des confédérations, et que deux cents hommes, choisis par Leicester et les jurats, prêteraient serment, sur l’autel et l’Évangile, et devant la sainte hostie, de garder inviolablement la paix.
Ce traité eut le sort de toutes les conventions que la nécessité arrache : dès qu’ils en trouvèrent l’occasion, les Bordelais s’empressèrent de le violer ; alors Henri se décida, quoique un peu tard peut-être, à sacrifier son lieutenant, et Leicester fut rappelé. Mais sa dureté avait jeté les esprits dans un tel état d’irritation que peu s’en fallut que Bordeaux ne se donnât au roi de Castille. Heureusement pour la couronne anglaise, Edouard, plus habile que son père, se rendit dans cette capitale en 1256 et pacifia tout. Comprenant à merveille que le seul moyen de s’attacher une ville est d’en gagner le premier citoyen, il sut flatter avec tant d’adresse l'amour- propre de l’un des bourgeois les plus influents, nommé Gaillard de Solers, qu'il en obtint une promesse écrite ainsi conçue : « Je, Gaillard de Solers, citoyen de Bordeaux, promets, non par force, par crainte ou par ruse, mais de ma propre volonté, de faire tous mes efforts pour que, par moi et par les miens, la mairie de Bordeaux soit mise sous la main du prince Edouard. Je promets en outre de l’aider à construire une forteresse dans la cité de Bordeaux, et pour garantie de mes promesses, je lui engage mes meubles et immeubles et me livre à sa discrétion. »
Les marchés infâmes sont d’ordinaire ceux dont la réalisation se fait le moins attendre. Un an après, le traître Gaillard de Solers avait vendu ses frères, et tout pliait devant les Anglais, excepté l’abbé de Sainte-Croix. Lorsque le prince exigea l’hommage du fier ecclésiastique, il garda le silence, et Edouard lui ayant demandé de qui il tenait la justice de Macau, de Soulac et de Saint-Macaire, il lui répondit hardiment : Du pape. Malgré cet acte isolé d’opposition et les intelligences secrètes de l’archevêque avec le roi de France Philippe-le-Hardi, Edouard, en succédant à son père, pouvait compter sur la fidélité des citoyens de Bordeaux. Elle ne tarda pas à être mise à l’épreuve. Débarrassée des obstacles qui avaient entravé sa marche pendant tant d’années, la royauté française commençait à porter sérieusement ses regards sur les provinces méridionales. En 1292, plusieurs collisions sanglantes ayant éclaté entre les marins des deux nations, Philippe-le-Bel saisit ce prétexte pour intervenir dans les affaires de son vassal Edouard, qu’il savait embarrassé en ce moment par la guerre d’Écosse. Il lui fit donc signifier une note contenant entre autres sujets de plainte, les griefs suivants : «accusation de piraterie contre les Bayonnais qui avaient, selon le roi de France, capturé dos navires, massacré des marins normands dans le port de Rions et insulté les habitants de la Rochelle ; refus d’envoyer certains délinquants dans les prisons de Périgueux ; promesses et menaces publiquement adressées aux assises par les fonctionnaires anglais pour exciter les populations à ne pas obéir au roi de France et à résister aux saisies qui seraient faites de sa part ; outrages faits aux agents du roi de France, qui dans divers lieux avaient été grièvement battus, et cruautés exercées contre ceux qui en appelaient à sa cour, dont quelques-uns avaient été pendus et conduits au supplice un rouleau de bois dans la bouche, attaché par les deux bouts derrière le cou, afin qu’ils ne pussent parler pour renouveler leur appel. » A rémunération de ces grevances et damnages, Edouard, sérieusement occupé en Écosse, répondit par des excuses ; et les exigences de Philippe-le-Bel augmentant d’autant plus qu’il voyait son vassal moins en mesure de les repousser, le prince Edmond, son frère, fut envoyé à Paris pour répondre à la citation de comparaître devant la cour des pairs, que Jean d’Arablay, sénéchal du Périgord, était venu signifier en Guyenne le jeudi après la Saint-Nicolas d’hiver (1293). Personne ne semblait moins propre à cette mission : jeune et peu expérimenté, le prince Edmond se laissa longtemps amuser par Philippe, et tomba enfin dans un piège où n’eût pas donné un enfant. Au moment où, rebuté du peu de succès de ses démarches, il songeait à repasser la mer, Marie de Brabant, veuve de Philippe-le-Hardi, et la reine lui insinuèrent que les outrages faits à la couronne de France exigeant une réparation éclatante, Philippe-le-Bel se contenterait de la remise de quelques places qu’il rendrait, à leur sollicitation, immédiatement après l’accomplissement de cette formalité. Edouard, à qui son frère présentait cette insinuation comme un traité, s’estimant heureux de sortir d’embarras au prix d’un simple acte de vasselage, écrivit sur-le- champ au sénéchal Hawering de remettre le duché de Guyenne entre les mains du roi de France. En conséquence, le connétable Raoul de Clermont, seigneur de Nesle, se rendit à Bordeaux, en prit possession au nom de son maître, et après avoir requis le serment de fidélité des bourgeois et des jurats, que ceux-ci ne voulurent prêter que sur le vu des lettres d’Edouard scellées du sceau royal, il s’engagea, au nom de Philippe, à maintenir les privilèges de la ville, et lui donna pour maire le chevalier Girmond de Burlac.
Au bout de quelques jours, le roi d’Angleterre jugeant la satisfaction suffisante, demanda la restitution de la Guyenne, conformément aux conventions secrètes d’Edmond et des deux reines ; mais qu’on juge de sa surprise, lorsque Philippe-le-Bel lui répondit qu’il les ignorait entièrement et n’avait saisi la Guyenne qu’en vertu de la confiscation prononcée contre lui par le parlement pour n’avoir pas comparu. Quoique furieux de cette perfidie, Edouard ne put s’en venger que deux ans plus tard, en envoyant, aussitôt qu’il eut terminé la guerre d’Écosse, une nombreuse flotte avec des troupes de débarquement qui reprirent et reperdirent Rions et Podensac, bourg communal placé dès le XIIe siècle sous la juridiction de l’archevêque de Bordeaux. En 1297, les Anglais reparurent dans le Médoc sous les ordres du duc de Lancaster, et poursuivirent les ribauds du comte de Valois jusqu’aux portes de la ville, qui ne rentra cependant sous la domination étrangère qu’en 1303, après le renouvellement solennel du traité de Montreuil, et l’hommage rendu par Edouard à Philippe dans la capitale de la Picardie.
L’évacuation de Bordeaux par les Français, qui l’avaient tenu dix ans, fut suivie de vingt-deux années de paix, durant lesquelles les Bordelais virent élever leur archevêque Bertrand d’el Goth, né dans le Bordelais, à la dignité pontificale, et rétablir solennellement la Jurade abolie par les ordres de Philippe-le-Bel. Mais, en 1325, la guerre se ralluma sur le prétexte le plus futile, la construction d’une bastille aux frontières de l’Agenais, et le vieux comte de Valois revint, pour la dernière fois, promener la flamme et le fer sous les murs de Rions, Presque toutes les villes de la Guyenne étaient tombées en son pouvoir, et si Charles-Ie-Bel eut subi les traditions du règne précédent, cette grande province se trouvait confisquée de fait ; mais il céda aux instances de la femme d’Edouard III, Isabelle, qui était sa sœur, et rendit toutes ses conquêtes, sous la condition d’un hommage qui lui fut prêté en 1325. Lorsque Philippe de Valois monta sur le trône, il se rappela que le jeune prince anglais lui avait disputé la couronne de France : il exigea, avec la dernière rigueur, l’hommage qui lui était dû pour le duché de Guyenne, et força le fier Edouard de quitter, pour se mettre à ses genoux, la couronne, l’épée et les éperons. En se relevant, Edouard courut préparer les hostilités, qui éclatèrent en 1338. Le roi de France les avait commencées lui-même, le mai de cette même année ; sur le refus d’Edouard de lui livrer Robert d’Artois, il écrivit à Pierre de Marmande, sénéchal du Périgord, de saisir le duché de Guyenne. Hélias Sudor et Pierre de Mothes, lieutenants de ce dernier, se transportèrent donc le vendredi après la fête de la Pentecôte à Libourne et notifièrent leur commission à noble et puissant homme Olivier de Ingham, sénéchal de Gascogne ; c’était le signal d’une guerre qui allait durer dix ans. En effet, après une trêve que les deux rois s’accordèrent pour avoir le temps de réunir leurs forces, Henri de Lancaster, comte de Derby, débarqua, dans le mois de juin 1345, au kay de Bordeaux, où il fut grandement bien reçu des bourgeois de la cité et des chevaliers gascons gui là estoient, et se mit ensuite aux champs contre les comtes de Lille et de Périgord qui tenaient le parti du roi de France. Cette campagne lui donna Bergerac et Langon ; il venait de rentrer triomphalement à Bordeaux, dont la bourgeoisie était sortie en procession pour aller à la rencontre de ses troupes victorieuses, quand il apprit que les seigneurs du parti français assiégeaient Auberoche. Courir au secours de la ville, battre les comtes de Lille, de Valentinois et de Périgord, et forcer Monségur et La Réole, fut l’affaire de onze semaines. Le 15 avril de l’année suivante, Jean, duc de Normandie, arriva enfin avec cent mille hommes ; mais toute cette multitude, mal dirigée, se morfondit quatre mois sous les tours d’Aiguillon, et disparut subitement au bruit du désastre de Crécy. Derby, pendant ce temps, revenait à Bordeaux, chargé d’un immense butin que sa cavalerie anglo-gasconne avait glané sur les deux rives de la Charente.
Dix ans passèrent sur cette expédition. En 1355, Philippe de Valois était descendu dans la tombe laissant le trône à son fils Jean, qui devait mettre la France à deux doigts de sa perte. Fier du succès de ses armes, Edouard exigeait, pour convertir la trêve en une paix durable, que le nouveau roi renonçât à sa suzeraineté. Jean ayant rejeté cette proposition avec hauteur, la guerre se ralluma en Guyenne ; et ce fils d'Edouard, si célèbre sous le nom de prince Noir, fit son expédition de Gascogne, et l’année suivante sa fameuse course dans l’ouest, où il gagna la bataille de Poitiers. Ce fut à Bordeaux qu’il emmena son prisonnier. « Or ne pourroit-on mie recorder la fête et solennité que ceux de Bordeaux firent au prince, et comme honorablement ils le reçurent et le roi de France aussi. Si amena ledit prince, le roi de France et son fils en l'abbaye de Saint-André, et là se logèrent tous deux, le roi de France d’un ley et le prince de l’autre. Tout cet hiver, ajoute le naïf et scrupuleux Froissart, se tint le prince et la plus grande partie des seigneurs d’Angleterre qui à la bataille de Poitiers avoient esté à Bordeaux sur Gironde en grant revel et esbattement. » Ce qui n’empêchait pas, toutefois, que de violentes querelles n'éclatassent tous les jours entre les Gascons et les Anglais, à qui les premiers reprochaient et maintenaient tous notoirement que par eux et leur emprise avait été fait le voyage et pris le roi de France. Ils songeaient même à s’opposer de force au départ de Jean, que le prince Noir ne put conduire à Londres qu’après leur avoir compté cent mille florins d’or. Après la délivrance du noble captif et la signature du traité de Brétigny, en 1362, Edouard III voulant récompenser les services du vainqueur de Poitiers, érigea la Guyenne en une principauté comprenant le Bordelais, la Gascogne, le Poitou, la Saintonge, l’Agenois, le Périgord, le Limousin, la Bigorre, les Landes, le Quercy et le Rouergue, et l’en investit à titre de souverain, avec Bordeaux pour capitale.
Le prince Noir y tenait sa cour, qui n’avait pas peu ajouté à la splendeur de la ville au moment où, trois ans plus tard, dom Pédro, le roi de Castille détrôné par les compagnons de Transtamara, son frère bâtard, et de Du Guesclin, vint implorer l’appui des armes anglaises. Le prince en référa à son père, qui, malgré l’avis de son conseil et bien que faisant lui-même très-peu de fond sur les promesses du Castillan, consentit à embrasser la cause de don Pédro. Un parlement, composé de tous les barons de la Gascogne, de la Guyenne, de la Saintonge, et des prud’hommes et consuls de Limousin, Rouergue et Quercy, fut donc convoqué à Bordeaux ; et, après avoir délibéré trois jours, exprima le désir de savoir, avant de passer outre, l’opinion personnelle du roi. On députa en conséquence quatre chevaliers en Angleterre, et ceux-ci ayant rapporté une réponse favorable, le prince réunit un second parlement dans l’abbaye de Saint-André, et fit lire les lettres d’Edouard III, qui voulait que son fils, « au nom de Dieu et de monseigneur saint Georges, entreprint à remettre le roi dom Pierre en son héritage, dont on l’avoit à tort, sans raison et frauduleusement bouté hors. » Après maints débats sur la question des gages, car les Gascons, trop fins pour s’aventurer au-delà des Pyrénées sur les promesses d’un homme de foi suspecte comme était dom Pédro, disaient qu'on ne mettait point des gendarmes hors de leurs hôtels pour aller guerroyer à l'étranger, sans leur assurer leur paiement, le prince Noir entra en Espagne vers 1365, et en revint bientôt couvert des lauriers de Najarre et ramenant Du Guesclin prisonnier. Une seule victoire avait suffi pour renverser Transtamara. Se tenant néanmoins pour sur de sa revanche s’il pouvait délivrer Du Guesclin, le prince castillan vint à Bordeaux, déguisé en pèlerin, et réussit, grâce à l’assistance d’un écuyer qui l’avait reconnu dans l’église de Saint-André, à pénétrer dans la prison de son connétable. Celui-ci lui rendit l’espoir et lui jura, par sa Notre-Dame-d’Auray, qu’avant un an il aurait détrôné dom Pierre.
En effet, après le départ du prince Henri, le brave Guesclin s’occupa aussitôt du moyen de remplir sa promesse, et ne tarda pas, dans sa finesse bretonne, à en trouver un excellent. Quelques mots jetés adroitement dans les entretiens qu’il avait tous les jours avec les seigneurs anglais et gascons, leur firent supposer qu’il s’attendait à une longue captivité de la part du prince Noir, jaloux de ses exploits. Le comte d’Albret courut rapporter ces insinuations au prince, et ajouta qu’on disait même dans Bordeaux qu’il craignait Du Guesclin. « Que je le crains, moi ! reprit celui-ci en rougissant ; je ne crains personne, et, pour vous le prouver, je vais le mettre en liberté. Qu’on l’aille quérir sur-le-champ. » Du Guesclin étant entré dans la vieille salle de l’Ombrière, ploya le genou jusqu’à terre et salua humblement le prince, qui le releva avec courtoisie et lui dit : « Eh bien! messire Bertrand, comment vous portez-vous? — Par ma foi, Monseigneur, répondit gaiement le routier, il m’ennuie de n’entendre que le chant des souris de Bordeaux, et voudrais-je bien ouïr les rossignols de ma Bretagne. — Il faut donc que vous puissiez en avoir la joie, dit le prince ; » et il ajouta en regardant les barons et chevaliers qui étaient présents : « Un bruit court que je vous retiens prisonnier parce que je vous crains. » Du Guesclin s’étant incliné et protestant qu’on ne lui pouvait faire plus grand honneur, «On se trompe, messire Bertrand, continua-t-il d’une voix calme ; je ne connais pas la peur. J’aime les vaillants comme vous, je les prise ; mais sans les craindre. Ainsi je vous mets à rançon. — Grand merci, Monseigneur, s’écria Du Guesclin en haussant la voix ; puisqu’il ne tient qu’à de l’argent, Henri sera roi de Castille. Je suis donc prêt à payer rançon, et vous supplie seulement de vous souvenir que je suis un pauvre chevalier qui n’ai de bien que celui que j’ai gagné par les armes — Messire Bertrand, répondit le prince, si vous voulez, il ne vous en coûtera que la parole de ne plus servir contre mon père ni moi. — J’aimerais mieux mourir que de donner cette parole, s’écria brusquement le héros breton.— Eh bien ! donc, répliqua le fils d’Edouard, je ne veux de votre argent que par formalité, et pour ce que vous êtes un homme de mérite vous ne paierez que cent francs. — Non, non, reprit Bertrand ; ce ne serait pas raison qu’un homme qui a commandé des armées royales se rachetât à si bas prix. Je vaux cent mille florins d’or. — Je n’en demande pas tant, dit le prince. — J’en paierai donc soixante-dix mille ; mais c’est mon dernier mot, répliqua Du Guesclin ; je n’en rabattrai pas une obole. » Toutes les bourses des chevaliers gascons et anglais s’ouvrirent à l’instant devant le captif. Il n’y prit que ce qu’il lui fallait pour payer ses dettes de prison et son voyage, et, après avoir employé trente mille florins d’or, que la princesse de Galles elle-même, touchée de tant de noblesse, était accourue lui porter d’Angoulême, à racheter ses compatriotes, il quitta Bordeaux emportant l’admiration des hommes d’armes, et suivi jusqu’à Langon par les acclamations du peuple.

Cependant les affaires de la France étaient tombées en des mains habiles ; Charles V ayant remis de l’ordre dans les finances et se voyant une noblesse nombreuse et aguerrie, une forte milice et un bon chef, épiait l’occasion de recommencer la guerre nationale contre les Anglais. Le prince Noir la lui fournit en 13G8 : pour raviver les sources du trésor public, taries par l’expédition de Castille, il avait convoqué les états généraux d’Aquitaine à Niort : le fouage qu’il demandait lui fut refusé par les Gascons, qui en appelèrent au roi de France Celui-ci, trop heureux de pouvoir déchirer, sous ce prétexte plausible, le fatal traité de Brétigny, admit l’appel, donna des lettres de sauvegarde en faveur des appelants, et envoya Chaponval et Bernard de Palot citera Bordeaux le prince de Galles.
C’était une mission délicate et à laquelle assurément il leur en avait coûté de se résoudre ; aussi quelle mortelle frayeur et quel embarras! Arrivés à Bordeaux dans l’après-midi, leur premier soin fut de se traire à hôtel, où ils se tinrent tout le jour jusqu’au lendemain, qu'à heure compétente ils se rendirent à l’abbaye de Saint-André. Informé de leur venue, le prince les fit « assez tôt traire avant : s’indi nant alors moult bas, et le saluant et lui fesant toute révérence», ils lui présentèrent leurs lettres de créance qu’il lut en leur disant : « Soyez-nous les biens venus et nous dites ce que vous avez avant. » Le clerc de droit lui lut alors la citation qui était ainsi conçue : « A notre neveu le prince de Galles et d’Aquitaine, comme plusieurs prélats, barons, chevaliers, universités, communautés des marches et limitations du pays de Gascogne, avec plusieurs autres du pays et duché d’Aquitaine, se sont traits par devers nous, en notre cour, pour avoir droit d’aucuns griefs et molestes indues, que vous, par faible conseil et information, avez proposé de leur faire et de laquelle chose sommes émerveillés, doncque pour y obvier et remédier nous vous commandons que vous viegnez en notre cité de Paris, en propre personne, et vous présentiez devant nous, en notre chambre des Pers, pour ouïr droit sur lesdites complaintes et griefs émus de par vous à faire sur votre peuple, qui clame ressort en notre cour, et à ce qu’il n’y ait point de faute et soit au plus hastivement que vous pourrez. »
A ces paroles si préremptoirement dédaigneuses, le vainqueur de Poitiers, qui ne s’était contenu qu’avec la plus grande peine, laissa éclater sa fureur. « J’irai, dit-il d’une voix tonnante, je comparaîtrai devant votre roi de Paris, mais ce sera le bacinet en tète et avec soixante mille hommes.» Il congédia aussitôt les messagers demi-morts de peur en les rassurant sur les conséquences de leur mission, qu’ils regardaient comme capitales ; mais apprenant un peu plus tard qu’ils étaient partis sans sauf-conduit, il envoya l’ordre de les arrêter. Tel fut le commencement de la guerre de 1368, dans laquelle Du Guesclin gagna noblement son épée de connétable et prit une glorieuse revanche sur les Anglais ; dans l’espace de six années, il leur enleva tout ce que leur avait donné le traité de Brétigny. La mort de Chandos son digne rival et l’affaiblissement du Prince, qui lentement miné par une maladie mortelle quitta Bordeaux, en 1371, pour aller mourir sur le sol natal, précipitèrent vers son déclin la fortune de l'Angleterre. Le temps seul manqua au brave connétable pour conduire ses deux mille lions gris, comme il appelait ses routiers couverts de corselets de fer, dans l’abbaye de Saint-André. Jusqu’en 1380 sa bannière se promena sur les deux rives de la Garonne sans rencontrer un ennemi Le duc de Lancaster, auquel l’infortuné prince de Galles avait laissé le gouvernement de la Guyenne, se tenait prudemment enfermé dans Bordeaux. Dans ces circonstances difficiles, les bourgeois voyant que le péril augmentait tous les jours et que l’Angleterre semblait impuissante à le conjurer, firent spontanément, en 1379, ce qu’avaient toujours fait leurs pères quand il s’agissait du salut du pays, une confédération avec leurs voisins. Par un traité solennel, Bourg, Blaye, Rions, Libourne, Saint-Émilion, Cadillac, Castillon et Saint-Macaire, s’engagèrent à se prêter un secours mutuel sous le patronage et les auspices de Bordeaux. Il était stipulé que la commune bordelaise enverrait en cas d’attaque, dans chacune de ces villes, des bourgeois pour y commander et les défendre. La cité de Bordeaux jouait dans cette ligue le rôle de marraine, et voilà pourquoi Bourg, Blaye, Rions, Libourne, Saint-Émilion, Cadillac, Castillon et Saint-Macaire portèrent, à partir de ce moment, le nom de filleules de Bordeaux.
Une dizaine d’années se passèrent sans apporter aucun changement à l’état d'hostilité de l’Angleterre et de la France. Le fils du prince Noir, qui avait succédé pendant ce temps au vieil Edouard, son grand-père, sous le nom de Richard de Bordeaux, s’empressa de confirmer et d’étendre les privilèges de sa ville natale. Mais malgré la reconnaissance des bourgeois et l’amour enthousiaste qu’ils témoignaient pour sa personne, ils refusèrent de lui obéir lorsque, en 1389, il tenta de leur donner pour prince le duc de Lancaster, son oncle. A aucun prix ils ne voulurent consentir à se séparer de la couronne d’Angleterre, à laquelle la ville avait été réunie soixante-treize ans auparavant. Richard ayant cédé, leur attachement redoubla au point qu’après la fin violente de cet infortuné monarque, ils mirent en pièces un de ceux qu’on accusait d’avoir participé à sa mort, et qu’en haine de l’héritier de son trône, Henri IV, ils faillirent se donner à la France. Cependant, à l’approche du duc d'Orléans, en 1406, ces bonnes dispositions s’évanouirent.

Durant tout le demi-siècle qu’ensanglantèrent à l’envi les querelles des deux roses en Angleterre, et celles des deux croix en France, Bordeaux ne vit aucun visage ennemi ; mais il ne cessa d’être agité par les intrigues des agents français ou les collisions des bourgeois avec les soldats du captal, et d’être désolé par la peste, les épidémies et même les tremblements de terre, jusque en 1450. Le dernier jour d’octobre de cette année célèbre, le seigneur d’Orval, qui tenait le parti de Charles VII, était sorti de Bazas pour fourrager aux environs de Bordeaux. Sous les murs de Blanquefort, il rencontra le maire à la tête de dix mille Bordelais : bien qu’il n’eût que six cents cavaliers, il n’hésita pas à fondre sur cette milice inhabile aux armes et mal disciplinée, la rompit, coucha dix-huit cents bourgeois sur le carreau, fit des milliers de prisonniers et poursuivit le reste l’épée dans les reins sous le canon même de la ville. En recevant la nouvelle de cette victoire, Charles VII envoya quatre armées en Guyenne sous les ordres de Penthièvre, de Foix, d’Armagnac et du fameux Dunois. Ces braves capitaines, animés de l’espoir de chasser pour toujours les Anglais, s’attachent aux places principales, forcent en peu de jours Bourg, Blaye, Dax, Castillon, et se trouvent ensuite si près de Bordeaux que la ville prend le parti de se rendre. On députe en conséquence vers monseigneur Dunois, qui choisit pour plénipotentiaires Pothon de Saintrailles, grand écuyer de France, Jean Bureau, trésorier, et Ogier de Bréquit, juge de Marsan. Ces trois personnages s’étant rendus dans l’abbaye de Saint-André, y trouvèrent l’archevêque de Bordeaux, Montferrand, Gaillard, Jean de la Lande, seigneur de la Brède, Guillaume de Lansac et Pierre du Bouscat, commissaires de la ville, avec lesquels ils débattirent longuement et signèrent enfin, le 12 juin 1451, le traité suivant : « Premièrement, pour éviter la totale destruction du pays, ceux de la part du roi de France consentaient à donner terme et délai jusqu’au 23 juin à ceux des trois états de Bordeaux pour attendre l’année du roi d’Angleterre, dont ils espéraient tous les jours l’arrivée. Au cas où le jour fixé, ceux de la part du roi d'Angleterre ne viendraient secourir les Bordelais, en telle manière que par puissance d’armes ils pussent débouter les gens du roi de France de leur camp de Fronsac, les commissaires de Bordeaux promettaient et juraient par leur foy et serments et sur la vraie croix de livrer au roi, ou en son absence au comte de Dunois, les clefs de la ville et de tous les autres châteaux et cités des environs. Comme gages de leur promesse les Bordelais, étaient tenus de bailler réellement le lendemain, qui estoit dimanche pour tout le jour, ès mains de monseigneur Dunois leurs trois fil leules les plus fidèles, Castillon, Rions et Saint-Macaire. Toutes ces places devaient être rendues si le secours d’Angleterre arrivait le 23 juin. On convenait que tous les habitants de Bordeaux et de son honneur ou banlieue feraient incontinent serment d’être à l’avenir bons, vrais et loyaux sujets du roi de France, et de suivre son parti envers et contre tous à toujours et perpétuellement. Il était stipulé avec soin qu’à son entrée dans Bordeaux, s’il se trouvait présent, le roi, ou à son défaut et pour lui le comte de Dunois, « feroit serment sur le livre et sur la croix, ainsi qu’il étoit accoutumé, de garder et maintenir les habitants de la ville et du pays, chacun d’eux présents et absents, qui voudroient demeurer et demeureroient en son obéissance, dans leurs franchises, privilèges, libertés, statuts, lois, coutumes, établissements, styles, observations et usages ; et leur seroit le roi bon prince et loyal seigneur, leur faisant et faisant faire droit, raison et accomplissement de justice. »
Ce traité ayant été ratifié huit jours après par Charles VII, à Saint-Jean d’Angely, et scellé du grand sceau de cire jaune, on attendit de part et d’autre avec une vive impatience le délai fatal. Il expira sans qu’une seule voile anglaise blanchit sur la Garonne. Fidèle au rendez-vous, Dunois avait débarqué le matin aux Chartrons : il attendit la fin du jour, à la tète de l’année française, rangée en bataille au bord de la rivière ; puis, quand le soleil eut disparu derrière la porte Dijaux, il fit sommer les Bordelais d’ouvrir leurs portes aux gens du roi de France. Alors la voix du héraut de la ville s’éleva criant au milieu d’un profond silence : « Secours de ceux d’Angleterre pour ceux de Bourdeaux ! » Personne n’ayant répondu, on convint que monseigneur Dunois entrerait le mercredi suivant.
Cette journée du mercredi fut mémorable. Au soleil levant les barrières se baissèrent, les clefs des portes furent livrées aux sires Thibaut, de Valpargue, et Jean Bureau ; puis le maire, les jurats, et l’archevêque suivi de son clergé, allèrent recevoir les Français. Alors commença le défilé de mille à douze cents francs-archers, commandés par Jochim Rouhault et le sénéchal de Toulouse. Après eux, venaient trois cents hommes d’armes à pied, sous les ordres des comtes de Nevers et d’Armagnac et du vicomte de Lautrec, qui étaient suivis des archers du comte du Maine et de trois mille archers du roi. Trois membres de son conseil, l’évêque d’Aleth, celui de Langres, l’archidiacre de Tours, le chancelier de la Marche et les secrétaires royaux, escortés par Tristan-l’Hermite, prévôt des maréchaux, avec ses sergents à cheval, et quantité de trompettes et de hérauts d’armes, précédaient une hacquenée blanche, dont la selle couverte de velours azuré, semé de fleurs de lis d’or, soutenait un coffret également couvert de velours, dans lequel était le grand sceau du roi. Le chancelier de France portait par dessus ses armes un manteau de velours cramoisi. Pothon de Saintrailles et Dunois, montés sur des chevaux blancs, caparaçonnés de velours bleu brodé d’or, et les princes, tenaient ensuite les rangs d’honneur dans le brillant cortège, qui était fermé par les quinze cents hommes d’armes de Jacques de Chabannes, les cinq cents lances du comte de Saint-Geslin, la suite du connétable et les gendarmes et archers de Saintrailles.
A mesure qu’elles entraient, les compagnies se rangeaient en bataille sur la place Saint-André. Lorsque les princes y arrivèrent, ils mirent pied à terre, et l’arche vêque ayant encensé Dunois lui fit jurer, au nom du roi, sur un missel, à la porte de la basilique, de maintenir et garder toujours Bordeaux en ses franchises, privilèges et libertés anciennes. Après ce serment, que prêtèrent aussi les princes et les seigneurs de marque, l’archevêque, le sire de Lesparre et tous les citoyens notables, à l’exception du captai de Buch, jurèrent de leur côté de rester à toujours sujets loyaux du roi de France.
Aucun de ces serments ne fut tenu. Dunois commença par violer le sien en foulant aux pieds les libertés bordelaises, en créant de son autorité privée un maire étranger à la ville, et un an ne s’était pas écoulé que les Bordelais, d’accord avec les barons voisins, avaient rappelé les Anglais. Mais cette fois le séjour des Savons ne fut pas long en Guyenne. Malgré la valeur de Talbot, comte de Shrewsbury, le dragon de Saint-Georges tomba, le 10 juillet 1453, dans la plaine ensanglantée de Castillon, et le 9 octobre de la même année les Bordelais rentrèrent, pour ne plus s’en détacher, dans la grande famille française. Dans le traité intervenu à cette occasion, et daté de Montferrand, Charles VII disait expressément « que les gens d’église, nobles, bourgeois, manants et habitants d’icelle ville de Bordeaux connaissant qu'ils avoient grandement méprins s’étaient tirés devers lui et après avoir montré leur pauvreté et indigence l’avaient fait supplier et requérir qu’il lui plût leur pardonner et abolir les choses avenues le temps passé, mettant tous leurs privilèges à sa bonne grâce, et le reconnaissant pour leur souverain et naturel seigneur ; » sur quoi, « en l’avis et délibérations de plusieurs des seigneurs de son sang et lignage et chefs de guerre, de sa grâce spéciale, il quittait, remettait, pardonnait et abolissait tous les crimes, rébellions, désobéisances et autres délits quelconques que ladite cité avait commis et perpétrés. » Cependant tout en imposant sur ces faits un silence perpétuel à son procureur et en épargnant, à la sollicitation du commandant anglais, les vingt principaux instigateurs de l’insurrection, Charles VII les bannissait à perpétuité, dépouillait Bordeaux de tous ses privilèges et le frappait d’une contribution de cent mille écus d’or, réduite le 11 avril 1454 à trente mille. Pour s’assurer, en outre, à l’avenir de la fidélité des Bordelais, le roi fit construire, aux deux extrémités de la ville, deux forts appelés l’un, Château Tropeyte (trompette) et l’autre Château du Far, nommé dans la suite du Hâ.
Moyennant ces précautions et la défense, sous peine capitale, aux vaisseaux anglais de dépasser Soulac, Bordeaux se tint paisible pendant tout le règne de Louis XL Abandonnant dès lors la politique de rigueur pratiquée à son égard par le conseil de Charles VII, ce prince habile vint à Bordeaux, en 1461, lui rendit tous ses privilèges, et, afin de lever tout à fait l’ostracisme qui pesait sur cette ancienne capitale de la Guyenne, y institua un parlement, dont le ressort devait s’étendre, comme nous l’avons déjà dit, sur le Bordelais, le Bazadais, les Landes, l’Agenais, le Périgord, le Limousin et la Saintonge. Comme toutes ses idées étaient marquées d’un sceau superstitieux, pour se rendre la Vierge favorable, Louis XI, qui avait déjà témoigné par des dons d’une grande magnificence tout son respect pour saint Michel, fonda en même temps que le parlement, sous l’invocation de Notre-Dame, la fameuse confrérie des mariniers, à laquelle il fallait appartenir pour pouvoir naviguer. Les troubles féodaux suscités par son frère mirent pour quelque temps Bordeaux hors de sa main. En redevenant capitale du duché de Guyenne, apanage de Charles de Berri, la ville avait perdu son parlement, remplacé en 1470 par une cour souveraine. Mais un de ces événements mystérieux, si communs sous le règne Louis XI, ayant emporté Charles de Berri, un mois après tout rentra dans l’ordre accoutumé. Soit pour montrer son amour aux Bordelais, soit pour leur faire oublier la pêche empoisonnée de la dame de Monsoreau, il rappela les exilés, en 1474 et accorda des lettres patentes pleines de faveurs pour ceux qui viendraient s’établir dans la Mlle. Les Anglais, toutefois, n’eurent la permission de rentrer, pour le commerce, que six années plus tard. Après la mort de Louis XI, une commotion féodale ébranla un moment la Guyenne ; mais le 17 mars 1487, la dame de Beaujeu, après avoir triomphé de ses ennemis et dispersé les rebelles, fit une entrée triomphale à Bordeaux par la porte Cailhau, dont on avait couvert les murs de fleurs et de couronnes.
De cette époque jusqu’au milieu du siècle suivant, sauf une émeute que le gouverneur provoqua en 1512 par la violation des privilèges communaux, le passage de François Ier, quatorze ans plus tard, lorsqu’il sortit des prisons de Madrid, et la visite, en 1539, de son heureux vainqueur, Charles-Quint, Bordeaux ne fut le théâtre d'aucun événement remarquable. Il allait en être bien autrement par suite de l’ordonnance qui, en 1541, soumit tous «les subjects» du roi à la gabelle. Furieuses des exactions et de la dureté des receveurs de ce tribut, les populations de la Guyenne, qu’avait déjà réveillées la secousse morale de la réforme, se soulevèrent en masse aux mois de juillet et d’août de 1548. Ayant pour chefs certains capitaines appelés couronnais, et de jour en jour cheminant de ville en ville, les insurgés gagnèrent sur-le-champ le peuple, et virent les filleules de Bordeaux embrasser leur cause avec enthousiasme. Quand on apprit ce soulèvement à Bordeaux, il s’y manifesta soudain une fermentation effrayante. La bourgeoisie, attachée à l’ordre par égoïsme, car elle a toujours peur de perdre, s’empressa d’envoyer en poste devers le roi et d’avertir, avec pareille diligence, le roi de Navarre, gouverneur de la Guyenne, Tristan de Monneins, son lieutenant, le seigneur de Jarnac, maire et capitaine de la ville, et la cour du parlement. De son côté, la quart espèce de la ville, composée d'artizans estrangiers qui ne pocedoient aulcungs biens, mariniers, gentz fréquentans la mer, facils de leur naturel à sédition, attendaient avec grande impatience l’arrivée des Guitres, ainsi nommés parce que la première revue des insurgés s’était faite auprès de cette ville.
Tandis que ceci se passait le maire et les jurats reçurent une lettre du couronnai Tallemagne, qui était suivi par cent mille hommes et les avertissait de se rendre bien armés et équipés à Libourne avec tous les vivres qu’ils pourraient rassembler, sous peine d’être saccagés. Ces lettres reçues et ouvertes, les bons magistrats furent fort embarrassés ; mais, considérant que ce grand couronnai devait être quelque puissant et redoutable personnage, puisque le peuple le suivait partout, ils commencèrent à délibérer et le peuple à se révolter. Le 6 août il chassa les gabelleurs, et le lendemain, voyant arriver les Guitres, dont la multitude, divisée en compagnies paroissiales commandées par les curés, s’avançait bannières en tête et couvrait la campagne, il crie à la trahison, court à l’hôtel—de—ville, et après avoir sonné le tocsin et pris les armes, ouvre les portes, au moyen de quoy entra si grand nombre d'estrangiers qu’en moins d’une heure il y eut de vingt-cinq à trente mille hommes en armes.

Au lieu de parlementer et d’employer la douceur pour calmer le peuple, Tristan de Monneins, le lieutenant du roi, l’exaspérait par ses bravades : déjà armé de toutes pièces, il s’était fièrement promené dans les rues de la ville, accompagné de neuf ou dix arquebusiers, l’arbalète bandée et la mèche à la main. Forcé bientôt de se renfermer au château Trompette, il ne cessait depuis le matin de faire tirer sur les insurgés. Ceux-ci, perdant patience, mettent à leur tête les deux frères de Saulx, et, obligeant les conseillers du parlement à prendre la pique et le premier président La Chassagne à les précéder en robe rouge, ils vont sommer Monneins d’arrêter le feu et de se rendre à l'hôtel de ville. Il y consentit, par orgueil d’abord, et puis pour avoir l’occasion de s’entendre avec les bourgeois. Le peuple et les Guitres, qui le croyaient de bonne foi, caractérisèrent à sa vue, d’une manière non équivoque, le but légitime de l’insurrection en criant vive France! Cependant, comme on se méfiait des canons du château Trompette, en arrivant sur le fossé des Tanneurs, on exigea les clefs de la forteresse royale. Tristan de Monneins, au lieu de les refuser, selon son devoir, les promit avec les plus douces paroles, et, continuant d’avancer vers l’hôtel-de-ville, détacha le président La Chassagne pour aller chercher les bourgeois. Aussitôt le peuple, qui s’en aperçut, cessa de crier : vive France ! et cria : vive Guyenne ! A ces mots les jurats qu’il avait à ses côtés l’abandonnèrent, et le président La Chassagne ayant paru au même instant avec quelques autres membres de la Jurade et une troupe de bourgeois mêlés de soldats, un autre cri plus général, plus formidable : « assaut sur les jurats !» partit de toutes les bouches. Alors toute cette masse s’ébranle à la fois, les piques baissées, fond sur les bourgeois et les disperse du premier choc. Un des jurats est grièvement blessé, le président La Chassagne, glacé d’effroi, court se réfugier dans l’église des Jacobins. Quant à Monneins, entouré par la foule, il espérait se sauver en jetant une magnifique chaîne d’or qu’il portait au cou, mais personne ne se baissa pour la ramasser, et un serrurier, se chargeant en quelque sorte de la réponse du peuple à cette dernière insulte, lui porta un coup d’épée qui fut à l’instant suivi de mille autres. Son cousin eut le même sort, les officiers du château Trompette furent brûlés vifs dans la chapelle de Sainte-Madeleine, où ils avaient cru trouver un asile, et afin de rappeler par un éclatant emblème la cause de l’insurrection, le peuple voulut que le cadavre du lieutenant du roi, nu et saupoudré de sel, restât trois jours sur la place publique.
C’était imprudemment jeter le gant à la royauté ; c’était la pousser à de terribles représailles. Henri II, en apprenant ces choses, dissimule son courroux pour mieux préparer sa vengeance ; il s’empresse d’envoyer par le comte de Sainte- Foy les lettres d’abolition les plus explicites, pourvu qu’on mette bas les armes. Confiant dans la parole royale, le peuple de Bordeaux rentre dans l’ordre et rend le château Trompette. Alors, quand tout est tranquille et que la cour a de nouveau sa forteresse, le connétable de Montmorency part pour Bordeaux avec carte blanche. Ce vieux soldat, qui avait flétri sa vieillesse du viol de ses propres filles, entra pompeusement par la brèche avec dix mille hommes de troupes allemandes dans une ville désarmée ; il interdit le parlement, fit faire le procès à Bordeaux par un maître des requêtes, le condamna à perdre toutes ses libertés, jusqu’au droit même de commune, dit que l’hôtel-de-ville serait rasé et ferait place à une chapelle expiatoire, et que cent vingt bourgeois, vêtus de deuil, ayant à leur tête les jurats et portant chacun une torche allumée, iraient déterrer le corps de Monneins avec leurs ongles et l’enseveliraient dans l’église de Saint-André. Ce ne fut pas tout : après avoir exigé, comme amende honorable, que le peuple entier vînt s’agenouiller en criant miséricorde devant son hôtel, le 26 octobre au soir il livra cent cinquante personnes à ses bourreaux, fit brûler vif un bourgeois nommé Guillotin, pendre au battant de la grosse cloche de l’hôtel-de-ville celui qui le premier avait sonné le tocsin, et trancher la tête aux deux frères de Saulx et au jurat Lestonnac. Ce dernier avait une femme d’une rare beauté, qui était accourue tout en pleurs aux genoux de Montmorency pour implorer sa grâce ; il la lui promit à une condition infâme, et, quand elle fut déshonorée, ouvrant sa fenêtre, il lui montra sur l’échafaud le cadavre de son mari.
L’interdiction du parlement dura une année, pendant laquelle la justice fut rendue par une commission spéciale. Toutefois la ville, ayant député à Paris Guillaume Leblanc, celui qui avait plaidé sa cause devant le connétable obtint le 5 janvier 1550, la grâce de son parlement et l’exemption de la gabelle moyennant une somme de quatre cent mille livres. Pour la paix de la ville, il eût mieux valu laisser le parlement en interdit. A peine rétabli, en effet, il se mit, pour montrer son zèle, à déployer contre la réformation, faible et timide encore, un zèle qui tenait de la fureur. Dès 1538, il avait assisté en corps à une amende honorable faite sur l’échafaud, devant l’église de Saint-André, par onze disciples de Calvin. En 1554, on brûla un ministre nommé Borda, et l’année suivante le supplice de Jean De Cases de Libourne et d’Armand Monnier de Saint-Émilion jeta la terreur dans la ville. Mais ni le fer ni le feu n’arrêtent l’essor des idées. Plus hardis, à mesure qu’ils étaient plus vivement persécutés, les huguenots, loin de fléchir sous la persécution, se livraient dans l’ombre à des représailles. Le 23 mai 1559, ils coupèrent pendant la nuit les têtes de Jésus-Christ, de la Vierge, et de deux apôtres placés auprès d’une croix du faubourg Saint-Seurin. Sur la plainte de l’abbé de Sainte-Croix, le parlement s’empressa de réparer ce sacrilège et crut y avoir réussi en faisant une procession avec les robes rouges et les cierges allumés, et en brûlant le marchand Feugère, beaucoup plus riche que coupable. Malgré ces rigueurs toutefois le calvinisme tint bon et s’étendit au point que, vers 1561, il comptait sept mille néophytes dans la ville. On prêchait alors à Saint-Laurent, on faisait la cène à Saint-Michel et aux Chartrons, en dépit des menaces du parlement, et l’on était même assez fort pour enterrer, au mépris de ses ordonnances, les morts de la religion dans les cimetières. Un pareil état de choses révolta les catholiques : furieux de la modération et de la sage tolérance de Burie, lieutenant du roi, ils allèrent criant que le protestantisme envahissait tout et formèrent une ligue pour en arrêter les progrès.
A la tête de cette association, dans laquelle étaient entrés tous les ecclésiastiques de la ville et que devaient diriger six syndics, ayant pour unique mission de poursuivre les protestants, marchaient le président de Roffignac et un célèbre avocat appelé Lange, qui avait parlé au nom du tiers-état aux états-généraux d’Orléans. A peine constitué, ce nouveau pouvoir déplut aux jurats : ils y virent une usurpation de leur autorité et protestèrent, mais inutilement. La Ligue, appuyée au dehors par Montluc et au dedans par le parlement et l’archevêché, résista à toutes les attaques et conserva son syndicat. Il faut dire, du reste, que l’audace des protestants semblait justifier et rendre même son existence nécessaire. En 1563, ils faillirent s’emparer du château Trompette. Lange et Roffignac continuèrent donc leurs entreprises, secrètement encouragées par la cour, comme il parut, deux ans après, au passage de Charles IX. Aussitôt que le bateau royal, descendant de la Réole, eut touché aux Chartrons et que Sa Majesté, se mettant sous le dais de drap d’or qui l’attendait à la porte du Chapeau-Rouge, fut venue s’asseoir au parlement, il fit la meilleure figure au vieux Roffignac et daigna jeter à peine les yeux sur le premier président Largebâton, accusé de trop de tolérance. Sept ans plus tard, le syndicat de la Ligue fermait à ce dernier les portes de la ville et dirigeait les massacres du 3 octobre 1572. Amenée par les fougueuses déclamations d’un jésuite, qui tonnait jour et nuit dans l’église de Saint-Michel contre les huguenots, cette Saint-Barthélemy bordelaise eut un caractère froidement cruel et régulièrement légal qui révolte. A la suite d’une conférence avec Montpezat, l’émissaire de la cour, les jurats prirent des chapeaux rouges, et, se mettant à la tête d’une bande d’égorgeurs, allèrent de maison en maison tuer les huguenots, parmi lesquels figuraient deux conseillers au parlement : on en massacra ainsi deux cent soixante-quatre. Une population conduite par de tels hommes ne pouvait rester étrangère au mouvement qu’organisaient les Guises. Les deux Lorrains, étant venus à Bourg en 1577, l’entraînèrent dans la grande ligue de Péronne. Heureusement que le maréchal de Matignon, gouverneur de la Guyenne et fidèle serviteur du roi, eut le bras assez fort pour dompter la sainte union bordelaise. Agissant avec vigueur, il reprit le château Trompette, où commandait Vaillac, chassa les Jésuites, en 1589, et sut manier si bien les esprits que lorsque le triomphe d’Henri IV ne fut plus douteux, le parlement s’empressa de le reconnaître, tout en refusant néanmoins d’enregistrer l’édit de Nantes.
Après les guerres religieuses et les tumultes de la Ligue, la paix fut troublée à Bordeaux durant vingt-cinq ans, par les querelles du parlement avec l’archevêque ou le gouverneur, et les violents débats de ce dernier avec l’autorité ecclésiastique. Le cardinal de Sourdis ayant fait abattre deux autels dans son église de Saint- André, en 1602, le parlement regarda cet acte de propriété comme un abus de pouvoir. Une excommunication lancée contre les gardes du duc d’Épernon, par Henri de Sourdis, héritier du siège archiépiscopal et de la pourpre de son oncle, donna lieu à un nouveau conflit en 1632. Impétueux comme tous les Nogaret, et rendu d’une fierté aveugle et despotique par la longue faveur d’Henri III, le vieux duc d’Epernon ne put souffrir que l’archevêque osât marcher son égal dans la capitale de son gouvernement. Après l’avoir fait insulter par ses carabins, il ne craignit pas de le frapper de sa canne sous le portail même de l’église de Saint-André et devant un peuple immense indigné du sacrilège. Le souvenir de cette scène scandaleuse ne contribua pas peu, sans doute, deux ans plus tard à grossir rémeute des Tavernes, qui éclata le 10 mai au sujet d’une nouvelle taxe sur les vins. Ce fut la dernière fois qu’on vit apparaître derrière les barricades la figure sombre et hautaine et la longue barbe blanche de d’Épernon : exilé par Richelieu, il resta chez l’étranger jusqu’en 1642, époque où le premier ministre lui permit de revenir dans son magnifique château de Cadillac, et d’aller s’y enfermer comme dans un tombeau. Son gouvernement avait été donné au prince de Condé. L’appui de Mazarin le rendit au fils d'Epernon, qui allait devenir encore plus odieux et plus tyrannique aux Bordelais. Il arriva d'abord dans un mauvais moment. Le parlement de Bordeaux, qui venait de s’unir contre le cardinal avec le parlement de Paris, accueillit avec une froideur bien naturelle la créature de l'ennemi commun. D’un autre côté les Bordelais, railleurs comme tous les Gascons, à force de se moquer de l’orgueil inimaginable de leur gouverneur, qu’ils surnommèrent le prince des Vandales, finirent par passer du sarcasme au mépris et du mépris à l’insurrection. On se révolta au mois d’août 1648, à propos d’une exportation de grains permise par d’Épernon, que les marchands avaient payé sous main, au moment où une mauvaise récolte présentait la famine comme imminente. L’année d’après, le parlement, imitant l’exemple de son allié de Paris, fit aussi sa fronde, et s’unissant avec les citoyens déclara la guerre au gouverneur. Peu sanglante dans l’origine, et tant qu’elle fut sous la direction du marquis de Chambaret, elle prit un caractère plus grave sous le commandement de Lusignan : ce seigneur s’empara du château Trompette, et finit, en 1650, par attirer dans les murs de Bordeaux la princesse de Condé, qui était à l’affût de tous les troubles. Reçue avec enthousiasme par le peuple, elle parut en longs habits de deuil, tenant par la main le jeune duc d’Enghien, son fils, âgé seulement de quatre ans, et courut se jeter aux pieds des parlementaires pour les prier, avec des sanglots étudiés et des larmes feintes, de la protéger, elle et son enfant, contre le despotisme de Mazarin. Les conseillers, entraînés par cette scène pathétique et par la vue des piques du peuple qui étincelaient jusque dans la grand’chambre, s’engagèrent dans la querelle particulière des princes. C’était plus qu’une imprudence, car la princesse de Condé les jouait, le peuple qu’ils avaient soulevé les dominait, et la cour ne se faisait aucun scrupule de les tromper ; et ils eussent été cruellement punis de leur participation à la révolte, sans la bataille que les frondeurs bordelais gagnèrent à La Bastide sur les troupes royales, commandées par le maréchal de la Meilleraie, et sans la vigoureuse résistance de la ville, qui soutint un siège en règle. Battu et repoussé partout, même à la porte Dijaux qui n’avait pourtant qu’une demi-lune en gazon, Mazarin plia, et accorda aux Bordelais tout ce qu’ils voulurent. A ces conditions ils laissèrent entrer le jeune Louis XlV par la porte du Chapeau-Bouge, où, porté par les jurats, l’attendait le même dais en drap d’or, sous lequel avaient marché François Ier, Charles-Quint, Charles IX et Louis XIII.
Telle fut la première période de la fronde bordelaise ; la seconde, plus tumultueuse et plus animée, commença vers la fin de septembre 1651. Sorti de la Bastille, le prince de Condé avait reçu, comme marque du retour de la faveur royale, le gouvernement de la Guyenne. Il n’en eut pas plutôt pris possession qu’il saisit le prétexte de la rentrée du cardinal en France pour rallumer la guerre civile. Cette fois, heureusement, les masses lui échappèrent, car s’il avait eu le pouvoir de les conduire à son gré où il voulait, l’intégrité du territoire français aurait été bien compromise. Instruit par l’expérience des troubles précédents, et voyant à merveille qu’il servait d’instrument aux ambitieux du parlement et de bête de somme aux princes, le peuple forma, en dehors des émissaires de Condé et des parlemen taires, cette ligue appelée l'Ormée, dont nous avons déjà donné les statuts et indiqué plus haut le but et les tendances. Le premier acte des Ormistes, dirigés par un homme d’énergie et de mœurs sévères, appelé Duretête, lut de chasser par fournées de vingt ou de trente les membres les plus corrompus du parlement. Ils s’occupèrent ensuite à neutraliser les intrigues de Condé, dont les intérêts étaient représentés à Bordeaux tandis qu’il se faisait battre devant toutes les bicoques de la Garonne par le prince de Conti, aussi faible (l’esprit que contrefait de corps, et par la belle mais trop licencieuse duchesse de Longueville. Sans leur vigilance et la vigueur que déployaient leurs chefs, on ne sait si l’aveugle impétuosité du grand Condé ne l’aurait pas emporté plus loin encore que le connétable de Bourbon. Déjà Marsin avait livré par son ordre la Catalogne aux Espagnols ; il attendait les vaisseaux de Sa Majesté Catholique à La Teste, et ne proposait rien moins aux Anglais, en échange de leur concours, que de leur céder à perpétuité Arcachon ou Blaye. Pendant que Duretête et ses amis déjouaient ces plans criminels et avançaient d’un pas chaque jour plus hardi vers la liberté, la bourgeoisie s’agitait secrètement pour se réconcilier avec la cour et rétablir l’ancien état de choses, Une fois elle crut arriver à ses fins en prenant tout à coup les armes dans le quartier du Chapeau-Rouge ; mais, écrasée par des ennemis qu’on ne surprenait pas, elle courba la tête et attendit l’armée royale. Celle-ci ayant reparu sous les murs de Bordeaux, la Bourse devint le quartier général des bourgeois, qui réussirent enfin, le 19 juillet 1653, à remplacer le drapeau rouge par le drapeau blanc, et à faire clouer sur la vieille tour de l’Ormée le crâne de Duretête, le seul des révoltés que la hache du bourreau eut frappé.
Tout fut ensuite tranquille jusqu’en 1675. Le parlement, qui d’Agen avait été transféré, à cause de la peste, à La Réole, rentré à Bordeaux en novembre 1654, mérita l’oubli de la cour et le pardon de ses déportements pendant la Fronde, par sa soumission au ministère et le zèle qu’il montra lorsque Louis XlV traversa la ville, en 1659, pour aller épouser Marie-Thérèse d’Autriche. Le peuple seul gardait dans le cœur le violent levain de l’Ormée ; aussi, un nouvel impôt ayant été mis sur les pots d’étain et le papier timbré, il refusa de le laisser percevoir, et assaillit les gabelleurs à coups de pierres. L’insurrection commença le 26 mars 1675 dans la rue du Loup. On chassa les commis du traitant, qui avait affermé l’impôt, des boutiques où ils se présentèrent, et la foule grossissant de plus en plus, et s’armant de bâtons et de cailloux, se mit à crier : Vive le roi, sans gabelle, et à lancer une grêle de pierres sur les commis et les jurats. Le tocsin, pendant ce temps, sonnait à toute volée dans le beffroi de Saint-Michel : l’hôtel-de-ville était assiégé par le peuple, et malgré les décharges de mousqueterie faites à bout portant, par l’ordre des jurats, il est probable qu’on aurait forcé les portes et massacré les commis, si le premier magistrat n’avait profité de l’obscurité de la nuit pour les faire évader et conduire au château Trompette. Le lendemain, messieurs du parlement rendirent un arrêt fulminant contre les mutins, et le conseiller Tarnaud se chargea de le leur notifier lui-même. Ou lui répondit par un coup de mousquet qui l’étendit raide mort, et ses collègues furent menacés du même traitement s’ils ne faisaient rendre sur-le-champ les prisonniers envoyés la veille au château Trompette. Tremblants de frayeur, les conseillers, les jurats, le gouverneur d'Albret et l’archevêque accordèrent au peuple tout ce qu’il demandait, et le 29 au soir le parlement délibéra un arrêt portant que très-humbles remontrances seraient faites au roi pour le supplier de couvrir d’une amnistie générale les événements des 25, 26, 27 et 28 mars, et qu’en attendant sa réponse il serait sursis à la levée de l’impôt. Cette mesure, à la sincérité de laquelle ne pouvaient croire ni ceux qui venaient de la prendre, ni ceux qui l’avaient sollicitée, n’arrêta point l'insurrection. Des placards affichés au portail de l’église de Saint-Michel et devant l’hôtel-de-ville appelèrent de nouveau le peuple aux armes. Le parlement, de son côté, voulant frapper les esprits de terreur, fit brûler vifs trois insurgés dans la place de Canteloup, décapiter neuf autres de ces malheureux et une femme dans les quartiers où ils avaient été saisis, et mettre à la place du crâne de Duretête, qui fut jeté dans le fossé, la tête sanglante d’un des chefs de l’émeute. Puis, le dimanche 17 novembre 16575, quand tout fut fini, selon l’habitude du gouvernement, dix-huit régiments arrivèrent à Bordeaux, l’épée haute et mèche allumée, et vinrent se ranger en bataille sur les fossés. Alors le maréchal d’Albret, après avoir, au préalable, désarmé les habitants, fit connaître la réponse du roi. Sa Majesté maintenait l’impôt suspendu, transférait le parlement à Condom, frappait Bordeaux d’une surcharge annuelle de quinze mille livres, et ordonnait de démolir la porte Sainte-Croix et cinq cents toises de rempart. Quant aux habitants, ils furent abandonnés, comme les populations des villes prises d’assaut, à toute la licence du soldat, ce qui causa une émigration générale.
Les cruautés du maréchal d’Albret et les excès de ses troupes précédèrent de dix années seulement la révocation de l’édit de Nantes. Bordeaux était plein de protestants et eut douloureusement à souffrir de l’intolérance de Louis XlV. En 1684, un arrêt du conseil condamna ses temples : six ans auparavant la jurisprudence de son propre parlement, toujours relégué à Condom, avait prononcé le bannissement contre ceux qui, après avoir quitté par contrainte le protestantisme, y revenaient. Les mesures les plus acerbes se succédaient tous les jours et frappaient les proscrits dans ce que la famille a de plus inviolable et l’homme de plus cher. Tantôt le roi ordonnait que les enfants qui naîtraient dorénavant des personnes de la religion prétendue réformée, seraient baptisés par les curés des paroisses, et il était enjoint aux parents de les envoyer aux églises sous peine d’amende : tantôt on obligeait les médecins, chirurgiens et sages-femmes de donner avis aux prêtres et aux juges de la naissance de ces enfants : tantôt, enfin, Sa Majesté considérant que les enfants de cinq ans étaient aptes à délibérer en une matière aussi grave que celle de leur salut, voulait qu’on s’en rapportât à leur volonté pour le changement de religion. On ne pouvait, certes, opprimer plus durement les consciences, ni laisser moins de liberté, et cependant toutes ces rigueurs s’exercaient en pure perte, tous ces édits étaient éludés ; et tandis que l’intendant déployait autour de lui la sévérité la plus impitoyable, à chaque instant il arrivait à Bordeaux des enfants des provinces voisines qui non-seulement y étaient cachés, mais élevés loin de tous les yeux dans la foi de leurs pères.
Voici, du reste, à quoi avaient abouti, en 1758, les persécutions religieuses. « La nécessité, disait le conseil dans ses instructions secrètes au maréchal de Richelieu, nommé gouverneur de Guyenne, la nécessité d’en imposer aux protestants est aussi instante en Guyenne qu’en Languedoc. Le dessein de les rendre tout à coup dociles aux lois de l’Église et de l’État serait trop vaste et même dangereux. II paraît, dans le moment présent, plus judicieux de se borner à les ramener et à les maintenir au point dans lequel se sont jusqu’ici contenus les protestants des autres parties du royaume, où l’on n’a point encore entendu parler d’assemblées privées ou générales, de consistoires, ni de mariages ou baptêmes dans le désert. L’illusion de la tolérance est venue du Languedoc en Guyenne, mais elle n’a pas eu le temps d’y prendre de fortes racines. En toute occasion et en tous lieux, on a présenté aux protestants la constante volonté du roi pour le maintien des lois ; et pour la rendre possible par les effets, il a été donné, avec choix, des ordres d’exil et d’emprisonnement contre les plus accrédités. Malheureusement ces ordres étaient immédiatement révoqués, et les protestants, dont le caractère est de se prévaloir de tout, prenant ces actes de clémence pour un commencement de retour vers eux, en devenaient plus hardis et plus entreprenants. Le maréchal de Thomond éclaira cette conduite. Leurs assemblées, jusque sous ses yeux dans une province où il commandait, lui parurent intolérables, il conçut que le meilleur moyen de les faire cesser était de remettre en vigueur les règlements qui les défendaient indistinctement et le port d’armes. Après la publication de ces ordonnances, les protestants demeurèrent consternés, et les assemblées cessèrent totalement. »
Dans ces instructions si importantes et qui seraient demeurées toujours secrètes sans la révolution de Juillet, à laquelle nous devons d’avoir pu les extraire des ordres dit, roi, le conseil ajoute : « En tous les temps, les clameurs ont réussi aux protestants, et ils n’ont jamais manqué d'émissaires. Ayant appris que les ordonnances du maréchal de Thomond n’avaient pas entièrement été approuvées au conseil, ils recommencèrent les assemblées au désert. Des députés partirent pour les Cévennes et en ramenèrent des prédicants. Leur présence rendit les assemblées plus nombreuses qu’auparavant ; les nobles, les bourgeois s’y rendirent ; et l’on en vit assister un grand nombre en armes à une assemblée près de Clairac. Cela prouve qu’il est inutile et même dangereux de chercher à ramener les protestants par la persuasion ; il faut y parvenir par la crainte. C’est sur ces principes que Sa Majesté fixa un plan d’opération comme il vient d’être dit. Ainsi le sieur maréchal de Richelieu ne laissera voir à l’extérieur qu’inflexibilité pour le maintien de l’autorité du roi, dans la soumission à scs ordonnances et aux arrêts de son parlement de Bordeaux sur le fait de la religion prétendue réformée ; il applaudira à tout l’appareil de la justice et il se rendra impénétrable aux religionnaires, quant aux vues de prudence, de ménagement, dont il sera à propos d’user dans l’exécution. Ce sera toujours en vain qu’il entreprendra d’empêcher les mariages et les baptêmes au désert, et de forcer les parents à envoyer les enfants aux instructions de l’Église, tant qu’il y aura des assemblées, il faut donc s’attacher principalement à les détruire. L’intention de Sa Majesté est que les édits et ordonnances du parlement de Bordeaux du 21 novembre soient exécutés en toute rigueur contre les prédicants. A l’égard des religionnaires qui les auront reçus chez eux ou qui les auront accompagnés, le procès en sera fait selon la rigueur de l’arrêt du 21 novembre. En ce qui regarde les mariages et les baptêmes faits au désert, Sa Majesté désire qu'il lui en soit rendu compte pour en taire des exemples plus prompts. Il y a lieu d’espérer que la présence des troupes, jointe à la pratique des moyens qui tiennent d’être détaillés, contiendra les religionnaires. »
Un fait bien remarquable et qui a déjà dû frapper le lecteur, c’est que tous les troubles, tous les malheurs de Bordeaux ont pris leur origine dans l’orgueil, l'opiniâtreté ou les passions des dépositaires du pouvoir. Comme Leicester sous les Anglais, comme Tristan de Monneins sous Henri II, comme les cardinaux de Sourdis et les deux d'Épernon, Richelieu mit la ville en feu pour une querelle d'amour propre. Prétendant que le maire, M. de Noé, à qui l’on doit ce magnifique théâtre dont s’enorgueillit le Chapeau Rouge, avait oublié de le saluer, il voulut le contraindre à une réparation humiliante. Celui-ci, aussi fier que le maréchal, car la noblesse de province, celle de Gascogne surtout, ne le cédait en rien pour la superbe et les prétentions glorieuses à la noblesse de cour, mit encore plus de hauteur à refuser la satisfaction exigée. Il fallut donc que la cour s’en mêlât. S’il ne s’était agi que d’une de ces questions qui intéressent une population tout entière, alarmée pour ses subsistances, comme en 1720, ou bien du bon ordre compromis par les écoles privées tout à coup, comme en 1725, par arrêté de la Jurade, des billets de spectacle, la cour ne s’en serait peut-être pas émue. Mais une querelle de grands seigneurs méritait bien toute son attention, et l’affaire, longuement et chaleureusement débattue, occupa plus d’un an Versailles. Le crédit du maréchal de Richelieu l’emporta toutefois, et le maire de Bordeaux fut exilé.
A ce triomphe le vainqueur de Mahon en ajouta un autre, en 1762, beaucoup plus difficile à obtenir. Sous son influence, le parlement, qui avait été rappelé de Condom en 1690, chassa les Jésuites de son ressort, par un arrêt dont le dispositif mémorable portait entre autres considérants : « Que le régime, institut et institution de la société soi-disant de Jésus étaient déclarés attentatoires à toute autorité spirituelle et temporelle, incompatibles avec les principes et les règles de tout état policé, destructifs de la subordination légitime à laquelle tous sujets étaient tenus envers leurs souverains, spécialement répugnants aux libertés de l'église gallicane et aux quatre articles de l'assemblée générale du clergé de France de 1682, contraires aux lois et maximes fondamentales du royaume, inconciliables avec le droit public de la nation, et essentiellement irréformables. »
En conséquence, au 1er août 1762, les Jésuites durent vider les maisons qu’ils occupaient dans le ressort de la cour. Des commissaires spéciaux apposèrent les scellés sur tous les effets trouvés dans ces maisons, et leurs biens meubles et immeubles furent mis sous la main du roi et de la justice. Depuis cet arrêt, l’ambition du parlement, longtemps comprimée par l’autorité royale et toute froissée encore des rudes leçons qu’elle avait reçues à la Réole et à Condom, se releva peu à peu et laissa éclater ses vieilles prétentions et sa morgue antique. Toute la fin du XVIIIe siècle fut pleine de démêlés avec le célèbre avocat-général Charles Dupaty, l’élégant auteur des Lettres sur l'Italie, que le roi avait honoré d’une charge de président à mortier ; avec l'intendant Dupré de Saint-Maur, qui, supprimant les odieuses vexations de la corvée, faisait exécuter les travaux des routes à prix d’argent, et enfin avec le ministère, au sujet de quelques terrains alluvionnels concédés à la maison de Polignac. Les réformes timides de Necker lui-même ne purent trouver grâce à ses yeux : lors de l’établissement de l'assemblée provinciale de Limoges, croyant voir dans la constitution d’une autorité indépendante un empiètement sur ses attributions, il refusa énergiquement d’enregistrer l'édit de création ; et, bien qu’exilé pour ce fait à Libourne, il ne cessa, sous forme d’humbles remontrances, de protester pendant neuf mois. Inutiles efforts! résistance vaine et désespérée! Pendant que les cours de Paris et de Toulouse déclaraient fièrement, en 1788, qu’elles ne se lasseraient jamais d’élever la voix pour le rappel de leurs collègues de Bordeaux, le peuple, se soulevant en masse, entrait bruyamment sur la scène politique, les accapareurs portaient la peine de leur avarice, et une députation honnête, quoique aristocratique, était envoyée aux états-généraux.
Les actes de l’Assemblée nationale furent l’objet à Bordeaux d’éloges unanimes ; quatre mille citoyens, c’est-à-dire tous ceux qui savaient écrire, s’empressèrent de lui envoyer une adresse d’adhésion à sa marche et à ses décrets. Puis, à la nouvelle de la prise de la Bastille, le peuple courut au château Trompette, en força les portes, et, s’emparant des armes, improvisa une garde patriotique dont le dévouement ne tarda pas à être mis à l’épreuve. Le 15 mai de l’année suivante, 1790, on apprit tout à coup qu’une collision sanglante avait éclaté à Montauban, entre les partisans de la révolution, presque tous protestants, et les amis de l’ancien régime qui comptaient parmi les catholiques les plus zélés. Cinq dragons nationaux avaient été tués dans l’hôtel-de-ville et les cachots du château royal en dérobaient seuls cinquante-cinq autres, grièvement blessés pour la plupart, à la vengeance et à la fureur populaires. Devançant aussitôt le décret de l’Assemblée nationale, la municipalité bordelaise, sur le réquisitoire du procureur de la commune, prit un arrêté pour inviter les citoyens de Montauban à venir à Bordeaux où ils trouveraient asile, force, et tous les secours de la fraternité la plus amicale. Elle engagea en même temps toutes les municipalités voisines à suivre son exemple, et fit partir, en outre, un corps de quinze cents gardes nationaux commandés par M. de Courpon, major-général, qui avait ordre de prendre en passant un détachement du régiment de Champagne cantonné à Moissac, et de marcher sur Montauban.
A l’approche de cette colonne, les officiers municipaux de Montauban s’alarmèrent : une invitation pressante de rappeler M. de Courpon fut adressée par estafette aux maire et officiers municipaux bordelais, qui répondirent le 24 mai :
« Nous ne devons, Messieurs, ni ne pouvons faire rétrograder ni même arrêter le détachement de notre garde nationale. Nous ne le devons pas, parce que le parti de l’envoyer au secours de nos frères, au secours de la constitution blessée, n’a été pris qu’après une nuire délibération, et que notre zèle pour le maintien de cette loi sacrée pour tous les bons Français nous commanderait encore le même arrêté ; nous ne le pouvons pas, puisque nous avons contracté avec l’Assemblée nationale l’engagement d’envoyer nos troupes à Moissac et que c'est dans cette ville que le roi est supplié de faire parvenir les ordres Nous ne vous le dissimulons pas, votre propre sûreté vous commande de veiller à celle des citoyens dont le sort est dans vos mains. L’Assemblée nationale, n’en doutez, pas, vous rendrait responsables du sang que vous laisseriez verser, et le peuple de Montauban partagerait avec vous cette responsabilité. Au moment où nous ter minons celte lettre, une députation du conseil de notre armée a été introduite au milieu de nous : les citoyens qui la composent nous prient de vous assurer qu'ils partagent tous les sentiments que nous venons de vous exprimer. Ils sont prêts à se réunir à leurs camarades si les circonstances étaient assez cruelles pour l’exiger. Cette déclara ion vous montre assez que le même esprit de paix et de concorde, d'affection et de respect pour l’Assemblée nationale nous anime tous également. »
Grâce à l’énergie de ces mesures, les prisonniers du 10 mai purent sortir vivants des cachots du château royal. L’esprit de Bordeaux était alors excellent, et, selon l’expression du temps, brûlait du feu du plus pur patriotisme. M. Champion de Cicé, son archevêque et l’un de ses députés à l’Assemblée nationale, ayant été nommé garde des sceaux et semblant oublier le mandat de ses commettants, reçut en réponse à une apologie adressée aux municipaux une lettre du club national où se peint avec la plus noble franchise l’opinion bordelaise. « Vous fûtes député aux états-généraux, Monsieur, lui disaient les patriotes, et vos premiers pas furent ceux d’un citoyen zélé pour sa patrie. Le moment où foulant aux pieds une vaine prééminence vous travaillâtes à ramener les ordres à l’égalité, où vous donnâtes au clergé l’exemple d’une réunion que sollicitait le salut du royaume, et dont la religion lui faisait un devoir rigoureux ; ce moment, Monsieur, fut le plus beau de votre vie. Vos diocésains en l’apprenant se livrèrent à la joie la plus vive. Ce peuple passionné pour la liberté, et qui a donné des preuves si frappantes de son attachement à la constitution, se plut à admirer en vous les vertus courageuses du citoyen réunies à l’esprit d’abnégation du véritable évêque. La bonne, la seule apologie qui soit maintenant digne de vous, si, comme nous aimons à le croire, l’amour de la patrie vit encore dans votre âme, c’est une conduite qui ne laisse désormais aucun nuage sur la pureté de votre civisme Redevenez dans l’Assemblée nationale ce que vous étiez à l’ouverture des états-généraux, l’ennemi de toute distinction, de tout privilège, de tout abus qui pèse sur la classe du peuple soit pour l’humilier, soit pour le rendre misérable Les citoyens, ajoutent les membres du club national, ont droit d’être étonnés que vous preniez encore le titre inconstitutionnel d’archevêque. Si vous êtes soumis en effet à cette constitution, que le roi a acceptée, que vous avez scellée du sceau de l’État, et que vous avez juré d’observer, pourquoi tardez-vous si longtemps à vous y conformer? Le titre d’archevêque n’ajoute rien à votre puissance, et continuer à le prendre c’est désobéir à la loi. Vous êtes trop éclairé pour adopter les principes erronés répandus dans les protestations de quelques-uns de vos confrères. Vous savez qu’autrefois l’Église ne connaissait que des évêques, et qu’en ramenant le clergé aux règles primitives de la discipline ecclésiastique, le législateur n’a fait que remplir un devoir qu’il ne lui était pas permis de négliger. »
Tel était donc l’esprit de la population bordelaise au moment des élections de l’Assemblée législative. Comme on sentait bien que la gravité des circonstances exigeait d’autres hommes, à M. Champion de Cicé et à ses honnêtes mais timides collègues, le département de la Gironde, dont Bordeaux était le premier district, substitua Vergniaud, Guadet, Gensonné, Grangeneuve, Ducos et Fonfréde. C’étaient de vaillants défenseurs de la cause populaire, d’éloquents avocats de la révolution ; aussi, par leur patriotisme, non moins que par leurs talents hors ligne, se trouvèrent-ils, immédiatement après leur arrivée à Paris, à la tête de ce parti célèbre qui prit le nom de leur département. Malgré les jugements passionnés que les fractions diverses de la phalange de 1793 ont tour à tour portés sur eux, les Girondins, il faut bien l’avouer, aujourd’hui qu’ils ne sont plus, occupaient une place éminente parmi les organisateurs de la révolution. Dans l’accomplissement de cette tache, qui était pleine de dégoûts et de périls, la sympathie de leurs frères de Bordeaux les encourageait, les applaudissait à chaque pas. Quelques jours après le 21 janvier, tout en approuvant, comme les autres villes du midi de la France, le coup qui venait de frapper la royauté, et après avoir décrété la formation d’un corps de volontaires nationaux de cinq cents hommes pour être envoyé à Paris et mis à la disposition de la Convention nationale, le conseil général de Bordeaux, composé des citoyens Saige maire, Oré, Marchand, Lafitte, Baour, Latus, Lagarde, Bécheau, Nairac, Marteilhe, Boyer, Furtado Sandré, Lartigue, officiers municipaux ; Vielle, procureur de la commune ; La Peyre, Azema, Drignac, Emmverth, Boulugnet, Delmestre, Mailhe, Dubord, Vignes, Brugevin, Guibbaud et Bellot, notables, adressa la proclamation suivante à ses administrés : « Lorsque les ennemis de notre liberté s’avancèrent vers nos frontières nous n’eûmes qu’à vous dire : Braves Français, la patrie est en danger, et vous vîntes en foule lui offrir vos bras et vos fortunes. ... Ce n’est plus aujourd’hui l’ennemi du dehors que nous devons craindre ; c’est dans le temple même de la liberté, c’est au sein de la Convention nationale que le danger devient plus pressant. Comment assurera-t-elle la liberté publique, si celle de ses membres n’est pas entière? Comment sera-t-elle l’organe de la volonté générale, si des hommes avides de sang la tiennent constamment sous la hache des factieux et le poignard des assassins? Citoyens, cet état de choses ne peut plus durer : la nation ne l’a peut-être que trop longtemps
souffert- Vous avez juré de vivre libres ou de mourir, l’instant est venu
d’accomplir cette sainte promesse. Volez à la défense de la Convention, allez la débarrasser des factieux qui l’avilissent, et bientôt vous lui verrez reprendre cette attitude fière et imposante qui seule peut assurer sa gloire et la prospérité de la république ! »
Cette adresse ne précéda que de très-peu de temps l’organisation politique des sections, décrétée le 11 avril 1793, par le conseil général du département. Ce jour-là fut créé le Conseil de défense, composé de six membres, qui furent pris dans les administrations du district du département et de la municipalité. A ce conseil chacune des vingt-huit sections de Bordeaux adjoignit un représentant. Divisé lui- même en trois sections principales, chargées, la première de la défense de la rivière et des côtes, la seconde de l’emploi et de la direction des forces publiques dans le département, et la troisième des rapports extérieurs, ce comité était à l’œuvre quand on apprit coup sur coup à Bordeaux les événements du 31 mai et du 2 juin et la proscription en masse de la Gironde. Alors ce ne fut qu'un cri, qu'une protestation ardente et unanime contre les violences dont la Convention venait d’être le théâtre : sur vingt-huit sections, vingt-sept prirent spontanément les armes pour relever le défi de la Montagne ; une seule, la section Franklin, aurait autorisé par son silence cet attentat inouï à l'inviolabilité de la représentation nationale. Mais, 9 mise en état de siège par les autres sections, ses sœurs, elle ne put empêcher l’expulsion des représentants en mission, Beaudot et Isabeau. Chassés au milieu des huées du peuple, les deux députés conventionnels se réfugièrent à la Réole, où accoururent les rejoindre quelques milliers de paysans et de volontaires. Celte force, en quelque sorte improvisée, dont ils surent tirer d’ailleurs le meilleur parti, leur suffit pour couper les communications de Bordeaux et arrêter les subsistances par la Garonne et la Dordogne. Mal défendue et bientôt affamée, la ville s’abandonna, pour ainsi dire, aux vengeances de la Convention, dont les deux commissaires, Tallien et Jullien de Paris, la traitèrent avec la dernière rigueur. Un gardera longtemps dans la capitale de la Guyenne le souvenir de ces jours néfastes. L’échafaud en permanence teint chaque jour de nouveaux meurtres, les compagnies dites de Tallien arrêtant au coin des rues et sur les places les hommes et les femmes pour leur faire baiser le bonnet rouge ou leur couper les cheveux ; la vie des citoyens, leur fortune, leur honneur même livrés aux passions les plus sauvages, voilà ce que Bordeaux vit et souffrit jusqu’au 9 thermidor.
Après la catastrophe du 31 mai, les députés de la Gironde se séparèrent : Vergniaud, Ducos et Boyer Fonfrède, qui ne voulaient pas croire à l'audace de la Montagne, refusèrent de quitter Paris et y périrent sur l’échafaud le 31 octobre 1793. Guadet revint avec Pétion et Buzot chercher un asile dans les carrières de Saint-Émilion, sa patrie ; Grangeneuve et Gensonné seuls accoururent à Bordeaux pour y organiser la résistance. Mais, ployant sous l’énergie de la Convention, et craignant de favoriser par la guerre civile les armées des puissances coalisées, déjà réunies sur nos frontières, les Bordelais furent sourds à la voix de leurs députés et les abandonnèrent deux mois après à la commission martiale, qui les fit guillotiner avec Guadet et son frère le 31 décembre 1793. Pétion et Buzot étaient morts de faim quelques jours avant dans les blés de Saint-Émilion.
A ces luttes politiques d’une si terrible grandeur et d’un intérêt si puissant, succédèrent sous le consulat les sourdes menées du parti contre-révolutionnaire. Afin de ne pas éveiller les soupçons, les royalistes composaient, à Bordeaux, une réunion, connue sous le nom d'institut, qui tenait ses séances chez le musicien Cosse. Les deux chefs s’appelaient, l’un Constant, et l’autre Tristan. Ce dernier prenait la double qualité de secrétaire général et de commissaire du roi. Voici l’état de leurs forces, tel qu’il fut saisi au domicile du principal conspirateur par le citoyen Babut, secrétaire du commissaire général de police. Les communes de Léognan, Martillac, Banticand, Saint-Médard, Aiguesmortes, Saint-Georges, Cadaujac, Villeneuve, devaient fournir quatre cent quatre-vingts hommes à pied, deux à cheval, cent fusils de chasse et dix paires de pistolets. Mais dans les huit communes du canton de Castres les conjurés n’avaient pas réuni plus de cinq adhésions : cette tiédeur pour la cause royale n’était ni moins décourageante, ni moins sensible dans la ville. Au mois de juin 1800, Constant, l’âme du complot, écrivait aux présidents d’arrondissements : « D’après les avis que j'ai reçus, nous approchons du terme de la carrière glorieuse que nous suivons depuis plusieurs années. Le mouvement intérieur, m’assure- t-on, ne tient plus qu’à la reddition de Gênes, qui ne peut pas être éloignée. On dit même cette place importante au pouvoir des Autrichiens depuis le 9 mai ; c’est avec non moins de peine que de surprise que j’ai appris par le chef de état-major que les compagnies de ligne ne sont pas aussi nombreuses qu’elles pourraient l’être dans une ville aussi populeuse que Bordeaux, et que les compagnies auxiliaires ne sont pas encore complètes. Plus nous serons nombreux et moins les jacobins oseront nous résister. Occupez-vous donc tout de suite de remplacer tous les aides de sections qui manquent et de faire compléter le plus tôt possible toutes les compagnies, soit de ligne, soit auxiliaires. Pour peu que les aides mettent du zèle et de l’activité dans l’exercice de leurs fonctions, il n’est pas douteux que l’armée ne soit portée en moins d’un mois à plus de quatre mille hommes de toutes armes. »
Le mouvement de l’institut royaliste de Bordeaux se liait avec les intrigues d’Hyde de Neuville à Paris et les projets contre-révolutionnaires de Pichegru et de Bourinont dans l’ouest. Le plan de cette conspiration générale, appelée anglaise parce qu’elle était fomentée par les manœuvres machiavéliques et l’or de Pitt, nommé dans les correspondances mystérieuses le citoyen Tête, fut d’abord assez bien conçu. Les Chouans armés par l’Angleterre devaient se soulever ; le nom seul de Pichegru allait ébranler la fidélité des troupes républicaines. Le Fermier, nom de guerre sous lequel se cachait le marquis du Boccage, se faisait fort de livrer Brest. En même temps, cl douze heures avant l’attaque projetée à Paris, des courriers devaient partir de cette ville pour tous les points avec des lettres et des journaux supposés annonçant la chute de la république et le rétablissement de la royauté. Les conjurés ne doutaient pas que ces nouvelles et la vue du drapeau blanc n’excitassent un soulèvement général. La découverte du comité anglais, faite le 13 floréal an VIII à Paris, et la saisie de ses papiers chez la citoyenne veuve Mercier déjouèrent tout à coup ces vastes plans de contre-révolution.
L’arrivée de Bonaparte au pouvoir, comme empereur, eut pour effet de ruiner Bordeaux, en fermant la mer à ses navires. Bloqué par les frégates et les sloops des Anglais, qui se glissaient jusque dans la Gironde, et repoussé de l’Espagne par la guerre et la contrebande de l’Angleterre, le commerce se livrait à un sombre désespoir. Une association, évidemment sortie de l'institut royaliste, qu’on avait pu dissoudre mais non détruire, s’était formée et recrutée dans les dernières années de la domination impériale, parmi l’ancienne noblesse et la haute bourgeoisie. Son but avoué était de tuer en duel le plus grand nombre possible d’officiers de Napoléon. Dirigés par un jeune homme, beau et brave, par ce Chodruc Duclos dont la cynique misère devait épouvanter un jour les promeneurs du Palais-Royal, les Balochards, tel était leur nom, après avoir établi leur influence au théâtre, dans les cafés et sur le port, s’adjoignirent une troupe de sicaires dévoués qu’on appela Brassards, parce qu’ils portaient comme signe distinctif un large ruban vert roulé autour du bras gauche, et attendirent les événements funestes de 1814. Nous avons dit que l’institut royaliste s’était reconstitué ; toutefois, malgré le bruit qu’il faisait de ses forces, il comptait à peine une soixantaine d’émigrés et de vieilles femmes, dont toute l’action se bornait à protéger des réfractaires, à ouvrir des souscriptions secrètes pour les prisonniers espagnols et à commenter la bulle d’excommunication lancée contre l’empereur. Les seuls ennemis vraiment redoutables pour le gouvernement impérial étaient, le maire d’abord, un Irlandais trans fuge nomme Luich, créature de Napoléon ; puis tout le commerce et toute la bourgeoisie de la ville. Là, comme partout, le peuple, qui avait abondamment du travail et de la gloire, était pour l’empire.
Parfaitement instruit de l’état des choses, un habile conspirateur, le marquis de La Rochejacquelein, qui était venu à Bordeaux pour y renouer les fils d’un ancien plan d'insurrection du midi, combiné avec le soulèvement de la Vendée, comprit sur-le-champ le parti qu’on pouvait tirer de la disposition des esprits. A la nouvelle de l’arrivée de Wellington à Bayonne, il se rendit auprès de Lynch, et lui remettant confidentiellement une proclamation du duc d’Angoulême, lui demanda ce qu’il comptait faire. « Mon ami, » répondit l’Irlandais à voix basse, « vous n’avez « pas de partisan plus dévoué que moi ; c'est le maire de Bordeaux qui aspire à « l'honneur de proclamer le premier Louis XVIII. » Fort d’une adhésion aussi importante, M. de La Rochejacquelein partit sur-le-champ en poste pour Saint- Jean-de-Luz, où était le duc d’Angoulême, et, le 8 mars 1814, se présentant avec le prince au quartier général de Wellington, et se donnant comme l’envoyé de Bordeaux, il l’invita au nom de la population à marcher sur la ville. Personne ne croyait moins que le général anglaisa l'influence des Bourbons. Aussi objecta- t-il que les souverains alliés traitaient encore avec Napoléon et finit-il par dire qu’il ne pensait pas que Bordeaux se déclarât jamais contre l’empereur. « J’en réponds sur ma tète, » s’écria La Rochejacquelein avec une telle chaleur que Wellington, à demi persuadé, se rendit aux instances d’un nouveau député royaliste, nommé Bontemps Dubarry, et détacha quinze mille hommes sous les ordres du général Beresford.
Au bruit de l’approche des Anglais, les autorités impériales s’éloignèrent, le commissaire extraordinaire, comte Cornudet, en fit autant, et le général L’Huillier, commandant la division, ayant également abandonné son poste, les royalistes, à la tête desquels marchaient le maire Lynch, MM. de Tanzin et de Mondenard, adjoints, quelques membres du conseil municipal et MM. de La Rochejacquelein, de Gombault, de Saluces, de Lautrec, de Maccarthy, Dubarry-Bontemps et Gautier, parés de cocardes blanches et criant : vivent les Bourbons ! se portèrent avec enthousiasme au-devant des Anglais. Le 12 mars au matin le drapeau blanc reparut sur le faite de la tour de Saint-Michel et pavoisa en un clin d’œil toutes les fenêtres ; il annonçait l’entrée des Anglais et celle du duc d’Angoulême, comme eux en uniforme rouge. Le prince fut complimenté par l’archevêque, salué par les acclamations d'une populace en délire, et chanté le soir au théâtre par l’avocat Martignac.
Un an après, jour pour jour, le général Decaen, gouverneur de la onzième division militaire, dénonçait à ses soldats le retour de Napoléon. «C’est à vous, » s’écriait-il, « qu’est réservée la gloire de sauver Louis XVIII. » De son côté, l’administration municipale, rappelant au roi l’anniversaire du 12 mars 1814, lui écrivait pour protester de son dévouement ; elle suppliait Sa Majesté d’autoriser la formation d’un corps royal volontaire, composé de cavalerie, infanterie et artillerie, qui s’engageait à ne déposer les armes qu’après la destruction de l’usurpateur. Malgré la chaleur de cet enthousiasme, la duchesse d’Angoulême, qui s’était rendue à Bordeaux, voulait s’en éloigner dès le 14. Les royalistes s’y opposèrent, et, sur le soir, des députations des gardes nationales d’Agen, de Lesparre, de Bayonne vinrent lui redonner un peu de confiance. Cependant le bruit s’étant répandu, le 21, que le général Clauzel arrivait avec des troupes, les paysans des environs de Bordeaux s’empressèrent d’arborer le drapeau tricolore. A cette nouvelle, les têtes s’échauffent, les grenadiers royaux, parmi lesquels se trouvait encore l’avocat Martignac, se font passer en revue par la duchesse et volent à Saint-André de Cubzac défendre le passage de la Dordogne. Il fut forcé par Clauzel le lendemain. Alors une fermentation des plus violentes se manifesta dans la ville : sans les efforts et la grande influence de Lainé, qui le retenait de tout son pouvoir, le peuple se serait soulevé en masse. On ne pouvait plus compter sur les troupes. Le 24-, Madame ayant voulu passer en revue le 60e de ligne et le 8e léger, les soldats refusèrent de crier vive le roi! Clauzel pourtant ne se hâtait guère ; il mit six jours à faire trois lieues et n’entra dans la Bastide, qui touche aux portes de Bordeaux, que le 31 au soir. La résistance, sans le concours des troupes, devenait d’ailleurs impossible. On convint que la duchesse aurait la liberté de se retirer ou bon lui semblerait ; mais, avant de partir, elle voulut tenter un dernier effort. Se portant au milieu de la nuit aux casernes, elle fit réunir les soldats et les harangua chaleureusement pour les engager à défendre l’entrée de Bordeaux au général Clauzel. Les soldats restèrent muets et impassibles. S’adressant alors aux officiers, elle leur rappela leurs serments et fit un appel à leur courage ; ceux-ci, tout en protestant de leur respect pour son sexe et ses malheurs, lui répondirent résolument que rien ne pourrait porter des Français à combattre des Français. La duchesse fondit en larmes à ces paroles et les supplia de conserver au moins la neutralité si la garde nationale voulait se défendre. Bien loin de se conformer à son dessein, ils lui déclarèrent avec la même énergie que si elle tirait sur les troupes de Clauzel, ils tireraient sur la garde nationale. Le lendemain, 2 avril, à huit heures du soir, la duchesse d’Angoulême quittait Bordeaux et allait s’embarquer au port de Pauillac, sur la corvette anglaise le Wanderer, commandée par le capitaine William Dowers, qui mit toute la journée pour sortir de la Gironde. Les volontaires royaux, pendant ce temps, vengeaient la honte de sa fuite à leur manière, en tuant à bout portant le capitaine Troplong, qui voulait empêcher avec ses gardes nationaux qu’on se portât à des excès envers le général Decaen, auquel les royalistes ne pardonnaient pas de s’être rallié à la cause de Napoléon, après l’avoir qualifié de traître dans sa proclamation.
Les Cent jours avaient remué si violemment les passions politiques et ravivé tant de haines amorties déjà, que la seconde restauration ne put s’accomplir sans échafauds. Bordeaux vit tomber les têtes des deux jumeaux de la Réole et reçut, six ans plus tard, la récompense de son dévouement à la cause bourbonienne, en donnant son nom au dernier héritier direct de la branche aînée. Cependant, à partir de cette époque, l’opinion mixte, née sous l’empire de la charte, qu’on appela libéralisme, fit de tels progrès à Bordeaux, grâce aux efforts infatigables du publiciste Henri Fonfréde et de quelques descendants des hommes de la révolution, qu’en 1830 l’immense majorité de la population bordelaise salua avec enthousiasme la révolution de juillet. Dès le 4 août, l’agitation était extrême : on organisait la garde nationale, on s’armait de tous côtés, les nouvelles de Paris étaient attendues et dévorées avec une avidité qui ne présageait que trop un dénouement violent. Les jours suivants, en effet, le bruit ayant circulé dans le peuple que le préfet, M. de Curzay, voulait tenir jusqu’au dernier moment, un rassemblement, composé en grande partie d’ouvriers étrangers et de marins, armés de longs bâtons, se précipita vers la préfecture. Les portes furent enfoncées, et l’on se saisit de M. de Curzay qui, pâle, en chemise, couvert de sang, aurait été entraîné à la Garonne par cette foule en délire, si l’un des chefs du rassemblement, qui feignait de frapper plus fort que les autres, ne l’eût poussé tout à coup dans une maison, où il échappa à la mort. Depuis, aucun événement remarquable ne s’est passé à Bordeaux. Nous ne devons pas oublier toutefois la pétition que douze mille cent soixante-trois propriétaires et négociants de cette grande ville ont adressée aux chambres sur la décadence de son commerce et la situation critique de l’industrie vinicole. Les pétitionnaires s’exprimèrent dans un langage d’une telle vivacité, qu’on aurait pu y entrevoir une menace de séparation nationale, si les sentiments patriotiques de la population bordelaise et son dévouement bien connu aux intérêts de la France n’eussent pas suffisamment repoussé une pareille interprétation.
Avant la révolution, Bordeaux était le siège d’une généralité, comprenant le Bordelais, le Bazadais, les Landes, le Périgord, l’Agénais, le Condomois et le pays de Labourd. Il avait un parlement dont nous avons déjà indiqué le ressort, un sénéchal, quatre élections, un bureau des finances, une amirauté. Le 4 mars 1790, l’assemblée nationale forma le département de la Gironde avec la meilleure partie de la Guyenne proprement dite, en la partageant en sept districts, dont les chefs-lieux furent Bordeaux, Bazas, Blaye, Cadillac, Lesparre, Libourne et La Réole. La loi du 28 pluviôse an VIII changea de nouveau les districts, à l’exception de celui de Cadillac, en arrondissements, et Bordeaux devint alors le chef-lieu du département, le siège d’une cour royale, d’un archevêché, de la onzième division militaire, et d’une académie. Toutes ces compensations ne purent le dédommager complètement de ce qu’il perdait. A dater de la suppression de son parlement et de son bureau général des finances, la prospérité de Bordeaux alla sans cesse en déclinant. En 1789, la population était de 109,499 âmes, en l’an IX elle présentait une décroissance de 13,542 personnes ; elle ne compte plus aujourd’hui que 98,705 habitants, quoique les relevés officiels la portent à 106,497. Le département n’est pas non plus très-peuplé. On y compte 258,499 âmes, parmi les - quelles 99,512 appartiennent à l’arrondissement de Bordeaux. Quant aux petites villes de Pendensac, de La Brède et de Rions, elles contiennent, la première 1,604 habitants, la seconde 1,531 et la troisième 1,297.
Sous l’administration d’Aubert de Tourny, nommé intendant de la généralité en 1743, Bordeaux avait pris tout à coup cet aspect monumental qui frappe aujourd’hui l’étranger d’admiration et de surprise. Les magnifiques allées d’Albret, celles qui rappellent le nom de Tourny à la reconnaissance publique, la place où fut élevée sa statue, les places Dauphiné, d’Aquitaine, Royale, de Bourgogne ; les hôtels de la Bourse, de la Douane ; la longue ligne d’édifices symétriques et d’une architecture si imposante, qui borde et décore le port, tout cela est dû au goût éclairé, à l’édilité intelligente du célèbre administrateur. La grande prospérité de Bordeaux, l’essor extraordinaire de son commerce, datent également de cette époque.

Jusqu’aux premiers jours de 1789, Bordeaux eut dans son enceinte et dans ses faubourgs des Chartrons, de Saint-Seurin et du Chapeau-Rouge un si grand nombre de chais, de magasins et de caves, que I’énumération en semblait impossible à l’économiste Samuel Ricard. On estimait alors, et cette appréciation ne cessa d’être juste que vers l’an VII, qu’il se récoltait dans la banlieue de Bordeaux deux cent mille tonneaux de vin, dont quatre-vingt mille se consommaient sur place ou aux environs. Il en descendait en outre cinq mille du haut pays, dix mille du Périgord ou du Gers, et quelques milliers du Languedoc, par le canal. Les vins chargés à Bordeaux étaient ceux de Langon, de Preignac, de Barsac, de Sauterne et de Bommes. Année commune, ils se vendaient de cent quatre-vingts à deux cents livres le tonneau. Les vins de Podensac et de Castres formaient aussi deux qualités : les blancs, qui valaient vingt ou trente écus, et les rouges, dont le prix variait généralement entre trente, trente-cinq et quarante. Les vins de Grave et de Médoc d’une qualité supérieure se payaient le double. A cette époque, au reste, le prix du tonneau, droits de courtage, de sortie, de rabattage, de fouettage, de coupage et de collage compris, s’élevait à deux cent vingt-sept livres. Après les vins et les eaux-de-vie, les objets principaux du commerce bordelais étaient les prunes d’Agen, les fruits et les farines, celles surtout qu’on appelle encore minots quand elles ont subi une épuration particulière. C’était là le fonds de l’exportation de Bordeaux. Le commerce d’importation consistait, comme aujourd’hui, dans les marchandises d’Amérique et des colonies, telles que le sucre, le café, l’indigo, le coton, le rocou, le gingembre, la casse, le cacao, le bois de construction, les douves, les merrains, les chanvres, les goudrons, les viandes salées, le beurre et le fromage.
Actuellement la moyenne des récoltes annuelles des vignobles bordelais varie de deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt-trois tonneaux, ce qui, déduction faite de la déperdition causée par le tirage, l'ouillage et l’évaporation, ramènerait ce chiffre à celui de 1789. Les évaluations sur le prix du tonneau sont plus flottantes qu’à cette époque et se règlent selon les récoltes : ainsi, par exemple, il est des années où le tonneau, comme en 1834, vaut deux mille et deux mille cinq cents francs, tandis que d’ordinaire, ainsi qu’on l’a vu en 1836, il ne dépasse pas trois cents francs. Bordeaux possède en ce moment des distilleries de vinaigre, d’acide nitrique, des raffineries de sucre, des papeteries, des fabriques de faïence, de chapeaux et des verreries. Entrepôt général des produits vinicoles du midi, de l’ouest et du centre de la France, bien que ses expéditions soient fort réduites, il arme encore près de deux cents navires pour les côtes d'Afrique, les États-Unis, les mers de l’Inde et la pêche de la morue et de la baleine. Voici quel a été, en 1843, le mouvement maritime de son port : il y est entré 695 navires faisant la grande navigation, et jaugeant 129,111 tonneaux ; sur ce nombre, 297 portaient les couleurs françaises et 390 étaient étrangers. Parmi ces derniers, on en comptait 51 de l’Angleterre, 7 de la Russie et des pays du Nord, 14 de l’Espagne et du Portugal, 2 de l’Afrique, 16 de l’Inde anglaise et hollandaise, 87 de l’Amérique, 70 des colonies et de l’Inde française, et 48 employés à la pèche de la morue. Quant aux sorties, elles présentèrent un total de 588 navires, dont 237 étrangers et 351 français, jaugeant ensemble 102,648 tonneaux. Les droits de douane, perçus sur les marchandises, produisirent quinze millions. Outre les navires de long cours, il entre annuellement dans le port deux à trois mille bâtiments employés au cabotage. Un service régulier de paquebots à vapeur facilite ses relations avec la Havane et le Mexique, et à l’approche des foires du 1er mars et du 1er octobre, qui durent quinze jours, on voit ce bassin qui, s’étendant sur une largeur d’une demi-lieue et sur une longueur de deux lieues, peut contenir mille navires, se couvrir d’une forêt de mâts. Tous les jours d’élégants bateaux à vapeur partent, en remontant la rivière, pour Langon, Saint-Macaire, la Réole et Marmande, ou descendent les voyageurs à Pauillac et à Blaye. D’autre part, le chemin de fer de la Teste lie la ville aux Landes et à l’Océan. Malgré son admirable position et les efforts de son industrie, Bordeaux souffre cependant, et à la prodigieuse activité de son commerce a succédé un état de langueur. Les fautes du gouvernement et la jalouse rivalité de l’Angleterre ont également contribué à produire ce fâcheux résultat. Dès le XVIIe siècle, une déplorable erreur des ministres de Louis XlV devint la première cause du mal. Grâce au génie de Richelieu, la maison de Bragance, placée sur le trône de Portugal, ouvrait un vaste débouché à l’industrie et au commerce bordelais : on défendit tout à coup l’entrée des sucres et des tabacs du Brésil, et, par représailles, le Portugal nous ferma ses ports et les livra sans concurrence à l’Angleterre. Les autres causes principales sont l’appauvrissement de l’Espagne, la perte du Canada, où les Anglais nous ont encore supplantés, le développement immense de l’industrie en Amérique, les prohibitions craintives de la Russie, la guerre de la Péninsule sous l’empire, l’absence d’un bon traité de commerce avec l’Espagne, basé sur la réciprocité des échanges, enfin les ruineuses surcharges occasionnées par les droits réunis et par notre mauvais système dédouanés. Mais, quelle que soit sa situation économique, nous sommes pleins de confiance dans l’avenir d’une ville dont la population s’est toujours distinguée par son intelligence, son activité, et qui recèle dans son sein tant d’éléments de grandeur et une vitalité si puissante. La suppression ou du moins l’allégement de l’impôt des vins à l’intérieur, quelques alliances commerciales bien entendues avec les nations de l’Europe et de l’Amérique, et la prochaine création de voies de fer, suffiront, nous n’en doutons pas, pour rendre la capitale du midi et de l’ouest à son ancienne prospérité.
Nous avons parlé de l’aspect monumental de Bordeaux après les travaux vraiment grands de M. de Tourny ; ses richesses architecturales n’ont fait depuis que s’accroître, et aujourd’hui il renferme trente-un édifices, les églises de Saint- André, Saint-Seurin, Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Rémi, Saint-Éloi, Saint- Dominique, Saint-Louis, l’hôpital, les hospices de Saint-André et des Incurables, les hôtels de la Monnaie et de l’Archevêché, les postes de la marine, les écoles d’équitation et des sourds-muets, la préfecture, la banque, la bourse, la douane, le grand théâtre, le musée, le collège, le palais de justice, le grand marché, le magasin de vivres, le dépôt des poudres, la maison de la Miséricorde et le grand marché des Chartrons. Ce beau pont de dix-neuf arches, imposant par sa masse et sa longueur, et les vastes quais qui se déroulent sur toute la rive gauche de la Garonne, depuis les chantiers de construction et Paludate jusqu’à Bacalan, en formant presque un arc de cercle de deux lieues de circuit, complètent le plus noble ensemble et le plus riche point de vue qui soit au monde.
Les établissements scientifiques de Bordeaux sont l’académie universitaire, le collège royal, les écoles d'architecture, d’hydrographie, de navigation, de botanique, de dessin, de peinture, de médecine et de chirurgie, des sourds-muets, d’accouchement et de commerce, l’académie royale des sciences, arts et belles-lettres, les sociétés d’émulation, commerciale, médicale et philomatique, l’athénée, la bibliothèque et les facultés des lettres et des sciences, récemment instituées.
A la tête des hommes éminents que Bordeaux a vus naître, se place le fils du médecin de Razas. Decius Magnus Ausonius, venu au monde sous le règne de Valentinien, réunit à la triple illustration de poète, de professeur et de précepteur de l’empereur Gratien, la dignité de consul, récompense de son mérite littéraire. Il composa des épigrammes, des idylles et une foule de pièces devers. Dans le même siècle vivaient Minervius Victor, la gloire des écoles bordelaises ; Minervius Aleptius, son fils, qui égala presque sa renommée ; les célèbres rhéteurs Sedatus, Delphidius, Dynamius, Luciolus, Exuperius, Glabrio, saint Paulin, évêque de Nole, auteur de poésies chrétiennes, et Marcellus Empiricus, le premier charlatan connu. A ces vieilles célébrités du IVe siècle succédèrent, douze cents ans plus tard, sans qu’aucun personnage quelque peu remarquable, autre que l’alchimiste Roquetaillade, vînt remplir cette vaste lacune (1360), le démonologue De Lancre, le chimiste Dignosius, le mathématicien Guillaume de Bordes, l’helléniste Dominique Reulin, à qui l’on doit également une méthode de chirurgie et un traité des aliments, imprimés en 1560 ; Gabriel de Lurbe (Lurber), rédacteur de la Chronique de Bordeaux et du de Viris illustribus Aquitaniœ (1591), et les savants légistes, Bohier, Dulesme et Le Ferron. L’architecte Du Pèrac, l’historien de France du Haillan, qui mourut en 1610, et le jésuite Fronton du Duc, dont l’immense érudition faisait dire au père Niceron qu’il ne comprenait pas que la vie d’un homme pût suffire à tant de travaux, appartiennent à la même époque. C’est aussi en 1580 que Michel Montaigne, qui naquit en Périgord, mais qui écrivit et imprima ses ouvrages à Bordeaux, publia ses Essais. Huit ans plus tard, ce grand homme en fit paraître une nouvelle édition, corrigée avec soin, et dont le manuscrit, raturé de sa main, existe encore aujourd’hui à la Bibliothèque de Bordeaux.
Viennent ensuite le philosophe d'Espagnet, né vers 1600 ; l’auteur de de Morbis mulierum, Primerose ; le chirurgien Mingelousaulx, qui, en 1632, sauva les jours du cardinal de Richelieu, à l’aide de ses bougies cannelées ; le jésuite Lecomte, fameux par ses missions en Chine ; Fonteneil, l’historien, vers 1651, des Mouvements de Bordeaux ; l’avocat la Peyrère, et Raphaël Trichet Dufresne, éditeur de soixante- dix volumes grecs et bibliothécaire de la reine Christine. Enfin, le 18 janvier 1689, Charles de Secondat, baron de Montesquieu, naquit au château de la Brède. Après avoir publié, en 1721, les Lettres persannes, Montesquieu mit au jour, en 1725, le Temple de Gnide ; en 1734, les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, ouvrage écrit au château de la Brède ; à la même époque, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, et Lisimaque ; en 1748, l'Esprit des Lois ; et en 1750, la défense de ce beau livre. Reçu, en 1716, président à mortier au parlement de Bordeaux, où il était déjà conseiller, de l’académie de cette ville il passa, douze ans plus tard, à l’Académie française. Sa mort, arrivée le 10 février 1755, excita en Europe des regrets universels. C’est en ces termes si honorables pour sa mémoire que l'Evening Post apprit cet événement à l’Angleterre : « Le 10 lévrier est mort à Paris, universellement regretté. Charles Secondat de Montesquieu. Ses vertus ont fait honneur à la nature humaine ; ses écrits lui ont fait restituer ses droits» (His virtues did honour to human nature, his writings justice).
Les autres hommes distingués du XVIIIe siècle furent l’avocat Dupin, qui publia, en 1743, un Traité des secondes noces ; les hagiographes Laffaurie et Beaurein ; le curé Jaubert, traducteur d'Ausonius ; le missionnaire jésuite Laffilau, auquel son Histoire des découvertes des Portugais dans le nouveau monde et ses in-4° sur les Mœurs des sauvages américains firent, en 1742, une réputation méritée ; le médecin Sylra, né en 1684 ; le chimiste Villaris, qui en découvrant les kaolins de Saint- Yrieix dota le Limousin de l’industrie porcelainière ; le fameux violon Gaviniez, ami de J.-J. Rousseau, et les girondins Gensonné, Boyer-Fonfrède, Ducos et Grangeneuve. De nos jours Bordeaux a produit six artistes distingués : le peintre Lacour, mort en 1814 ; les architectes Combes, nés à Podensac ; Marzois et Deschamps, constructeurs du pont ; le graveur Paillière et le violoniste Bode, mort en 1829 près de Marmande. Nous citerons ensuite dans l’ordre civil : Balguerie, le Laffite de la Gironde, auquel on doit les capitaux nécessaires à la construction du pont, à l’établissement de la banque, des bateaux à vapeur, de l’entrepôt, des bains publics, de la fonderie, et à l’achèvement des ponts d’Agen, d’Aiguillon et de Moissac : l’avocat Desèze, le généreux défenseur de Louis XVI, mort en 182G, premier président de la Cour de cassation et membre de l’Académie française ; le jurisconsulte Rateau ; Joseph-Henri-Joachim Lainé, député au corps législatif, en 1813, et ministre de Louis XVIII ; et notre collaborateur M. Troplong, membre de l'Institut, et l’un des plus illustres interprètes de notre droit civil. Non moins riche en célébrités militaires, Bordeaux compte au nombre de ses enfants, d’abord le marquis de Saint-Marc, mort en 1817, qui essuya, sans reculer d’un pas, à Fontenoi, sur la ligne où il resta seul debout avec son drapeau, la décharge de l’armée anglaise ; le contre-amiral Vaste, tué en 1814 au combat de Brienne, et qui s’était signalé par les faits d’armes les plus brillants comme officier des armées de terre et de mer ; le général de brigade Duranteau ; le lieutenant-général Nansouty, né le 30 mai 1768, l’un des meilleurs généraux de cavalerie de l’empire ; le commandant Machemin et le brave chef d’escadron Deschamps, mort en 1830, qui se couvrit de gloire à Ulm, Lutzen, Bautzen et Leipsick.

1. Sulpitii Severi Dialog. et hist. lib. 1, 2. — Baluzii Capitul. — C. Sollii Apollin. Epist.— J. Baïole, Histoire sacrée d’Aquitaine. — Johannis papœ litterœ, in sacro sanct Concil. Ph. Labb, t. IX. — Rymer, Act. public. — Rôles gascons de la Tour de Londres. — Collection Brecquigny, t. IV. — D. Devienne, hist. de Bordeaux. — Fonteneil, Mouvements de Bordeaux. — Lurbeo Burdignlensium rerum Chronic ( De Lurbe). — Journal de Filhot.— Bouchet, Ann. d'Aquitaine.— Hugues du Temps, Clergé de France. — Mémoires de Lènet. — Archives de la Préfecture de Paris, ordres du roy, n° 5. — Manuscrits de la Bibliothèque du roi, fonds Saint- Germain français. — Archives municipales de Bordeaux, registres de la jurade et conseil-général, n°5 _ Zinzerling. Notice sur Bordeaux. — Recueil particulier du jacobin Gautier — Conspiration anglaise, imprimée en l’an IX —Mémoires manuscrits du baron de Saint-Aignan.— Moniteur universel. — Jouanet, Statistique de la Gironde. — Mémoires de l'Académie de Bordeaux.
— Samuel Ricard, Traité du commerce. — Mary-Lafon, t. III et IV.

 

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